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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Claude Lanzmann
Shoah - Episode 4 (Claude Lanzmann, 1985)

Quatrième et dernière partie du long film documentaire de Claude Lanzmann.
Cette fois-ci, Lanzmann s’intéresse plus particulièrement à deux ghettos. Mais pas n’importe lesquels, deux symboles de la politique d’extermination des Juifs d’Europe : Theresienstadt et Varsovie.


En fait, Theresienstadt était le camp de concentration de façade. Celui qu’on faisait visiter aux émissaires de la Croix-Rouge afin de montrer que les Juifs, s’ils sont regroupés, ne sont pas maltraités, qu’ils y ont une vie normale (etc.)…

Varsovie par contre, c’est le ghetto emblème de la lutte des Juifs contre les Allemands qui se souleva en 1943.

 

Le camp de Theresienstadt, étant une vitrine pour les éventuels visiteurs, Lanzmann se concentre alors sur la liquidation du camp : quand les survivants furent envoyés à Auschwitz.

Nous écoutons alors les derniers survivants nous raconter ce que fut le sort particuliers de ces Juifs : ils furent gardés à part des autres, sans être séparés, en gardant leurs affaires, et cela pendant six mois. Cette longue période de survie dans Auschwitz relève d’une cruauté encore plus sournoise : survivre aussi longtemps ne pouvait qu’amener un espoir de survie. Espoir de survie qui s’effaça dès que leur sort fut scellé.

 

Ce qui prend la plus grande partie du documentaire, c’est le ghetto de Varsovie, où plus de 380.000 personnes (sur)vécurent pendant environ trois ans, avant d’être éliminés ou déportés (puis éliminés, bien sûr).

Ce sont d’abord les conditions de vie qui nous sont décrites. Mais pas par l’un des quarante survivants, par deux non juifs qui ont été témoins des conditions de vie dans ce ghetto.

 

Le premier est Jan Karski, qui était courrier du gouvernement polonais à Londres. Dès sa première intervention, il ne peut contenir son émotion, pleure et quitte lieu de l’entrevue. Mais Lanzmann, comme à son habitude, insiste et attend le retour de ce témoin. Ce qu’il va alors décrire est terrible, et son émotion le gagnera à nouveau au fur et à mesure qu’il décrit ses deux visites de l’autre côté du mur. La première où il voit les cadavres dans les rues et les gens qui agonisent, la seconde où ses autres sens se réveillent, lui faisant prendre conscience de la puanteur et la saleté.

 

L’autre témoin de cet enfer est à trouver du côté des bourreaux. C’est un docteur en Droit qui fut adjoint du commissaire principal du ghetto. Un bourreau ordinaire, pourrait-on dire.

Mais c’est avant tout un négationniste. Non, il ne savait pas qu’on allait les tuer à la fin. Non, il ne rendait pas vraiment compte de ce qu’il se passait.

Et sa première réaction est l’amnésie : il se souvient des balades qu’il fit avant la guerre, mais n’a aucun souvenir de la période concernée. Et quand Claude Lanzmann lui sort des faits et des dates, il demande même la permission de les noter afin d’avoir une aide pour se souvenir.

Mais Lanzmann ne rentre pas dans son jeu. Il ne cesse de le ramener aux faits, aux écrits d’un des témoins de l’époque, Adam Czerniaków (1880-1942). Mais l’ancien nazi nie. Il minimise son rôle. Terrible. Encore.

 

Puis Lanzmann  conclut. Avec deux survivants de Varsovie. Seul l’un deux parle et nous raconte son retour dans le ghetto, juste après l’évacuation. Il est seul, au milieu des ruines. Il est « le dernier Juif ». Il décide d’attendre les Allemands. D’attendre le lendemain.

Trop tard.

 

Lanzmann a accompli sa mission de souvenir. Si on dit que « la parole s’envole, les écrits restent », alors il faut faire une exception pour ce gigantesque film témoignage. Ces gens parlent, racontent, pleurent, sourient… Ils n’écrivent pas ce qu’ils ont vécu, c’est trop fort, trop dur. Mais leurs paroles, à défaut d’être couchées sur le papier*, restent à jamais gravés dans nos mémoire, dans La Mémoire des hommes.

Merci monsieur Lanzmann.

 

 

 

« Par-devers moi et comme en secret, je disais “la Chose”. C'était une façon de nommer l'innommable. Comment aurait-il pu y avoir un nom pour ce qui était absolument sans précédent dans l'histoire des hommes? Si j'avais pu ne pas nommer mon film, je l'aurais fait. Le mot “Shoah” se révéla à moi une nuit comme une évidence, parce que, n'entendant pas l'hébreu, je n'en comprenais pas le sens, ce qui était encore une façon de ne pas nommer. »

Claude Lanzmann

 

 

* Un livre reprenant toutes les paroles et sous-titres du film sortira la même année : Shoah, éd. Fayard, Paris, 1985, 254 pages.

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