De 1941 à 1944, au 93, rue Lauriston, on trouvait un lieu singulier appelé la « Carlingue ». Rien à voir avec les avions : il s’agissait du siège d’une des gestapos françaises, certainement la plus caractéristique.
Dirigée par Henri « Lafont » Chamberlin (Daniel Russo) dirige cette organisation à but lucratif, épaulé par un ancien policier révoqué, Pierre Bonny (Christian Charmelant) aux méthodes brutales.
Autour de ces deux personnages peu recommandables, ce sont les grands noms de la pègre d’alors et d’après-guerre qui vont y graviter (Pierre Loutrel, Georges Boucheseiches, Abel Danos…).
Quand commence le film, nous sommes à Bazoches-sur-le-Betz (45), et l’inspecteur Blot (Michel Blanc) procède à l’arrestation des deux chefs sus-cités.
Blot reçoit alors la mission d’identifier tous ceux qui ont pu avoir affaire à ces deux criminels. Ce sont alors trois ans d’entretiens qui vont nous être proposés, à travers les récits de quelques anciens éléments de la Carlingue : Jabinet (Samuel Le Bihan), gestapiste occasionnel, Norbert « Nestor » Boileau (Gérald Laroche), véritable cadre du lieu, ou encore Pelleux (Eric Prat), flic « infiltré ».
Mais l’état d’esprit de la Libération est loin de celui qui suit la guerre…
Vingt ans avant le formidable livre de David Alliot (1), Canal + nous proposait déjà une très bonne reconstitution de cette institution funeste qui si elle n’est pas aussi exhaustive n’en demeure pas moins très bien renseignée.
Mais à travers ces trois personnes qui nous livrent leur témoignage, c’est bel et bien trois exemples de collaboration active très caractéristique de cette époque.
Jabinet est un repenti, et on n’en attendait pas moins de Samuel Le Bihan : il était plutôt inimaginable de le voir camper un salaud absolu comme aurait pu le devenir ce personnage violent et un tantinet impulsif. De plus, Jabinet est un très bon exemple des contradictions de l’époque : gestapiste français, il est amoureux d’une juive. Et cela n’empêche pas Lafont de la faire libérer pour lui.
Boileau est un autre gibier : c’est un convaincu de son activité, et surtout un admirateur de celui qu’il appelle « Le Patron ». Il n’en va pas de même pour Bonny qu’il méprise : normal, c’est avant tout un flic. Parce que même si Boileau doit sa libération à l’ex-inspecteur, il est avant tout un bandit et tout ce qui relève de la police ne peut pas recueillir ses faveurs. Sans oublier le pire dans son histoire : après un (court) séjour en prison après la Libération, il va réintégrer la société et en devenir à nouveau un des rouages. (2)
Pour Pelleux, c’est un peu plus complexe. Mais surtout, on comprend que ce « bon Français » ne l’était pas tant que ça. Flic révoqué, il argue du fait qu’il avait été infiltré rue Lauriston et rendait des comptes à son supérieur. Ce supérieur qui, malheureusement pour lui – pour eux ? –, a été arrêté et déporté avant de mourir. Donc aucune trace de sa prétendue infiltration… De plus ce personnage est le seul qui contredit les autres témoignages, se réservant la part belle et chargeant les absents.
Pelleux est l’exemple type du (petit) collaborateur qu’on s’est empressé de réintégrer afin de préserver la continuité de l’Etat, réintégration qui sera accentuée quelques années plus tard avec une amnistie (bienvenue).
Et c’est le supérieur (Christian Bouillette) de Blot qui résume bien l’état d’esprit changé : il encourage Blot à ne pas faire de vague, expliquant qu’il était temps de tourner la page (etc.).
Et Michel Blanc, à travers son personnage et surtout son visage perplexe, exprime magnifiquement le dégoût que lui inspire ce changement de mentalité.
Dégoût facilement partagé par le spectateur…
- David Alliot – La Carlingue : La Gestapo française du 93, rue Lauriston, (Paris, Tallandier, 2024)
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