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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Abel Gance
La Roue (Abel Gance, 1923)

 

Elle tourne.

Inlassablement.

Et quand elle s’arrête enfin, le film est terminé, elle retourne d’où elle vient.

 

La Roue d’Abel Gance, c’est un film fleuve où le titre n’est certainement pas usurpé : tout tourne, tout n’est que rondeur : des objets aux paysages, jusqu’aux plans en iris.

Ce ne sont que courbes et rotondités qui rythment un drame inévitable, irrémédiable.

 

Sisif (Séverin-Mars) est cheminot de première classe, il conduit sa locomotive aidé de Mâchefer (Georges Téroff), son manœuvre un tantinet nonchalant et bien sûr porté sur la bouteille.

Un jour, Sisif a un accident dont une des victimes laisse une petite fille : Norma. Norma, sans aucun parent connu est adoptée par Sisif, afin qu’elle tienne compagnie à Elie, lui aussi orphelin de mère.

Mais quand les enfants atteignent l’âge adulte, le mensonge (par omission) de Sisif est trop lourd à porter : Sisif est amoureux de cette jeune femme (Ivy Close).

Il la laisse alors partir avec Hersan (Pierre Magnier), un homme riche et jaloux (mais fidèle) au grand désespoir d’Elie (Gabriel de Gravone), qui apprend que Norma n’était pas sa sœur…

 

C’est une intrigue très élaborée que met en scène Abel Gance (intrigue qu’il a lui-même écrite) avec un sens de l’image formidable, prélude au Napoléon qui va suivre (1).

La caméra, mobile (libre !) est toujours au bon endroit, ce qui nous donne de superbes plans magnifiquement éclairés, tournés par Gaston Brun, Marc Bujard, Léonce-Henri Burel et Maurice Duverger (rien que ça !).

De plus, il a pour assistant l’homme à la main coupée : Blaise Cendrars, par ailleurs cité dans un des intertitres.

 

C’est un film extraordinaire, porté de bout en bout par Séverin-Mars (2), un homme au regard inoubliable, surtout dans ce film où les yeux en sont, avec la roue, le leitmotiv.

Si la première roue qui tourne est celle de la locomotive, la seconde est celle du Destin, véritable maître du jeu de l’intrigue (3).

C’est le Destin qui met Norma sur la route de Sisif, et c’est ce même Destin qui amènera la déchéance de Sisif : une première fois quand il perdra la vue à cause d’une négligence de Mâchefer, et une seconde fois quand il voudra tuer sa locomotive – qu’il a rebaptisée Norma – et sera finalement déplacé, sur une voie qu’on pourrait qualifier de garage.

Parce que Sisif perd peu à peu la vue, suite à un jet de vapeur brulante reçu un jour que Mâchefer s’était endormi sur la machine, commandant le jet fatal.

 

Et puisque c’est le Destin/Abel Gance qui mène la danse, il n’en oublie pas d’être farceur, amenant toutes sortes de situations qui rappellent aussi que Gance était un grand admirateur de Griffith.

Le Destin est farceur : c’est quand Sisif perd progressivement la vue qu’il est envoyé conduire le funiculaire du Mont Blanc, lieu grandiose et majestueux par excellence. Avec sa cécité progressive, le Mont Blanc ne représente pour Sisif que la deuxième partie de son nom.

Et quand Sisif aveugle regarde (?) les villageois danser, c’est un œil qu’il verrait : une grande ronde (l’iris) avec quatre danseurs au milieu pour illustrer la pupille.

 

Mais si le Destin est farceur, il est aussi cruel car, à l’instar du même Griffith, il nous donne à voir des situations tendues avec un sauvetage possible – et souhaité – à l’arrivée, mais à chaque fois, le couperet tombe : personne n’est sauvé.

On assiste alors à un montage de plus en plus rapide, utilisant jusqu’à plus de 10 cadrages différents, amenant à chaque fois une issue funeste.

La dernière qui nous est offerte voit la mort d’Elie, alors que Norma était près de le rattraper…

 

Cette tragédie ultime va pourtant rapprocher Norma et celui qu’elle ne connaît que comme son père, partageant sa vie de reclus, non pas au pied du Mont Blanc du fait de son altitude (3000 mètres), mais plutôt à ses épaules.

 

Au final, tout dans ce film confirme le talent et le génie de Gance. Ses interprète (Séverin-Mars et Ivy Close en tête) sont merveilleux, et Gance use (et abuse ?) des gros plans pour nous montrer leurs émotions, dans une intrigue qui, du fait de sa longueur (261 minutes), se transforme en épopée et, je le rappelle met en place les bases pour son Napoléon.

 

 

P.S. : le nom de Sisif n’est pas innocent. Comme son homophone grec, le cheminot fait rouler sa machine jusqu’au bout de la ligne, et quand elle est arrivée, il repart dans l’autre sens, inévitablement…

 

  1. Entre les deux, il réalisera Au Secours ! pour et avec Max Linder : il faut bien vivre…
  2. De son vrai nom Armand Jean Malafayde, mourut après le tournage.
  3. La présentation du film et des principaux acteurs nous laisse voir Gance lui-même, véritable démiurge et donc maître du Destin !

 

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