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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie, #Gangsters, #Georges Lautner, #Michel Audiard
Les Tontons flingueurs (Georges Lautner, 1963)

Il existe une analogie entre le bon vin et Les Tontons flingueurs : tous les deux se conservent très bien et chaque nouvelle dégustation apporte son lot de plaisirs supplémentaires.
Mais à la différence d’un bon vin, le stock des Tontons ne diminue pas une fois consommé. Le film reste intact pour chaque nouvelle séance de visionnage.

 

Bien sûr, ce sont d’abord des dialogues d’Audiard dont on se souvient : jamais le grand Michel n’aura été en verve. Il faut dire que les interprètes sont à la hauteur de leurs répliques, avec en tête Bernard Blier (Raoul Volfoni) qui n’avait pas son pareil pour balancer les répliques de son ami dialoguiste.

 Lino Ventura (Fernand Naudin), quant à lui, passe du côté de la comédie, lui qui jouait déjà les gros durs auparavant se retrouve dans une histoire pas sérieuse pour deux sous mais son passé de truand « sérieux » confirmé va tout d’abord nous faire croire à un film de gangsters habituel. Ce n’est pas sa première prestation chez Audiard, puisqu’on l’avait vu deux ans plus tôt dans Un Taxi pour Tobrouk, où il enchaînait les bons mots dans une atmosphère plus tragique.

Ici, sa première grande réplique – « pourquoi pas de la quinine et un passe-montagne, on croirait vraiment que je pars au Tibet » - ne nous laisse pas encore présager du ton véritablement comique que va prendre le film.

 

Ce ton, d’ailleurs, va mettre du temps à s’imposer, essentiellement quand les premiers bourre-pifs vont tomber (1). Certes, les premières interventions des frères Volfoni (Blier & Jean Lefebvre) nous donnent une indication quant au comique à suivre : le « nervous breakdown » de Lefebvre avec accent français à couper au couteau est absolument savoureux (2).

D’une manière générale, les Volfoni, et surtout Raoul, seront le ressort comique du film, accumulant bons mots et coups de poing dans la figure.

 C’est d’ailleurs cette dernière réplique qui donne tout son sel au film et en fait un témoignage précieux de la France du début des années 1960. Outre ces « crises de nerfs » anglicisées qui fleurissaient sur les lèvres des contemporains, on retrouve dans ce film de nombreux éléments de la vie sociale et politique française, voire certaines références à son histoire récente.

 

Du point de vue social, c’est l’explosion du phénomène jeune qui nous est ici présenté. En effet, depuis quelques années, les jeunes sont devenus une cible privilégiée des publicitaires et les adolescents sont – enfin – reconnus dans la société. Europe 1, radio phare de l’époque leur consacre même une émission quotidienne : S-L-C Salut les Copains.

On retrouve ces jeunes pendant la fête donnée par Patricia. Cette « petite dinette au coin du feu » est en fait ce qu’on appelle alors une « surprise-party » avec ses débordements inévitables dus à l’alcool (incursion de Béatrice Delfe dans la scène culte de la cuisine). Cette charmante soirée est l’occasion aussi pour l’équipe de se moquer gentiment de cette jeunesse tellement décalée avec les aînés qui nous intéressent : la musique (formidable) de Michel Magne enchaîne la mélodie habituelle avec des paroles on ne peut plus primaires – « yé yé la la » (ad lib) – pendant que les corps des adolescents se trémoussent en rythme. On retrouvera cette même propension à la danse dans le final de Ne nous fâchons pas.

Nous sommes aussi en pleine société de consommation et on peut remarquer certains éléments qui étaient en train d’envahir les ménages français : le frigo et la télévision. Mais ces deux appareils emblématiques ne sont pas encore totalement démocratisés (le frigo oui, mais pas la télévision) et le fait qu’Antoine Delafoy (Claude Rich) soit d’une bonne famille qu’on devine facilement aisée explique la présence de ce récepteur.

