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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Fritz Lang, #Drame

M est, avec Metropolis, certainement le meilleur film de Fritz Lang.

De plus, c’est son premier parlant, ce qui n’est pas rien.

Sonore serait plus approprié que parlant, parce que le son et les bruits y jouent un aussi grand rôle que la parole.

Ca commence par des enfants qui jouent en chantant une comptine sur un méchant bonhomme qui doit venir chercher l’un d’eux.

Ca y est, nous sommes dans le vif du sujet : un homme va chercher des enfants, et bien entendu les tuer. (Mais nous ne le savons pas encore !)

Et puis c’est Frau Beckmann, qui prépare le déjeuner en attendant sa fille Elsie. Midi sonne et Frau Beckmann se réjouit en pensant à son enfant qui sort de l’école (montage parallèle) avec son ballon. Elle joue dans la rue, faisant rebondir sa balle sur une colonne Morris sur laquelle est écrit « Qui est l’assassin ? ».

Comme c’est un film allemand, l’ombre est pertinente, et répond à la question : celui qui se tient devant la petite fille est l’assassin.

Ensuite tout va très vite : il lui achète un ballon de baudruche en forme de bonhomme, ils s’en vont, la balle roule sur l’herbe, la baudruche s’envole, Frau Beckmann s’inquiète. Pas d’explication, c’est superflu. Nous avons tous compris que la petite fille est morte. (Et puis les journaux nous le confirmeront)

  • Premier inventaire silencieux : des couverts sur une table, une cage d’escalier, un grenier… Vides, désespérément vides.

Ensuite, le tueur écrit à la presse pour revendiquer son crime, et c’est l’effervescence : dans la rue, dans les cercles, tout le monde soupçonne tout le monde. Il suffit d’un mot entendu pour que les esprits s’échauffent. La police opère des descentes qui ne servent à rien, sinon nous présenter son limier : Karl Lohmann – le gros Lohmann.

  • Deuxième inventaire silencieux : les objets confisqués suite à la descente dans un bar souterrain. Des outils de cambriole, des armes, de l’argenterie, des fourrures…

Paradoxalement, cela permet à Lang de faire un peu retomber la tension en introduisant un premier élément comique, avec – encore une fois – Heinrich Gotho dans un échange en plongée/contre-plongée avec un colosse.

Les pouvoirs publics prennent les choses en main, mais sont vite dépassés. On a une scène d’explication entre le ministre et le préfet, agrémentée d’un montage parallèle illustrant les explications données.

Alors les criminels vont s’en occuper, sous la conduite du chef d’entre eux : Schränker.

On assiste alors à deux conseils : celui de la police qui met en place une stratégie ; celui de la pègre qui en met en place une autre.

Les policiers se basent sur des éléments scientifiques, décidant de chercher ce meurtrier fou chez d’anciens internés psychiatriques.

Les truands se reposent sur leur réseau d’informateurs, les mendiants. Il s’agit d’une organisation très au point dont les membres sont tous référencés et immatriculés, une sorte d’armée de la manche. Et cette armée quadrille le terrain. Les aveugles jettent un regard par-dessus leurs lunettes noires, les vendeurs à la sauvette se concentrent sur les rassemblements d’enfants. Lang en profite pour introduire un nouvel élément comique : alors qu’il est en filature, un mendiant ne peut s’empêcher – dans un réflexe quasi pavlovien – de ramasser un mégot qui vient d’être jeté. Cette organisation n’est pas sans rappeler L’Opéra de quat’sous de Bertold Brecht et Kurt Weill, qui fut adapté au cinéma la même année par Pabst, de même que Schranker fait écho à Mackie Messer, dans ce même opéra.

Si la police et les truands ont un objectif commun, leurs intentions ne sont pas vraiment les mêmes.

La police représente l’Etat, et souhaite ramener la paix en arrêtant le meurtrier.

Les truands, quant à eux, veulent arrêter ce gâche-métier qui les empêche de faire des affaires, la police étant sans cesse sur leur dos.

Mais comme cet assassin peut être n’importe qui, il n’est pas possible de l’identifier de visu. C’est d’ailleurs un aveugle (l’incontournable Georg John) qui le reconnaît en l’entendant siffler du Grieg.

