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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Philippe Le Guay, #Comédie
Les Femmes du 6ème étage (Philippe Le Guay, 2010)

Le sixième étage, c’est là qu’on trouve ce qu’on appelle des « chambres de bonnes ». Pas étonnant alors d’y trouver des bonnes. Les sont 5 et toutes espagnoles sauf la plus âgée qui est bretonne (1). Mais depuis la mort de la mère de monsieur Joubert (Fabrice Luchini), rien ne va plus pour elle : elle décide même de partir.

Les Joubert vont donc engager une nouvelle domestique, qui est elle aussi espagnole : Maria (Natalia Verbeke).

Dès lors, tout ne sera plus comme avant.

 

Nous sommes en plein dans la France des années 1960s, juste après les accords d’Evian (2). De Gaulle est au pouvoir (la radio le mentionne) et la société est aussi sclérosée qu’on nous la décrit de nos jours : la vie des Joubert est un exemple frappant de la routine, voire de l’uniformisation des vies des français à la même époque.

Tout est bien net et bien (ar)rangé : même les enfants de Joubert sont ennuyeux, bourrés de principes un tantinet archaïques.

Alors cinq Espagnoles, sous les toits qui chantent pour se sortir de leurs petites vies, c’est un vrai rayon de soleil dans un après-midi pluvieux.

 

Bien sûr, on retrouve dans la concierge – Madame Triboulet (Annie Mercier) – un fond d’intolérance qui s’apparentera plus avec du racisme dans les années qui suivront quand ce seront les Algériens qui viendront. Ce sera la même chose quand Joubert invitera ses nouvelles amies à placer leurs économies par l’intermédiaire de sa société de courtage.

Mais si la majorité de la population voit d’un œil soupçonneux ces « étrangères », il n’en va pas de même pour Joubert : c’est mai 68 avant l’heure, une véritable révolution.

Enfin, il prend conscience qu’il existe une autre vie que la sienne. Et surtout qu’elle n’est pas si dorée que cela.

 

Philippe Le Guay réussit ici une très belle comédie, mâtinée de ce qu’il faut d’émotion (3), et décrit avec beaucoup de subtilité un choc des cultures voire de civilisation. D’un côté cet homme installé, avec pignon sur rue, et de l’autre ces femmes tout à fait ordinaire à une exception près : elles sont déracinées.

Mais ce déracinement concerne seulement le domaine géographique car en fait, elles ne sont jamais seules : quand elles n’habitent pas le même « grenier », elles se retrouvent au square ou à l’église espagnole (6 heures du matin). Sans oublier les différentes soirées festives qu’elles passent entre elles où elles rient, elles s’amusent, elles chantent. Elles vivent.

 

Elles vivent d’autant plus que la société française autour d’elle est grise et triste, et pas seulement à cause des couleurs. Ce sont elles, le soleil.

Joubert le comprend très vite, le jour où il s’aventure dans les combles, pour y remiser des vieilleries. Il y découvre un autre monde, à mille lieues du sien, et pourtant si proche.

C’est une révélation, et cette révélation va progressivement et subtilement (le maître-mot du film) l’ouvrir à autre chose et l’amener finalement au bonheur : de la différence naît la richesse, comme l’ont oublié beaucoup de ces gens  qui appellent à la haine de l’autre de nos jours encore.

 

Mais ce bonheur – je crois l’avoir déjà mentionné – ne va pas sans liberté. Et là encore, Philippe Le Guay montre cette quête de liberté qui baigne ce film, alors que dans le même temps, Franco est toujours le chef suprême - et incontestée, ceux qui contestent sont éliminés – comme le rappelle Carmen (Lola Dueñas), la seule bonne espagnole communiste, dont les positions tranchent franchement avec celles de ses amies toutes de bonnes catholiques. Mais ces différences ne sont pas pour autant des barrières (voir plus haut).

Et si ce film est une réussite – ainsi qu’un succès au box-office – c’est aussi grâce au jeu des différents protagonistes. Fabrice Luchini est magnifique (4), d’une humanité et surtout d’une grande modernité dans ce monde qui n’est plus fait pour lui.

A ses côtés, Sandrine Kiberlain est elle aussi très juste dans le rôle de cette provinciale qui, comme son ancienne bonne, a débarqué à Paris, et s’est noyée dans cette société presque inhumaine. Elle aussi va changer et gagner la liberté qu’elle avait perdue en arrivant dans la capitale.

Mais surtout, ce sont les Femmes du 6ème étage qui sont les plus attachantes, quand elles ne sont pas les plus belles, elles possèdent une joie de vivre qui tranche avec leur condition et leur logement, et surtout qui sont heureuse de vivre dans ce pays où les gens sont libres alors que leurs compatriotes ont encore de nombreuses années à supporter Franco.

Mais surtout, ces femmes sont généreuses : elles donnent, de leur temps, de leur joie, de leur amour. Et c’est là qu’est le talent de Philippe Le Guay : il arrive à partager cette générosité avec les spectateurs.

 

Et encore une fois, quand la salle se rallume, ces mêmes spectateurs sortent avec me sourire aux lèvres.

 

 

  1. La France a une longue tradition de personnel de maison qui arrive de Bretagne à Paris, dont la plus célèbre fut Bécassine.
  2. L’année est confirmée au salon de coiffure, l’une des clientes lit Jours de France relatant le mariage de Juan Carlos et Sofia de Grèce (14-5-1962)
  3. Vous savez, la « larme éventuelle » d’une comédie de 1921…
  4. Je tiens à le souligner : j’ai souvent du mal avec cet acteur quand il « fait du Luchini » et qu’il donne l’impression de découvrir ses lignes en même temps que le spectateur.
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