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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Drame, #Germaine Dulac
La Cigarette (Germaine Dulac, 1919)

Pierre Guérande (Gabriel Signoret) est conservateur du musée des arts d’Orient. Il est marié à la belle Denise (Andrée Brabant), qui a à peine la moitié de son âge (1). Et cette différence d’âge entraîne aussi des différences d’intérêt : plus jeune, elle pense à s’amuser alors que lui passe son temps à son musée.

Et puis il y a le jeune Maurice Herbert, dont les seuls occupations sont la danse (le tango est sa spécialité semble-t-il) et le golf. Tout naturellement, il va proposer une leçon de son sport préféré à madame Guérande pour lui faire passer le temps (2).

Dans le même temps, le musée a acquis la momie d’une jeune princesse égyptienne pour qui un prince lui aussi égyptien s’est suicidé par jalousie et parce que, à l’instar de Guérande, il était beaucoup plus avancé dans la vie.

Guérande a choisi une cigarette empoisonnée, cachée parmi d’autres, qui le tuera quand l’occasion viendra.

 

C’est un très beau drame de la jalousie que nous propose ici la grande Germaine Dulac, une des trop rares réalisatrices française du jeune cinéma (3). Rare parce que la production est essentiellement masculine, en France comme ailleurs : pas question de parité, surtout à cette époque. Mais qu’importe, Dulac nous offre un beau film jouant avec bonheur sur une tension dramatique mortifère : « quand va-t-il fumer la cigarette fatale ? » nous demandons-nous tout au long du film, une fois l’artifice prêt.

Et Germaine Dulac va jouer sur cette tension, ce suspense – on ne parle pas encore de ce terme – étant entretenu par diverses péripéties : un serviteur trop zélé qui vole une cigarette à l’insu de son patron ; le médecin qui veut fumer ; la jeune femme qui décide de s’en griller une petite… Tout est prétexte à fumer (4) !

 

Mais si cette cigarette donne avec justesse son titre au film, il ne faut pas non plus minimiser le drame de la jalousie qui est déclencheur de cette singulière tentative de suicide.

Dulac prend son temps pour mettre en place les fausses pistes dans lesquelles Guérande va s’engouffrer : certes Denise n’est pas toujours très honnête avec son mari, mais à aucun moment elle ne fait de mal. Pour Herbert, le cas est différent : c’est ce qu’on appelle alors un « séducteur », et les rares fois où Guérande aperçoit ce monsieur avec sa femme, l’équivoque est réelle. Ce monsieur est très intéressé par la femme de Guérande mais nous ne verrons jamais autre chose que quelques baisers passionnés sur la main de la jeune madame Guérande, plutôt embarrassée par cet amour inopiné.

 

Mais si Guérande gamberge, la faute revient surtout à sa façon de percevoir sa femme, surtout depuis l’acquisition par son musée de cette momie de princesse frivole. Et Dulac insiste : l’histoire est contée une première fois, nous avons droit au début d’une seconde, et pour souligner le tout, on nous parle d’un monarque persan à qui il était arrivé la même mésaventure, et lui aussi mettant fin à ses jours de façon presque aléatoire. Il s’identifie à ces deux monarques, au point de vouloir en finir de la même façon (plus moderne, on ne fumait que le narguilé en Perse).

Et là encore, le talent de Dulac, c’est de multiplier malentendus et non-dits, afin d’amener la tension de la seconde partie.

 

De plus, le jeu d’une grande sobriété des différents interprètes renforce son propos : pas de geste grandiloquents ni de bavardages inutiles : seule l’intrigue compte, servie par un montage impeccable mettant en valeur la caméra de Louis Chaix. Des plans fixes, mais entrecoupés de séquences pertinentes (5), ainsi que d’un mouvement latéral pour souligner l’irréversibilité du destin de Guérande : c’est la dernière cigarette – donc celle qui est empoisonnée – et il jette un dernier regard à ce qu’il aimait autour de lui.

Sans oublier non plus le rôle primordial de Denise Guérande dans l’intrigue : c’est Denise l’élément déclencheur de la résolution de l’intrigue, avec au passage l’insert de flashbacks, et qui va amener une fin (presque) inattendue. Denise est très belle certes, mais elle n’a rien d’une idiote !

Alors, pour une fois qu’une femme a un rôle de cette importance (en France, en 1919), il ne faut pas bouder.

 

Par contre, la copie disponible est tout de même très abîmée.

 

  1. Ca se faisait beaucoup en ce temps-là…
  2. Et plus si affinités…
  3. Moins de 25 ans se sont écoulés depuis La Sortie de l’usine Lumière à Lyon (1895).
  4. Une hérésie depuis la loi Evin (1991).
  5. Parler de « plans de coupe » aurait alourdi la syntaxe de la phrase.
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