Parce que l’assassin siffle. Il siffle toujours la même chose : Dans le Château du Roi de la Montagne, tiré de Peer Gynt (E. Grieg). Il siffle quand il est tendu (on ne disait pas encore « stressé »), il siffle quand il est en chasse, il siffle quand il est avec une petite fille.

 

Il, c’est Peter Lorre, un jeune comédien qui a joué – entre autres – pour Brecht et Weill. Il n’est ni grand, ni svelte, ni spécialement beau. Non. Il est Hans Beckert, un tueur psychopathe, extrêmement convainquant.

Son seul problème, c’est qu’il ne savait pas siffler. C’est donc Fritz Lang qui le double à chaque intervention.

Lorre joue Hans Beckert avec un réalisme saisissant : il semble souffrir des troubles de son personnage, et ce rôle lui collera à la peau longtemps. De plus, la façon qu’il a de décrire ses troubles obsessionnels est un grand moment du film.

Cette description de l’obligation de tuer dont il souffre vient en écho d’une scène de chasse de ce tueur. En effet, alors qu’il poursuit une petite fille, il arrive à une librairie dont la devanture est ornée de deux éléments dérangeants : une flèche qui monte et qui descend, un disque qui tourne, dans lequel est imprimé un tourbillon. Là encore, Lang nous met sur la voix : le disque évoque la transe hypnotique dans laquelle il se trouve ; la flèche, c’est le couteau qu’il utilise quand il tue ses victimes, parce qu’il ne frappe pas qu’une seule fois. (On a appris que les victimes étaient abandonnées dans un état effroyable)

Une fois repéré par les truands, l’assassin est traqué dans un bâtiment commercial. Pas de problème, ils amènent l’artillerie lourde. Tout le matériel de cambriolage est utilisé pour le trouver. Les braqueurs cassent les plafonds et les portes, les serruriers font jouer leurs rossignols…

Là encore, ce n’est pas la vue qui permettra de le débusquer, c’est le bruit de ses propres efforts pour sortir.

  • Troisième inventaire silencieux : portes fracturées, plafond troué, gardiens assommés, ligotés, bâillonnés.

La dernière partie est essentielle au film. Elle voit Hans Beckert, déjà capturé, jugé par les criminels. Il est (presque) seul. Ils sont tous en face de lui, hostiles, attendant la sentence de mort.

Mais c’est pourtant l’un d’entre eux qui va sauver Beckert. En effet, après les aveux du tueur quant à sa possession, son « avocat » le déclare irresponsable et refuse qu’il soit assassiné.

S’en suit un débat – houleux – sur le traitement réservé aux tueurs d’enfants et aux criminels irresponsables en général. Par ce débat, Lang annonce Fury, film qui dénonce un lynchage, parce que ce qui attendait Beckert, n’était rien d’autre qu’une justice sommaire, rendue en plus par des personnes peu recommandables

Pour un premier film parlant, Fritz Lang réussit un coup de maître. Il montre une maîtrise du son étonnante et époustouflante. Le film est sonre pertinemment. Il n’y a pas de sons superflu. Les mouvements de police dans la rue sont silencieux, la traque du tueur aussi. Par contre, à certains moments, on est surpris par un sifflet et le retour du son. Parce que le tueur n’est pas le seul qui siffle : la police, les mendiants sifflent. Le son, c’est aussi ce qui perdra Beckert : alors qu’il essaie de sortir du grenier où il fut enfermé par erreur, il frappe de son couteau – dont la lame est cassée – sur un clou afin de pouvoir forcer la serrure.

Là encore, nous sommes dans le cinéma allemand de la République de Weimar – ce cinéma prémonitoire des « Années de Chien » – et nous nous rapprochons de plus en plus de 1933. Lang voulait appeler son film Les Assassins sont parmi nous. Il est clair que le parallèle avec la montée des nazis à la même période est encore plus pertinent qu’avant. Beckert est un citoyen comme un autre, qui se fond dans la société. On ne le distingue pas par son allure, mais par les sifflements qu’il émet.

Les nazis non plus, ne portaient pas tous un uniforme.

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