Il faut attendre (et atteindre) la vingt-huitième minute pour qu’il entre enfin en scène : Grigori Efimovitch Raspoutine (Lionel Barrymore). Il porte son habit sombre et bien sûr sa longue barbe.
Il est humble, comme il se doit, mais nous ne nous y trompons pas : c’est un être malfaisant qui vient d’arriver comme le suggère la caméra du grand William H. Daniels : il s’avance vers l’impératrice (Ethel Barrymore), et son ombre va bientôt la couvrir, annonçant la main mise qu’il aura sur cette famille singulière.
Mais reprenons. Alors qu’il s’amuse avec ses sœurs, le tsarévitch Alexis (Tad Alexander) tombe et s’écorche. Rien de bien grave, normalement, mais cet incident révèle une infortune plus grave : l’hémophilie. Le docteur du palais (Edward Arnold) est impuissant, et il demande même l’aide de son confrère allemand (Gustav von Seyffertitz) qui ne peut rien de plus.
C’est alors qu’arrive l’homme de la situation, Raspoutine. Certes, il va soigner l’enfant, mais il va l’hypnotiser et le tenir sous sa coupe. Son ambition : régner sur la Russie.
En 1932 (quand sort le film), c’est avant tout la légende de Raspoutine qui alimente les récits : racontée par ceux qui ont participé à l’exécution de l’homme et qui ont un tantinet enjolivé les choses, faisant naître cette légende. Ce sera donc par le poison que Grigori Efimovitch va mourir, avec en prime une noyade dans une eau des plus gelées (nous sommes fin décembre 1916). Et le prince auteur de cette exécution, s’il ne s’appelle pas Ioussoupov, en est tout de même bien inspiré : Paul Chegodieff (John Barrymore).
[NB : Ce sont les balles qui ont tué Raspoutine, et il semble qu’il n’y ait eu aucune tentative d’empoisonnement…]
Et en plus de ce personnage particulier, l’intérêt du film réside dans la présence des trois Barrymore. Si ce n’est pas la première fois (c’était en 1917), nous sommes obligés de convenir que c’est la seule fois puisque le film précédent (National Red Cross Pageant) est perdu. Et c’est une sacrée gageure que d’avoir réussi à rassembler ces trois monstres sacrés.
Après John et son Svengali, c’est donc au tour de Lionel d’interpréter un personnage qu’on a plaisir à haïr.
Sa prestation est absolument phénoménale, proche du cabotinage, bien sûr, mais quand on est un Barrymore… Toujours est –il que son interprétation, couplée avec la caméra de Daniels nous offrent un spectacle captivant et surtout un Raspoutine ignoble à souhait : hypnose, débauche et ambition démesurée font de cet homme un être abject, archétype du méchant. Et les éclairages – quand il tente de pénétrer dans la chambre de Maria (Jean Parker) – accentuent son aspect malsain.
Et question décor, Gibbons (à moins que ce soit plutôt Alexander Toluboff, ce qui semblerait plus logique, Gibbons étant le grand patron du département décors) recrée la Russie tsariste avec beaucoup de faste et de magnificence. La cérémonie des trois cents ans de pouvoir des Romanov qui ouvre le film donne une assez belle idée de ce que va être l’aspect général du film. Parce qu’en plus, on a convoqué les chœurs orthodoxes grecs et russes de Los Angeles pour donner encore plus de poids à cette re-création. A cela s’ajoutent des archives documentaires de l’époque, ce qui nous donne un film on ne peut plus russe.
C’est, de ce point de vue, un vrai régal, avec en prime un véritable russe de Saint-Pétersbourg : Mischa Auer (le serveur de pâtisseries empoisonnées).
Bref, un film spectaculaire interprété par une kyrielle de grands noms qui, malheureusement, fut un échec à sa sortie. Dommage, il méritait beaucoup mieux !
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