C’est un homme dans une voiture, sur une place de passager. La fenêtre est ouverte et une main pend tranquillement, lui permettant de s’aérer le temps du (court) déplacement.
Cet homme, c’est Franz Jägerstätter (August Diehl), et son « voyage » l’emmène vers la mort : autrichien, il a refusé de prêter serment au nouveau maître de son pays, Adolf Hitler.
Franz Jägerstätter est un paysan de Sankt Radegund, dans l’Inn (Nord-Ouest de l’Autriche). Marié avec Fani (Valerie Pachner), ils ont trois petites filles.
Mais Franz refuse ce nouveau maître de l’Autriche, qui mène une guerre injuste. Personne, au village, ni ailleurs, ne semble comprendre son geste : tous lui reprochent un vain sacrifice. Mais Franz tient bon, jusqu’au 9 août 1943, date de son exécution : il est guillotiné.
Magistral. Peut-il en être autrement d’un film de Malick ? Peut-être, mais je suis mauvais juge dans ce cas, aimant beaucoup les (trop rares) réalisations de cet immense cinéaste. Il faut dire qu’ici, outre une intrigue solide et phénoménale, on assiste à une maîtrise technique incroyable, soutenue par le merveilleux travail de Jörg Widmer derrière la caméra. Mais là encore, cela ne suffit pas : la musique de James Newton Howard et les différents emprunts classiques qu’on y trouve est en parfaite adéquation avec ce que nous voyons. Et bien sûr, le montage d’une lenteur pertinente permet pleinement d’apprécier ce qui nous est montré : les mains qui se croisent, la nature qui se renouvelle, le travail au champ, la détention… Tout a son importance, sans qu’il y ait un élément qui prime sur un autre.
Franz Jägerstätter est un homme bon, simple et très pieux. Son attitude est avant tout en parfait accord avec ce qu’il pense et croit : il est un objecteur de conscience oublié, une de ses vies cachées dont fait référence le titre du film. Et ce n’est qu’en 2007 que l’Eglise se rappellera à son bon souvenir : lui qui est mort dans la confiance absolu du Rédempteur, il aura donc fallu plus de soixante ans pour qu’on daigne lui accorder une reconnaissance.
Et cette même Eglise n’est pas épargnée au vu de cette vie sacrifiée : l’attitude de ses différents ministres reste sinon molle, du moins très frileuse, voire penchant du côté des forts (1). Mais Franz reste sur sa position et l’assume pleinement, jusqu’à la mort. Et ce sacrifice ne sera pas vain : je vous laisse découvrir en quoi.
Pendant près de trois heures, nous allons donc suivre cette passion moderne (2), d’un homme qui va mourir pour ses idées, et de mort lente : cinq ans séparent sa première position (ratification de l’Anschluss) de sa mort, même si Malick s’intéresse plus aux derniers mois. A partir du moment où il refuse officiellement (3), c’est un véritable calvaire qui l’emmènera de Linz (ville de naissance de Hitler) à Berlin où : il est exécuté, à l’instar de Jésus, dans la capitale.
Et la lenteur assumée du montage de Malick (c’est ce qui a pris le plus de temps) prend toute sa mesure dans l’incarcération de Franz. Il l’explique d’ailleurs dans une de ses lettres (4) : le temps ne passe pas vite en prison. En effet, la routine immuable (sévices compris) amène la longueur, surtout quand on n’a rien à faire : rien à lire à part les lettres de Fani. Et l’impression donnée par cette partie du film correspond pleinement à ce que raconte Franz : ces quelques mois semblent des années.
Et puis il y a les prises de vue : Malick a pris le parti d’utiliser une lentille qui amène une certaine déformation de l’image sur les bords, donnant une autre dimension aux faits et gestes de ses protagonistes. Il y a comme une distorsion de la réalité, tant cet acharnement semble disproportionné : il va mourir tout simplement pour avoir dit non. (Malheureusement, d’autres ont eu ce même sort aussi injuste)
Le marteau du tribunal aussi est affecté par cette distorsion, donnant une importance démesurée à la décision finale : la sentence délivrée par le juge (Bruno Ganz) est totalement disproportionnée au vu du fait bénin qui la provoque. D’ailleurs, la rare séquence qui voit Ganz et Diehl ensemble (le juge et l’accusé) résume à elle seule la position de certains militaires par rapport à ce régime inique. Mais il ne peut rien faire, le véritable maître du tribunal, c’est le SS (Thomas Mraz). Toute la lâcheté de la période s’exprime ici.
Parce qu’il s’agit avant tout de lâcheté : celle de Franz pour les autres qui ne comprennent pas qu’il refuse de servir son pays, ou pour son avocat qui parle lui aussi de sacrifice vain. On y parle aussi de conscience qui amène la lâcheté, ce qui est assez paradoxal : le véritable courage, c’est bel et bien celui de Franz. En effet, il est toujours plus facile de faire comme les autres, même le mal, que d’aller au bout de ses idées et de mourir pour elles.
Et si Franz revêt d’une certaine façon – et malgré lui – une dimension christique, il reste absolument humain de bout en bout, respectant même ceux qui vont le conduire à la mort. Et cette humanité a pleinement sa place dans les images qui nous sont montrées. Jusqu’au dernier moment, Franz va profiter de ce qu’il voit, de ce qu’il ressent. Et Malick ne nous épargne que sa mort, tellement convenue et attendue qu’elle en devient inintéressante en elle-même. Mais tous les détails qui la précèdent sont là : les portes, les habits de l’assistant du bourreau (Leonard Kuntz) et de son supérieur (Alexander Radszun), l’arbre hors de l’enceinte, le soleil rayonnant, le ciel bleu ennuagé.
Parce que le soleil est à chaque fois rayonnant, mais le ciel toujours nuageux. Celui de Sankt Radegund semble toujours annoncer l’orage (qui va s’abattre surtout sur les Jägerstätter), celui de Berlin et d’ailleurs n’est jamais clair, comme si la menace mortelle était omniprésente.
Je terminerai sur un détail concernant cette fin tragique. Il y a dans les derniers instants un aspect spectaculaire inattendu : c’est derrière un rideau que se trouve la guillotine fatale. Il y a un côté théâtral dans cette exécution qui ne fait malgré tout pas fléchir Franz, et cette invitation au spectacle est accentuée par les tenues « impeccables » du bourreau et son assistant. Seul le sol détrempé (et rouge, évidemment) dément cet aspect spectaculaire de mauvais goût. Sans oublier l’évacuation de la tête précédente… Ignoble.
Au final, un véritable chef-d’œuvre signé Malick, qui revient au linéaire après presque quinze ans, soutenu par une interprétation magnifique et de superbes images.
Certes, les festivaliers cannois ont hué l’absence de Malick au palmarès 2019. Pour ma part, je m’en contrefiche, n’aimant pas spécialement ce déballage médiatique. Et n’oublions jamais que John Ford n’a pas eu d’Oscar pour La Chevauchée fantastique…
- Il semble que ce n’est pas la première fois…
- On peut entendre l’ouverture de celle de Bach selon Matthieu.
- Il avait voté contre l’Anschluss dans son village (il était le seul), mais le résultat avait été arrangé : une seule voix contre faisait mauvais effet…
- Ce sont ses véritables et celles de son épouse qui sont lues par leurs interprètes.