A l’origine, un fait divers en Bolivie, dans les années 2000. Ensuite, un roman (1). Aujourd’hui, un film. Et quel film.
Huit femmes se retrouvent dans une grange pour prendre une décision.
Depuis de (trop) nombreuses années, les femmes d’une communauté mennonite sont agressées par les hommes : droguées, elles sont ensuite violées. Une nuit, elles identifient l’un des violeurs qui est arrêté et dénonce à son tour ses (nombreux) complices.
Mais les anciens du village ne voient pas d’un bon œil ce développement et surtout l’incursion du monde extérieur dans leur communauté : ils posent un ultimatum aux femmes pour qu’elles pardonnent à leurs agresseurs.
Trois choix s’offrent alors à ces femmes : ne rien faire (pardonner, donc) ; rester et se battre ; partir.
Après un vote (trop) serré, les huit femmes sont missionnées pour prendre une décision.
La décision.
Magnifique !
C’est un superbe film qu’a signé ici Sarah « Sally (2) » Polley, tout en subtilité et nuances, qu’elles soient morales ou physiques, voire lumineuses. C’est à l’origine une histoire banale pour ces femmes, mais avec la découverte des agresseurs, la donne change : ce ne sont pas des rôdeurs qui sont responsables mais bel et bien les propres membres de cette communauté sectaire qui sont impliquées. Et à la lumière des témoignages des plus anciennes, on se rend compte que cela a toujours existé, et a été sinon encouragé, du moins fut-ce couvert par les victimes elles-mêmes. On retrouve aisément dans cette partie de l’intrigue l’actualité #metoo qui a non seulement défrayé la chronique mais aussi (enfin) libéré la parole des femmes abusées sexuellement.
Mais revenons au film. Les premières minutes sont assez déstabilisantes, Sarah Polley jouant sur l’aspect archaïque de cette communauté où les femmes sont habillées sombrement et exclusivement de robes, quel que soit leur âge. Bien sûr, on pense à la communauté Amish qui nous avait été présentée par Peter Weir dans Witness, mais certains éléments sont là pour détoner par rapport à ce qu’on aurait pu attendre, et atténuer l’atemporalité : un frigo, un stylo à bille… Il faut dire que le choix du noir et blanc accentue l’effet suranné dégagé par ces femmes mennonites, ainsi que les tenues vestimentaires uniformisées : longtemps, on se demande quand peut bien se passer ce que nous voyons. Il faut dire que le fait que ces femmes n’aient reçu aucune éducation (seuls les garçons vont à l’école) là encore ajoutent dans l’ambiguïté temporelle : XIXème siècle (avant ?) ? Début XXème ? …
Outre le frigo, un autre indice nous est donné : August (Ben « Q » Whishaw) raconte une anecdote qui traite de la seconde Guerre Mondiale. Puis la vérité tombe : un pick-up passe dans la campagne, sa sono braillant qu’il faut se préparer au recensement de 2010 !
Nous sommes en 2010 (pour le monde) mais dans la tête de ces gens, nous sommes 150, voire 200 ans en arrière (sinon plus…).
Mais une voix ce premier cap franchi, on se plonge avec bonheur dans cette histoire – à l’origine sordide – qui nous permet de voir des esprits s’ouvrir enfin : ces huit femmes qui vont décider sont des pionnières, et de leur choix va découler un changement radical pour toutes les autres, sauf si elles décident de céder. Bien sûr, céder n’est qu’une option, rapidement balayée par une majorité avant l’unanimité. Et ce groupe de femmes est extraordinaire, de par ses réflexions (et donc sa décision) mais aussi par sa composition : trois générations se côtoient, donnant une parole qui diffère selon l’âge et l’expérience. Mais toutes se rejoignent sur un point : refuser la violence des hommes. Ces différences d’âge sont aussi égalitaires : autour de quatre jeunes femmes – Ona (Rooney Mara), Salome (Claire Foy), Mariche (Jessie Buckley) et Mejal (Michelle McLeod) – on trouve deux femmes plus âgées – Greta (Sheila McCarthy) et Agata (Judith Ivey), dont l’âge est contrebalancé par deux jeunes filles – Autje (Kate Hallett) et Nietje (Liv McNiel). On a ainsi trois niveaux de conscience qui vont s’affronter puis s’accorder. Et si Nietje ne parle jamais, son expression se fait par le dessin, croquant sur le vif la vie de ces femmes.
