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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Josef von Sternberg, #Marlene Dietrich
L'Ange bleu (Der blaue Engel - Josef von Sternberg, 1930)

Le Dr. Immanuel Rath (Emil Jannings) enseigne au lycée à des élèves qui lui préfèrent Lola Lola (Marlene Dietrich) : excédé, il se rend à l’Ange bleu, un cabaret où se produit la jeune femme dont il tombe éperdument amoureux.

 

C’est un trio extraordinaire qui nous est ici présenté : Josef von Sternberg avec ses deux interprètes nous gratifie d’un film qui est devenu – avec justice – culte pour différentes raisons.

 

La première, c’est évidemment la distribution. Outre les deux vedettes (1), on retrouve toute une collection de trogne absolument uniques : loin des critères de la beauté, ce sont des personnages aux mines fort étranges, qu’on peut difficilement considérées comme belles. ON se demande presque si ce n’est pas seulement leurs visages qui les a fait tourner dans ce film. Mais la présence de Rosa Valetti – Guste la femme de Kiepert le magicien (Kurt Gerron) – nous confirme que ce sont avant tout que les différent(e)s actrices et acteurs avaient déjà de nombreux films à leur actif.

Mais tout de même : entre le patron de l’Ange bleu (Károly Huszár), le capitaine (Wilhelm Diegelmann) ou les différentes autres artistes de la troupe de Kiepert, on est gâté.

 

La seconde, bien sûr la maîtrise de Sternberg. Souvent considéré comme un réalisateur allemand (2), ce dernier réussit l’exploit de faire ce qu’on appelle un film « allemand » sans toutefois en être un, et ce malgré la présence d’un casting germanique.

Si les éclairages rappellent les différents films des cinéastes réellement allemands, il ne faut pas se tromper : c’est bel et bien celui qui a tourné Underworld qui commande ici et son utilisation de l’ombre et la lumière ne doit rien à ses collègues d’outre-Rhin.

 

On retrouve d’ailleurs parfois des réminiscences internes au film : le halo de lumière qui va désigner Rath à Lola lors de sa recherche de ses élèves dans ce lieu de « dépravation ». Ce halo se retrouvera à la fin, quand le concierge du lycée ira découvrir Rath dans sa classe, mort, agrippé à un bureau qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Cette dernière séquence est aussi un rappel de la solitude de ce même Rath après qu’ait éclaté le scandale de ses visites à l’Ange bleu. Par deux fois donc, Sternberg accentue la solitude de son héros par un travelling latéral qui en plus s’éloigne du sujet pour renforcer ce sentiment d’isolement.

 

Bien évidemment, c’est Jannings qui porte le film, et chacune de ses (nombreuses) apparitions est un grand moment du jeu d’acteur. Il utilise avec talent sa propre timidité pour camper un professeur d’apparence sévère qui ne sait dire qu’une seule chose à ses élèves (3) : « nous en reparlerons. »

Et son nom – Rath – est régulièrement transformé en « Unrath » qui signifie phonétiquement « vermine » ou encore « ordure ».

Bref, malgré ses allures de professeur sévère (mais pas spécialement juste), ce n’est qu’une baudruche qu’on peut aisément commander : son dernier boulot – clown – l’entraîne à se produire sur la scène de ce même Ange bleu qui est le point de départ de sa déchéance.

Avec ce retour dans sa ville natale, c’est une boucle qui se ferme et la structure du film sous une forme un tantinet symétrique accentue cette déchéance, ramenant Rath à son point de départ : seul, irrémédiablement seul.

 

Aux côtés de Jannings, on a donc la superbe Marlene, inconnu du grand public, mais qui va devenir, grâce à ce film et ses autres collaborations avec Sternberg, une star mondiale. Si je partage en partie l’avis de mon ami le professeur Allen John à propos du chant de cette dernière, je ne peux réprimer un sentiment d’émotion quand elle chante « Ich bin von Kopf bis Fuβ, auf Liebe eingestellt ».

Mais c’est surtout son évolution tout le long du film qui est remarquable. Si on en croit Sternberg dans son autobiographie (4), il eut beaucoup de mal à engager la belle Marlene, et surtout de la convaincre qu’elle avait du talent. Mais on remarque tout de même une grande aisance dans le jeu de l’actrice qui quittera définitivement l’Allemagne pour Hollywood quelques semaines après le film.

 

Le dernier atout de ce film, c’est bien sûr l’utilisation du son. Il s’agit – c’est rabâché dans toutes les encyclopédies du cinéma – du premier film sonore tourné en Allemagne. Et Sternberg, malgré certaines difficultés (4), utilise le son de manière on ne peut plus pertinente. Outre les différents chants interprétés par Dietrich, le son est utilisé avec une parcimonie extrêmement précise. L’ambiance musicale de l’Ange bleu qui baigne les coulisses de la scène s’éteint brusquement à chaque fois que la porte se ferme ; les différents bruits quotidiens (naturels ou non) rythment la journée du personnage principal ou accentuent les différents événements qui se succèdent.

A cette magnifique utilisation sonore s’ajoute de longs moments de silence eux aussi pertinents : tout d’abord les pratiques du cinéma muet ont la vie dure, mais aussi la solitude de Rath est accentuée par ce silence pesant.

 

Et parmi les différents éléments sonores, on notera aussi l’adaptation l’air de Papageno dans la Flûte enchantée. La présence de cet air de cet extrait s’explique de plusieurs façons. Tout d’abord, le professeur Rath possède une cage dans laquelle vient de mourir un oiseau (Papageno est oiseleur). De plus, dans l’opéra de Mozart (1791), ce personnage est l’un des (très) rares éléments comiques.

Si Rath est lui aussi un clown, la grande différence c’est malgré son costume, il ne fait rire personne.

De plus, cette nouvelle peau (le déguisement) implique automatiquement le silence : le premier clown qui apparaît (Reinhold Bernt) ne prononce aucune parole, à la différence du professeur, volubile mais surtout prestigieux.

 

 

  1. Attention, Dietrich, si elle est devenue l’immense star qu’on connaît, était une parfaite inconnue pour les spectateurs !
  2. Né à Viennes, il émigra (deux fois) aux Etats-Unis pour n’en sortir que pour tourner.
  3. Ses élèves qui fréquentent assidument Lola expliquent à cette dernière que Rath a peur d’eux, ce qui est la vérité.
  4. Fun in a Chinese Laundry (1966)
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