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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Histoire, #Steven Spielberg, #Morgan Freeman
Amistad (Steven Spielberg, 1997)

Le visage d’un homme (Djimon Hounsou), noir, tordu par l’effort alors qu’il enlève un clou d’une charpente, pendant que l’orage gronde et zèbre de lumière ce visage.

Une fois le clou ôté, le cadrage s’éloigne : c’est un homme enchaîné, et pire que cela : un esclave au fond d’une cale d’un bateau négrier.

Avec le clou, il réussit à se débarrasser de ces chaînes, entraînant alors ses compagnons d’infortune dans une entreprise mortelle de libération.

Maître du vaisseau, ils se retrouvent malgré tout arraisonnés par un navire américain qui les débarque à New Haven où ils sont emprisonnés. Et bientôt jugés.

 

Ce prologue où la tempête se mêle à l’intrigue pour ne faire qu’une pose les bases de ce qui ne fut qu’un incident et qui se développa d’une telle façon qu’il devient une affaire d’état, voire internationale, la reine Isabelle II d’Espagne (Anna « Malicia » Paquin) réclamant pendant un peu plus de vingt ans le retour en son pays de ces révoltés.

Mais cette histoire (vraie) est surtout l’occasion pour Steven Spielberg de revenir sur un pan de l’histoire de son pays qui n’est pas toujours traité dans la production cinématographique américaine. Certes, il existe de nombreux films traitant de l’esclavage (Autant en emporte le Vent en fait partie), mais avec un tel réalisme et de façon autant visuelle que morale, très peu (1).

 

Parce que derrière cette histoire somme toute banale dans un pays où l’esclavage est en partie toléré (dans le Sud), se cache un débat qui va ébranler cette nation, amenant, une vingtaine d’années plus tard (le film débute en 1839 et se termine en 1841), une guerre civile – de Sécession dit-on par chez nous – qui va longtemps diviser le pays, sans totalement le réunifier, le Sud gardant certaines réminiscences de cette période, troublée cela va sans dire.

 

Nous sommes 12 ans après La Couleur pourpre et à nouveau Spielberg décrit une situation autrement plus terrible vécue par des Noirs : l’esclavage. Et pour ce faire, il a fait appel à quelques stars des plus talentueuses (Pete Postlethwaite, Anthony Hopkins…) voire engagées (Morgan Freeman) dans cette lutte pour l’égalité entre tous.

De plus, Spielberg reconstitue avec brio la période qui précéda cette guerre civile, donnant voix au chapitre à chaque partie : si le propos du film penche naturellement vers les abolitionnistes et pour la liberté, le repas où  le sénateur John Calhoun (Arliss Howard) est très certainement un tournant dans cette intrigue, la sécession devenant alors une réalité inévitable dans les années qui suivront.

Mais s’il donne la parole à tous, Spielberg ne peut toutefois pas laisser ce Sudiste s’en tirer à si bon compte : la conclusion du monologue menaçant de ce sénateur amenant une gêne et un silence, seulement troublé par les bruits de fourchette de ce même Calhoun pendant que tous les autres convives semblent atterrés par cette menace non déguisée.

 

Nous sommes ici bien loin de l’épopée Racines (1979), où ce qui était décrit n’était pas des plus magnifiques, du fait du ton adopté qui se retrouvera plus tard dans le film de Steve McQueen susnommé. Et le jeu d’acteurs est des plus vrais, accentué par le parti pris de laisser le langage mendé, usant d’un interprète (Chiwetel Ejiofor) afin d’accentuer l’injustice qui frappe ces hommes : le langage devenant un nouvel écueil dans le parcours éprouvant de ces hommes, non seulement traités comme des inférieurs mais surtout incapables de comprendre ce qu’on peut leur dire. La séquence où Baldwin (Matthew McConaughey), l’avocat de ces malheureux et Cinque (Djimon Hounsou) dans la cour de la prison illustre tout à fait cette incompréhension qui dessert d’autant plus ces « esclaves ».

 

Et puis il y a le jeu des différents acteurs, où curieusement peu de femmes sont présentes, les rôles déterminants restant masculins.

Si on sourit d’Anthony Hopkins qui interprète John Q. (2) Adams – il dort pendant les sessions parlementaires et semble parfois atteint de gâtisme – on ne peut que saluer sa magnifique performance pendant la plaidoirie devant la Cour Suprême composée alors de 7 membres venant de ce Sud esclavagiste. Et en plus, Hopkins a un rôle de gentil !

A ses côtés, Morgan Freeman est toujours aussi impeccable dans ce rôle d’ex-esclave, luttant pour l’abolition. La séquence où il descend dans la cale de l’Amistad – le bateau qui donne son nom au film – est des plus impressionnantes, le silence n’y étant troublé que par le tintement – sinistre – des chaînes.
Bien sûr, on ne peut passer outre la magnifique performance de Djimon Hounsou, dans le rôle de cet homme déraciné qui doit en plus se battre contre une administration en plus de l’incompréhension évoquée ci-dessus.
Dernier acteur important, Matthew McConaughey nous livre ici une interprétation tout en nuance de cet homme bridé par l’incompréhension langagière mais d’une très grande habileté oratoire, véritable personnage charnière de l’intrigue : c’est Baldwin qui convainc Adams d’intervenir.

 

Bref, encore une fois, Spielberg nous montre qu’il sait faire autre chose que des films légers – ce dont je suis fortement convaincu, ne trouvant pas tant de légèreté que ça dans ses films – et brosse ici les dérives de son pays qui, s’émancipant de l’Angleterre au nom de la liberté, paradoxalement accepte qu’une partie de sa population continue de vivre en servitude.

 

 

  1. Le dernier en date est le magnifique 12 Years a slave où on retrouve Chiwetel Ejiofort.
  2. Quincy, fils de John, l’un des Pères Fondateurs et président le temps d’un mandat comme son prestigieux père qui succéda à George Washington (rien que ça).

 

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