Si le film possède une forme de huis clos (bien que les portes de la grange sont ouvertes) resserré autour de ces femmes, la violence des hommes reste très présente et le sang y a une place prépondérante, rappelant le tribut mensuel et menstruel, amenant là encore des images fortes de réactions féminines à ces agressions devenues banales, sinon normales pour la communauté.
Et cette communauté est terrible dans son fonctionnement : outre le fait que seuls les garçons sont éduqués, on remarque une forme de ségrégation entre les deux sexes, qui se cristallise à l’adolescence. Avant, les enfants des deux sexes jouent et vivent ensemble, après, c’est une autre histoire, l’éveil des sens et par conséquent les viols amenant cette séparation de fait. Ici, on peut voir deux formes de cette ségrégation qui s’installe avec Salome et son fils Aaron (Nathaniel McParland) : chacun est de son côté de la table à manger, et si le contact est permis, le bois forme une barrière physique éloquente ; autre bois qui forme une autre séparation, effective celle-là, quand nous voyons les deux mêmes protagonistes se promener sur un chemin, chacun de son côté d’une véritable barrière.
Bien sûr, la religion est primordiale dans cette communauté, et donc pour ces femmes. C’est dans les Ecritures qu’elles trouveront des éléments de réponse ou tout au moins des pistes de réflexion(s) : leur absence d’éducation (scolaire) ne leur laisse que cette option, et quand la réflexion s’enclenche, on entend des remarques qui s’éloignent rapidement de cette religion très prégnante, voire l’attaquent. Dans un autre contexte, on pourrait même parler de blasphème, mais nous n’en sommes pas là et une pensée résume magnifiquement la situation, empêchant un retour à un « monde d’avant » : « un pardon forcé est-il un véritable pardon ? »
Evidemment, ces femmes ne peuvent plus rester dans cette communauté qui les a trop longtemps exploitées et leur départ est inévitable. Et ce départ en rappelle un autre bien célèbre, qui s’accorde pleinement avec leurs convictions : l’Exode. Tels les Hébreux fuyant Pharaon, elles fuient les hommes qui les traitent comme des moins que rien.
Mais elles ne partent pas pour « un pays où coulent le lait et le miel » (Exode 3 :08), et même, l’herbe n’y est pas plus verte : Sarah Polley a tourné pratiquement tout le temps en noir et blanc et les étendues qui s’offrent à cette procession finale restent grises.
Mais la couleur est présente dans le film, tranchant avec ce noir et blanc malgré tout très lumineux. C’est seulement quand la nuit tombe que les couleurs se révèlent. Ce ne sont pas, bien sûr, des couleurs franches, mais elles apportent une autre atmosphère à cette intrigue existentielle. Paradoxalement, c’est quand le nuit tombe et le noir s’installe que les couleurs se révèlent, comme si c’était à ce seul moment que la vie de ces femmes prenait enfin une teinte optimiste, comme un peu de répit avant une nouvelle journée grise et uniforme. Et les couleurs vont subsister jusqu’au dernier moment de la nuit, avant que cette nouvelle aube riche en promesse les chassent provisoirement, encore une fois, s’estompant alors que le soleil apparaît, blanc et froid.
Mais cette aube nouvelle est quand même chargée d’espoir, et c’est ça le plus important.
PS : on notera que le rôle androgyne de Nettie/Melvin a été confié à August Winter qui, avant s’appelait Abigail…
- Ce qu’elles disent (Minam Toews, 2018)
- Le Baron de Munchhausen (Terry Gilliam, 1988)
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