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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Drame, #Robert Wiene
Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Doktor Caligari - Robert Wiene, 1920)

Il est grand. Très grand. Il est maigre. Très maigre. Il est vêtu de noir, ce qui accentue ces deux traits. Il s'approche de la jeune femme. Il a un couteau à la main. Il lève le bras...

Mais il ne peut pas. Elle est trop belle. Il ne peut pas la tuer.

Alors il l'enlève.

 

C'est l'une des poursuites les plus célèbres du cinéma. Cesare (Conrad Veidt), transportant Jane (Lil Dagover) à travers le dédale de la ville aux perspectives changeantes.

Treize ans après, un autre grand monstre résistera, par amour, à la tentation de tuer sa victime : ce sera King Kong.

 

Dès le début, les deux personnages semblent inquiets, torturés. Apparaît une jeune femme (Jane). C'est - dit-il - la fiancé du plus jeune, Franzis (Friedrich Fehér). Alors Franzis raconte son histoire. Celle de sa rencontre avec le docteur Caligari (Werner Krauss), hypnotiseur de foire célèbre, et de sa créature, Cesare le somnambule.

 

Nous sommes dans ce qu'on a appelé - à tort ? - de l'Expressionnisme. Il est clair que les décors rappellent les toiles de Nolde (pour ne citer que lui), mais ce mouvement Expressionniste était déjà moribond quand le film est sorti. Il laissait progressivement la place à ce qu'on appela la Neue Sachlichkeit (Nouvelle Objectivité), héritée de ce mouvement qui connut son apogée pendant la première guerre mondiale.

Malgré tout, on peut considérer Caligari comme une œuvre (un peu) expressionniste.

Le premier élément  c'est la ville, Holstenwall. Une ville bien singulière : des maisons biscornues entassées pour former une pyramide sur laquelle trône une cathédrale tordue.

Car tout est tordu dans le décor. C'est en cela qu'on le considère expressionniste. Il flotte, tout le long du film, une impression de malaise, voire de mal-être, du fait de ces perspectives incongrues. C'est comme s'il existait plusieurs lignes de fuite dans un paysage, comme si tout partait dans tous les sens, comme dans un cauchemar.

Et au milieu de ce cauchemar, celui qui l'attise : le docteur Caligari. C'est un homme vieux, à la mine patibulaire, courbé par le poids des ans (ou sa culpabilité, allez savoir), qui se produit de foire en foire pour montrer sa merveille : Cesare le somnambule. Il porte un manteau ample et un chapeau haut-de-forme, comme la plupart des personnage du film, ce qui nous indiquerait que l'action se situe au XIXème siècle. Mais cette histoire est intemporelle, comme l'explique la dernière séquence (que je vous laisse découvrir, si ce n'est déjà fait !). Intemporelle, et de toute façon, le temps n'a pas d'importance dans cette histoire.

Seuls les (quatre) protagonistes et les décors importent :

- Les acteurs : Franzis, le narrateur, témoin plus ou moins actif de l'histoire ; Caligari, le méchant, celui qui commande à sa créature de tuer ; Cesare, le somnambule, marionnette de Caligari ; Jane, la dernière victime, la jeune fille pure.

- Les décors, parce qu'ils reflètent les âmes tourmentées et torturées des personnages.

 

Après Caligari - et je rejoins mon ami le professeur Allen John - on va parler (abusivement) de cinéma expressionniste. Abusivement parce que si Caligari, par ses décors, rappelle le mouvement pictural, il n'en va pas de même des autres films, plus ancrés dans une réalité plus ou moins sublimée (Les trois Lumières, par exemple). Parce que Caligari, en dehors de son intrigue, n'a rien de réaliste. Les portes, les fenêtres, tout concourt à montrer que rien n'existe vraiment, que l'histoire que nous raconte Franzis est tellement terrible que même sa façon de la raconter est distordue.

Siegfried Kracauer en a fait le repère initial de son ouvrage De Caligari à Hitler (1947), afin d'expliquer que le nazisme était annoncé dans le cinéma allemand entre 1919 et 1933. C'est un point de vue, que je ne partage pas vraiment. Il faut remettre le film - et les suivants - dans leur contexte historique : en 1919, le Kaiser abdique - avait-il le choix ? - et va s'installer, cahin-caha, la République de Weimar. C'est une période de trouble de près de quinze ans, pendant laquelle l'Allemagne va survivre entre désordre politique et financier jusqu'à l'arrivée de l'homme (qu'on croyait alors) providentiel. Cette période d'instabilité sociale amène des craintes et des menaces (mouvement spartakiste en 1919, putsch de Munich en novembre 1923...). Et le cinéma n'est que le reflet des in quiétudes de cette période. Le docteur Caligari est une menace pour la ville de Holstenwall. Tout comme le sera Mabuse et Haghi (Les Espions, 1928) chez Lang, ou Nosferatu chez Murnau. D'ailleurs, Nosferatu lui aussi sort d'un cabinet, comme Cesare, pour aller perpétrer ses méfaits.

Mais laissons-là ces extrapolations et terminons en disant que ce décor expressionniste est certainement le plus célèbre du cinéma, qu'il sera maintes fois repris dans d'autres formes artistiques.

Et Robert Wiene, malgré tout ce qu'il aura (plus ou moins bien) fait n'aura marqué le cinéma que par ce film.

Inoubliable.

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