Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Justice, #Histoire, #Roman Polanski
J'accuse (Roman Polanski, 2019)

Tout commence à l’école militaire de Paris. Nous sommes le 5 janvier 1895, soit deux semaines après le verdict du Conseil de Guerre de Paris (1) : le capitaine Alfred Dreyfus (Louis Garrel) a été reconnu coupable de haute trahison et est dégradé devant les troupes. Il est ensuite envoyé à l’Ile du Diable, au large de Cayenne, dans ce qui est considéré comme la pire partie du bagne français.

Pendant ce temps, à Paris, le lieutenant colonel Picquart (Jean Dujardin), nullement fâché des déboires de ce petit capitaine « juif » prend ses fonctions comme chef du renseignement. C’est en feuilletant la correspondance d’un certain Esterhazy (Laurent Natrella) qu’il se dit que ce « petit capitaine » n’était peut-être pas si coupable que ça…

 

Un faux coupable (2), des vieilles ganaches, une injustice inique (pléonasme) et l’article de L’Aurore : tous les éléments sont là pour faire un grand film. Et c’est le cas. N’en déplaise aux détracteurs du réalisateur, nous avons ici affaire à un grand film qui retransmet avec beaucoup de justesse l’atmosphère qui enveloppa la célèbre « Affaire Dreyfus » et qui fit couler beaucoup d’encre, ainsi que du sang.

Certes, on peut reprocher quelques inexactitudes historiques, mais ce n’est pas une leçon d’histoire qui nous est proposée ici, juste une (très bonne) adaptation d’un événement qui fit beaucoup de bruit et qui continue d’alimenter la chronique, de nouveaux éléments apparaissant régulièrement qui apportent (ou non) des précisions.

.

A nouveau, Polanski nous montre un homme seul. Ou plutôt deux : Dreyfus, loin sur son île, en proie aux éléments pas toujours cléments ; et Picquart qui va se retrouver de plus en plus seul alors que sa quête de la vérité va éclairer les dessous sordides de cette affaire.

Et la grande réussite c’est le camp adverse constitué pour abattre Picquart, composé de militaire de la pire espèce : menteurs, suborneurs, faussaires,  imbéciles et dangereux (3).

C’est une véritable collection de badernes pas toujours vieilles mais qui s’enferment dans leur « vérité », et ce malgré les preuves accablantes de l’innocence de Dreyfus ainsi que celles de leurs mensonges. On retrouve dans ces messieurs la même obstination que celle du général Mireau (George Macready) dans Les Sentiers de la Gloire, la dimension meurtrière en moins.

 

On se souvient (4), lors du centenaire de l’Affaire, du très beau téléfilm d’Yves Boisset qui relatait (en partie) les mêmes événements. Ici, Polanski change le point de vue et s’intéresse à celui qui amena la réhabilitation de Dreyfus, Picquart. Dreyfus devient alors un élément du décor, rappelé de temps en temps comme une pause dans la narration du film. Jusqu’à son retour pour le deuxième procès, tout aussi inique que le premier d’ailleurs, avec en prime l’avocat Labori (Melvil Poupaud) qui se fait tirer dessus (il n’en mourra pas).

Ce deuxième procès est l’occasion aussi de se faire une idée des dispositions de l’opinion publique lors de l’arrivée de deux personnalités : Picquart qui essuie l’opprobre virulent de la foule et le général en chef Le Mouton de Boisdeffre (Didier Sandre), acclamé en héros.

 

Mais ce film est aussi une occasion de se rendre compte de l’antisémitisme de la fin du XIXème siècle : Picquart ne cache pas son aversion pour les Juifs dès le début du film et seule sa conception de la Justice le fait agir en faveur de Dreyfus. On assiste aussi à un autodafé de livres de Zola comme on pouvait – malheureusement – en voir régulièrement en Europe à la même époque, avec peinture sur les vitrines des commerçants juifs avant qu’elles soient brisées.

On retrouvera ces mêmes images en Allemagne quelques décennies plus tard, et elles auront la même cible : les Juifs.

Alors on peut dire ce qu’on veut sur le citoyen Roman Polanski, mais à nouveau il met en évidence l’antisémitisme dans un de ses films (17 ans après Le Pianiste, autre chef-d’œuvre du réalisateur) et cette fois sans la « raison » nazie : nous sommes en période de paix en France et malgré cela, on en veut toujours aux Juifs. Mais surtout, cet antisémitisme mis en évidence était on ne peut plus normal. On était antisémite comme on aimait le fromage, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Les publications anti-juives étaient tolérées et il apparaît alors normal que Dreyfus ait été condamné : plus qu’un traître militaire, il est un traître juif, ce qui explique le peu d’enthousiasme de l’armée pour aller chercher le vrai coupable de cette affaire. Ce vrai coupable qui ne sera d’ailleurs jamais inquiété : pire, il fut innocenté par les mêmes qui avaient condamné Dreyfus. (5).

Mais qu’on ne se leurre pas, cet antisémitisme assumé de la fin du XIXème siècle n’est pas mort, il a seulement changé de visage et de pratiques au cours des décennies qui ont suivi.

Et il est malheureusement toujours là, comme l’actualité nous la rappelle régulièrement.

 

Je terminerai en disant que la distribution, en plus d’être prestigieuse nous offre quelques personnages qui ne sont pas sans rappeler leurs modèles historiques, tel Louis Garrel en Dreyfus ou encore Gérard Chaillou interprétant Clémenceau.

C’est une interprétation toujours juste où la conviction efface les imprécisions dont j’ai parlé dans le second paragraphe.

Un grand film, et puis c’est tout.

 

  1. Le 22 décembre 1894.
  2. « Un vrai innocent » serait plus juste, mais ici, on aime beaucoup Hitchcock.
  3. Ces deux derniers qualificatifs sont malheureusement intrinsèques à l’espèce.
  4. Moi, déjà.
  5. C’est ce simulacre de procès qui déclencha l’article de Zola (André Marcon)
Commenter cet article

Articles récents

Hébergé par Overblog