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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Bertrand Blier
Buffet froid (Bertrand Blier, 1979)

Gare de RER de la Défense, un soir.

Alphonse Tram (Gérard Depardieu) est seul sur l’immense quai et rencontre un quidam (Michel Serrault) (1) assis sur un banc.

Plus tard, il retrouve ce même homme – un comptable avec la tête de l’emploi – dans le couloir qui le ramène chez lui, poignardé avec son propre couteau.

Et si c’était lui qui l’avait tué ? Tram n’en est pas vraiment sûr, ni de son contraire d’ailleurs.

 

Noir et absurde.

Pas étonnant que le public – en 1979-80 ait boudé ce film à sa sortie. Il ne ressemble à rien de connu à l’époque. Ou plutôt si, à quelque chose que beaucoup de spectateurs n’avaient pas non plus compris une dizaine d’années plus tôt : les Shadoks. Ou alors qui viendra quelques années plus tard : La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède.

En quoi ? Tout simplement parce que là encore, c’est surtout l’incompréhension qui a primé à la sortie, des spectateurs interloqués demandant même le remboursement de leur entrée !

Le film est avant tout une comédie où les dialogues (ciselés, cela va de soi) prennent une grande place, prononcés par des interprètes à la hauteur, le père du cinéaste en tête, Bernard Blier.

Et le tour de force de Bertrand Blier, ici, est de faire rire avec un sujet crucial dans ces années 1970s : la solitude des grands ensembles.

 

En effet, Tram vit à Créteil dans une immense tour (presque) vide, dans un grand ensemble urbain. Et pourtant, on ne voit que très peu de personnages pendant l’heure et demie que dure le film. L’une des deux séquences où il y a foule qui nous est proposée se constitue d’une brigade de policiers envoyée par Morvandiau pour débusquer un troisième locataire dans leur tour. L’autre « foule » concerne des invités à un concert privé où débarquent nos « héros » improbables.

A ce duo de locataires, vient se greffer un troisième larron lui aussi improbable : c’est un étrangleur de femmes compulsif (Jean Carmet). Mais comme Morvandiau est policier, ce n’est pas un problème.

  

Mais cette solitude froide qui nous est montrée est fort relative. En effet, alors que nous ne voyons que très peu de personnages à la fois (sauf dans les deux cas mentionnés ci-dessus), nos protagonistes ne sont pas seuls : outre le violoniste (Michel Fortin) qui essaie de s’installer), on sent des présences dans l’ombre. Le couteau de Tram disparaît alors que personne n’a été vu pendant l’échange entre ce dernier et le comptable assassiné au début : cette mort va déclencher plusieurs petits faits qui vont amener à la résolution finale de l’intrigue et qui nous confortent dans cette impression de présences.

Deux personnages vont apparaître qui feront suite à cette mort stupide et inutile : Eugène Léonard (Jean Rougerie) et un tueur à gage fort civil (Jean Benguigui).

 

Et nous spectateurs, somme autant déboussolés par cette histoire absolument absurde qui arrive à Alphonse Tram et ses deux acolytes. On pourrait même y trouver une pointe de surréalisme tant la référence au rêve est présente, Tram ayant toujours cette même impression de rêver à longueur de film, tant la situation est incongrue et lui échappe. Et de la même façon, la séquence dans le manoir où à lieu un concert privé n’est pas sans ressembler un cauchemar – pour Morvandiau alité sous un édredon démesuré – avec en point d’orgue (c’est le cas de le dire) l’installation des musicien pour lui jouer une sérénade (Brahms), lui qui hait les instruments à cordes. Cette séquence se termine d’ailleurs par des coups de feu et Morvandiau apparaît tirant (au hasard ? Presque) des coups de feu pendant que la « foule » des invités s’égaille paniquée (2).

Et les femmes ? Parce qu’il y a aussi des femmes. Elles sont quatre et ont chacune un rôle fort différent.

La première, c’est la femme de Tram (Liliane Rovère) qui sera étranglée (devinez par qui). Sa relation avec son mari n’est pas sans rappeler les relations qui lient les autres protagonistes avec le monde extérieur : Tram et elle sont deux étrangers qui cohabitent mais ne s’aiment pas vraiment.

La seconde est la veuve Léonard (Geneviève Page, elle aussi formidable), nymphomane hystérique qui sera elle aussi étranglée, une pulsion se contrôlant difficilement semble-t-il.

La troisième accueille le concert et semble appartenir à une organisation qui a décidé de l’élimination de nos « héros ».

Quant à la dernière, elle est jeune et (très) belle (Carole Bouquet) et semble complètement  étrangère à ce qu’il se passe, jusqu’à la révélation finale. Sa jeunesse pourrait lui faire endosser le rôle de l’espoir et de la vie, mais à nouveau, c’est une personne mortifère, comme toutes celles qu’on a pu rencontrer depuis le début du film.

Toutes ces femmes, habituellement symbole de la vie (car la donnant) sont des symboles de mort, parce qu’elles la reçoivent, ou la donnent.

 

Bref, Buffet froid est un film qui n’a rien perdu de son mordant ni de son humour noir. Et jamais la définition de l’humour n’aura autant convenu à un film : « la politesse du désespoir. »

Car le désespoir est partout dans ces petites vies simples et qui se terminent toutes de la même façon, inéluctablement.

Mais un désespoir aussi drôle, on en redemande.

 

  1. Qui n’apparaît d’ailleurs pas au générique
  2. « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule. » (André Breton, Second Manifeste du Surréalisme, 1930)
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