« Je verrai toujours vos visages. »
Cette phrase est prononcée par Nassim (Dali Benssalah), à la fin d’un processus de cinq semaines qui l’a amené, lui, petit braqueur un tantinet violent, à rencontrer des victimes d’agressions qui, si elles ne sont pas de son fait, possèdent beaucoup de similitudes avec les siennes.
Depuis presque dix ans (2014) a été mise en place une nouvelle approche de la justice en France : la justice restaurative (ou réparatrice), qui voit s’affronter des victimes et des criminels dans un but de mieux comprendre les enjeux d’une agression et les impacts qu’elle laisse chez ceux qu’elle a détruits.
Ici, trois victimes – Nawelle (Leila Bekhti), Sabine (Miou-Miou) et Grégoire (Gilles Lellouche) sont venues rencontrer trois petits délinquants – Nassim, donc, Issa (Birane Ba) et Thomas (Fred Testot) – pour cinq séances d’échanges afin de comprendre d’un côté l’impact des agressions sur leurs victimes, et de l’autre pourquoi ces agressions.
Le tout encadré par des médiateurs formés à mettre en place un environnement propice à un échange constructif, voire bien entendu réparateur.
Décidément, cette nouvelle année (m’)apporte son lot de films intéressants, voire magistraux !
Jeanne Herry réussit ici un beau tour de force : montrer les bien faits de cette nouvelle forme de justice, sans pour autant tomber dans un optimisme béat ou un voyeurisme sordide : les histoires criminelles possèdent un aspect sensationnel dont se repaissent certaines personnes de façon parfois assez malsaine. Ici, rien de tout cela : tout est dit mais avec beaucoup de subtilité, ce qui n’empêcha pas certaines séquences d’être plus éprouvantes que d’autres. En effet, en parallèle de ce groupe de discussion se prépare l’entrevue entre une jeune femme – Chloé (Adèle Exarchopoulos) – et son violeur qui n’est autre que son grand frère (Raphaël Quenard). Là encore, une situation qu’on peut aisément qualifier de « glauque », et qui est rendue avec beaucoup de subtilité, portée par des interprètes à la hauteur de l’enjeu.
D’une manière générale, l’interprétation est la clé du film et lui donne tout son intérêt, présentant une autre façon de voir la justice à un public qui n’est pas obligatoirement au fait de cette nouvelle pratique. Et le fait que Jeanne Herry ait d’abord été actrice fait beaucoup pour la qualité de cette interprétation : je l’ai déjà écrit ici, il existe une générosité chez les acteurs qui sont passés de l’autre côté de la caméra qu’on ne retrouve pas toujours chez les réalisateurs purs et durs. C’est donc le cas ici, les différents personnages sont bien définis et superbement campés, donnant une atmosphère authentique à ces deux rencontres.
Bien sûr, on retrouve différents éléments qu’on était en droit d’attendre comme la haine des victimes par rapport à ceux qu’elles ont la possibilité de croiser, et qui vont d’une certaine manière « prendre pour les autres », un transfert s’effectuant naturellement pour ces personnes traumatisées qui ont une chance s’exprimer sur leur ressenti à d’autres qui se sont retrouvés dans le camp d’en face. Et la force de l’interprétation, c’est l’adéquation entre la parole et l’attitude, les visages reflétant avec beaucoup de conviction les enjeux du débat et l’état de réflexion des différents personnages. Il n’y a pas beaucoup de fuite, les rares essais d’esquive des délinquants étant révélés et battus en brèche par ceux qui sont venus pour essayer de comprendre ce qu’il se passe dans la tête de leurs agresseurs.
De plus, le film montre aussi les efforts fournis par ceux qui mettent en place ces rencontres, les CPIP (1) : leur travail de médiation en amont, leurs réflexions, leur implication dans les différents dossiers traités… Avec en toile de fond l’Institution (2), représentée par Paul (Denis Podalydès) qui en est encore dans ses balbutiements et ne peut se permettre la moindre erreur. Et là aussi, l’intérêt général a tendance à gommer les différents intérêts particuliers exprimés ici par l’une des CPIP, Judith (Elodie Bouchez) : on retrouve, dans une certaine mesure le décalage entre la théorie et la pratique, d’autant plus grand qu’on traite ici de l’humain qui, immanquablement est imprévisible.
On comprend alors, en sortant de la projection, pourquoi « la justice restaurative » est un sport de combat ! »
- Conseillers Pénitentiaires d’Insertion et de Probation
- Le SPIP (S pour Service)
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