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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Charles Chaplin, #Comédie dramatique, #Muet
Les Temps modernes (Modern Times - Charles Chaplin, 1936)

Voici la dernière véritable apparition du vagabond. Lors du prochain film, ce ne sera plus un vagabond. Ce sera un barbier établi dans le quartier juif d'une grande ville.

Profitons-en, alors.

Il s'agit d'un film muet parlant (à ne pas confondre avec Extase, qui est un film parlant muet).

Muet parce que la plupart du temps, les personnages ne s'expriment que par geste. Et parlant parce que finalement, le rouleau compresseur du cinéma parlant a eu raison de Charles Chaplin. Même le vagabond fera entendre le son de sa voix.

 

Les Temps modernes sont ceux que Chaplin connaît : il lui suffit de lire le journal et il peut trouver tous les éléments pour faire ce film. A cette époque, aux Etats-Unis (et dans le reste du monde, c'est la grande dépression. Une crise sans précédent qui a plongé les gens dans un marasme économique terrible, ne laissant que le désespoir et la tristesse.

Pourtant, Chaplin va faire rire de cette situation. Mais s'il se moque, c'est avant tout de ceux qui possèdent. Il y a du respect - d'une certaine façon - pour les véritables victimes de cette crise. Dès la séquence d'ouverture, le ton est donné : des moutons se précipitent hors champ (vers l'abattoir ?). Parmi eux, un mouton noir. Tout de suite après, un fondu sur des hommes qui vont travailler, dans une de ces grandes usines sidérurgiques. Leur patron, quand il ne donne pas des ordres, essaie de résoudre un puzzle. Il a en outre une jolie secrétaire qui veille sur sa santé.

Pendant ce temps, ses ouvriers turbinent. Nous nous intéressons à la section 5, où travaille un petit homme à moustache. Le mouton noir, c'est lui. C'est une chaîne de gestes élémentaires : il tourne deux écrous d'un quart de tour, pendant qu'un deuxième frappe l'un et un troisième frappe l'autre (écrou). Bref, rien de très palpitant. Surtout qu'à la cadence sans cesse s'accélérant, s'arrêter pour se gratter met en péril la production. Et le petit homme pète les plombs. Qui ne le ferait à sa place ?

Nous sommes donc dans un univers totalement absurde, une espèce de temple de la productivité où le travail est la finalité. Jamais on n'a d'idée de ce qui est produit dans cette usine : on voit les fameux boulons, des tubes d'acier, et c'est tout. Notre héros, à la différence d'autres films, est tout à fait intégré dans cette société : il pointe comme tous l'es autres, fait son travail consciencieusement. Bref, le vagabond s'est rangé.

Alors Chaplin le sort de cet environnement pour le renvoyer à la rue. Il y a tout d'abord ce burn out, comme on dit de nos jours, puis ce sera une arrestation suivie d'un séjour en prison qui le rendront irrémédiablement à la rue. Mais c'est aussi dans la rue qu'il rencontrera sa nouvelle complice : une gamine (Paulette Goddard, merveilleuse !), qui, chose rare chez Chaplin, possède un état civil - Ellen Peterson. C'est une jeune orpheline - son père a été tué pendant une manifestation -  recherchée par les services sociaux, qui ont prévu de s'occuper d'elle.

Il n'y avait pas eu une telle complicité entre le vagabond et un autre personnage depuis The Kid, avec Jackie Coogan. Quand Coogan était le pendant enfant du vagabond, nous pouvons dire qu'ici, la gamine est son pendant féminin : elle a les mêmes mimiques, la même moralité quant à la société : peu de scrupules. D'ailleurs, il est obligé de la reprendre quand elle vole leur pitance.

Alors ils s'installent ensemble. Rassurez-vous, le Code Hays est passé par là et ils font chambre à part : lui dans un réduit qui ressemble plus à une niche, elle par terre, au milieu de leur taudis.

Parce que la majorité des personnages rencontrés dans ce film sont pauvres. Le père de la gamine, ses sœurs, les autres employés de l'usine qui se retrouveront au chômage, ceux qui manifestent contre les conditions de travail (ou de non-travail).

Malgré tout, le vagabond et la gamine vont tenir bon et vouloir s'en sortir. Parce que le vagabond ne l'est plus, il aspire à une vie stable, dans un foyer digne de ce nom.

Et quand finalement, ils y arrivent, la Loi retrouve la trace de la jeune orpheline et veut s'en occuper. Là encore le vagabond va tout faire pour qu'elle lui échappe. Voici un autre parallèle avec The Kid : quand la société décide de s'occuper de ses laissés-pour-compte.

 

Je dis toujours que les films de Chaplin ne se terminent pas bien. Sauf La Ruée vers l'or.

Les Temps modernes n'échappent pas à cette règle : après une nuit passée à échapper aux représentant de la Loi, ils sont sur le bord du chemin, se reposant rapidement.

Puis ils repartent, sur la route, vers une destination inconnue, l'épée de Damoclès des services sociaux se balançant au-dessus de leurs têtes.

Il n'y aura pas d'autres alternative que la fuite en avant. En attendant que - peut-être - elle soit en âge de s'assumer et que par conséquent l'administration la laisse tranquille.

 

Pour la première fois - et aussi la dernière - nous entendons la voix du vagabond. Chaplin a reculé le plus possible le passage au parlant de son personnage. Même dans l'intrigue, tout est fait pour que ça arrive le plus tard possible : malgré sa réticence, il doit chanter. Il fait tout (consciemment ou non) pour y échapper : il ne se souvient plus des paroles, ce n'est pas grave elle les lui notes sur ses manchettes ; il perd ses manchettes, pas d'importance, elle l'encourage à chanter n'importe quoi, du moment qu'il chante. Alors il fait attendre le public - celui du restaurant et celui du cinéma...

Et il chante. C'est une chanson qui lui ressemble, un compromis entre le cinéma muet et le cinéma parlant : des mots issus d'un grand nombre de langues, accompagnés de gestes pertinents et comiques. Tout le monde est content : le patron du restaurant (Henry Bergman), la gamine, et bien entendu nous, les spectateurs, et surtout ceux de 1936 qui attendaient depuis presque dix ans que Chaplin se mette au parlant et par conséquent pouvoir enfin entendre la voix du vagabond.

Ayant accepté que le vagabond s'exprime, il devient clair que ce fut sa dernière apparition en tant que tel. Le barbier dans le Dictateur lui ressemble, certes, mais c'est une autre sorte de personnage.

 

Le vagabond a trouvé celle qui lui ressemblait. Il est parti et ne reviendra pas.

Chaplin a tiré un trait définitif sur le cinéma muet.

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