 

Politiquement, c’est le premier mandat du général de Gaulle et la situation algérienne est réglée (en principe) depuis les accords d’Evian l’année précédente.

C’est le Mexicain (Jacques Dumesnil) qui fait référence le premier à De Gaulle à propos de sa succession : « j’aurais pu organiser un referendum. »

C’est par ailleurs Madame Mado (Dominique Davray) qui recadre le paysage politique de ce microcosme pendant la séquence sur la péniche : « Il avait l’esprit de droite. […] Quand tu parlais augmentation ou vacances, il sortait son flingue avant que t'aies fini. Mais il nous a tout de même apporté à tous la sécurité. » N’en concluons tout de même pas que Raoul était de gauche, et de toute façon, ce n’est pas notre propos ici.

Une deuxième allusion au Général est du fait de monsieur Fernand pendant cette même séquence : « […] vous êtes des hommes d’action  je vous ai compris [...] ». Puisque j’évoquais la Guerre d’Algérie…

 

Le contexte historique enfin.

S’il n’y a aucune référence directe à l’année 1963 (le tournage a eu lieu au début de l’année pour sortir en octobre en Allemagne de l’Ouest), on peut tout de même avancer que le film est contemporain de cette date du fait des éléments exposés ci-dessus.

Les quelques références temporelles ne sont qu’à demi précises, mentionnant des nombres d’années (15 ans, 10 ans) ou une époque particulière (« les années terribles, sous l’Occup’ ») voire un lieu géographique (« Biên Hòa, pas tellement loin de Saigon »).

Mais malgré tout, une histoire dans l’Histoire se dégage de ces quelques indications.

Tout d’abord on peut dire que le Mexicain a été exilé en 1947-48, les quinze années antérieures dont parle Fernand en début de film. Mais ce sont les déclarations de Maître Folasse (Francis Blanche) et Raoul Volfoni – voir plus haut – qui nous renseignent sur le passé de tout ce beau monde. Pendant l’Occupation, il semble que ces messieurs ont participé activement aux opérations en France.

On peut supposer qu’ils étaient du bon côté et que ça leur a servi un temps. En effet, Fernand Naudin n’est pas ce qu’on pourrait appeler un tendre et on on peut concevoir que son passé de truand était bien chargé. Mais nous apprenons qu’il dirige une société d’engins agricoles tout ce qu’il y a de plus régulier : « Moi aussi j’ai mes affaires, tu comprends ? Et les miennes en plus, elles sont légales. »

On peut alors aisément imaginer que son raccrochage fut obtenu en contrepartie de ses activités patriotiques pendant la guerre. A moins que ce soit suite à la guerre d’Indochine, puisque le futur Vietnam semble connu de ces messieurs.

En effet, Volfoni, quand il mentionne Biên Hòa, nous ramène à cette guerre d’indépendance. Il semble donc que nos héros y aient participé, dans leur jeunesse.

 

Bref (4), si les Tontons flingueurs ont toujours le même succès – populaire parce que question critiques, ce n’était pas vraiment ça à la sortie – c’est bien sûr grâce à l’interprétation magistrale et une réalisation sérieuse sans pour autant s’y prendre trop (au sérieux). Et aussi grâce aux répliques ciselées de Michel Audiard, au sommet de son art. Mais pas seulement.

Si le film continue inlassablement à plaire aux spectateurs français, c’est avant tout parce qu’il fait partie de leur histoire et qu’il leur ressemble.

 

(1)   Léon (Marcel Bernier), le marin prolixe puis Freddy (Henri Cogan).

(2)   [nƐrvus brƐkdon] (« nervousse braiquedaune » pour ceux qui ne lisent pas l'alphabet phonétique)

(3)   Parlez-vous Franglais d’Etiemble paraîtra l’année suivante.

(4)   Terme pas spécialement adapté après cette tartine...

 

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