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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

drame

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Drame, #Fred Niblo
The red Lily (Fred Niblo, 1924)

Jean Léonnec (Ramon Novarro), le fils du maire de Vivonne (Frank Currier), aime la douce et belle Marise La Noue (Enid Bennett, madame Niblo à la ville), la fille du sabotier. Malheureusement, ce dernier vient à mourir et la jeune femme doit aller vivre chez sa famille qui lui reste : un couple d’ignobles ivrognes dont le mari est violent. Bref, des gens vraiment peu recommandables.

Pourchassée par ce dernier, Marise revient dans son ancienne maison et est consolée par Jean. Mais au matin, elle est chassée de son village (elle est pauvre, comprenez-vous).

Jean décide de partir avec elle. Ensemble, ils prennent le train pour Paris, gonflés des promesses d’une nouvelle vie.

Malheureusement, Jean est arrêté (injustement) pour vol, et doit abandonner Marise à la gare (1), qui l’attend. Quand il s’échappe et revient à cette même gare, Marise est partie.

Va alors commencer sa recherche de la femme « qui a le visage d’un ange », qui va se transformer en descente en enfer.

 

C’est beau comme un film de Fred Niblo (ça tombe bien, c’est lui qui est aux manettes), mais avec tout de même une accumulation excessive : non seulement les deux amoureux se perdent de vue, mais en plus, ils se trouvent entraînés dans la déchéance, descendant toujours plus bas dans la société humaine avec au bout deux limites (prévisibles) : la délinquance pour lui, et la prostitution pour elle.

Mais si cette accumulation de malheur est un tantinet exagérée, elle n’en demeure pas moins filmée avec beaucoup de soin, voire de brio (2). Les images de Victor Milner sont superbes, et en particulier la séquence d’orage qui voit Marise retourner dans son ancienne demeure : les éclairages sont somptueux et accentuent la menace que laisse planer cet orage sur les deux protagonistes.

Bref, c’est magnifique.

 

Alors oui, l’intrigue accumule (trop) les malheurs, mais encore une fois, c’est la façon de les amener qui est primordiale : les deux jeunes gens se perdent, mais à chaque fois, ça ne se joue pas à beaucoup de chose :

  • quand Jean revient à la gare, il entre par une issue pendant qu’elle sort par une autre, cachée par un pilier de séparation (voir ci-dessous) ;
  • plus tard, en bord de Seine, elle est assise sur un banc, tournant le dos à un jeune homme accoudé devant le fleuve : quand elle s’en va, on se rend compte que c’est lui.

Même leurs retrouvailles sont tragiques, modérées par un jeu de lumière des plus pertinents : chacun des deux est placé devant une source lumineuse (l’éclairage urbain pour lui, la cage d’escalier pour elle) qui les empêche de distinguer leurs traits respectifs. Ce n’est qu’une fois le piètre éclairage de la chambre mansardée de Marise est allumé qu’ils se rendent compte de leur réunion.

 

Et cette intrigue un brin outrancière, est soutenue par une distribution haute en couleur. Ramon Novarro est un jeune premier tout à fait acceptable et il est vrai que sa partenaire, Enid Bennett a vraiment un visage d’ange (3 ; mais c’est dans les seconds rôles qu’on retrouve une faune digne des bas-fonds parisiens, avec trognes patibulaires et maquillages féminins excessifs. On retrouve quelques « gueules » qui vont agrémenter cette compagnie qui vient de naître, la MGM : Gibson « McTeague » Gowland (un client un tantinet trop entreprenant), Dick Sutherland (The Toad – le Crapaud – un voyou violent), John « Cojo » George, sans oublier Emily Fitzroy (Mme Bouchard) et l’incontournable Wallace Beery (Bo-Bo). Une mention spéciale aussi pour Rosemary Theby (Nana) qui semble tout droit échappée de chez Zola : illustration idéale de cette vulgarité stéréotypée des filles de joie maquillées à outrance.

 

Au final un film superbe qui, si son intrigue est outrancière, est porté par une interprétation de qualité avec des images qui le sont aussi, et une direction à la hauteur des espérances.

Niblo est prêt pour ce qui va devenir son chef-d’œuvre l’année suivante : Ben Hur: a Tale of the Christ.

 

  1. D’Orsay, je suppose, mais ce n’est pas dit. Le réalisme hollywoodien a ses limites.
  2. Une petite réserve tout de même pour un raccord plus que maladroit du monteur (Lloyd Nosler) à l’arrivée du maire chez le défunt sabotier.
  3. Etre madame Niblo est aussi une motivation pour le réalisateur d’en faire une figure angélique, sinon mariale…
The red Lily (Fred Niblo, 1924)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Sport, #Drame, #Lee H. Katzin
Le Mans (Lee H. Katzin, 1971)

« OK. »

C’est la trente-septième minute du film, et on entend enfin la voix de Steve McQueen. Auparavant, pas de véritable dialogue (comme on l’entend au cinéma) : des annonces au haut parleur ; des échanges en italien (incompréhensible si on ne parle pas la langue de Dante), et des images, des bruits de moteurs et d’accident.

 

Samedi 13 juin 1970 : Le Mans (et alentours) s’apprête à accueillir la course prestigieuse qui a fait sa renommée mondiale (après les rillettes). Les grandes écuries – prestigieuses elles aussi – sont présentes (Porsche, Ferrari, Lola…) et les pilotes chevronnés aussi.

A 16 heures, c’est le grand départ pour une course longue, fatigante et dangereuse.
L’année passée, Michael Delaney (Steve McQueen a eu un accident avec Belgetti qui est mort. Cette année, Delaney est revenu, et Lisa (Elga Andersen) la femme de Belgetti aussi : elle suit la course de Claude Aurac (Luc Merenda).

Et cette année, c’est Erich Stahler (Siegfried Rauch) qui est le grand rival de Delaney.

 

C’est spectaculaire, grandiose et en plus il y a Steve McQueen. Ce dernier était très fier d’avoir fait ce film, même si ce fut un échec retentissant aux Etats-Unis. Il faut dire que ce n’est pas un film comme on l’entend d’habitude, mais plus un documentaire sur le monde automobile. On y retrouve les différentes constituantes de ce monde de l’endurance, du pilote au simple mécanicien, dans une atmosphère enfiévrée où la moindre erreur, aussi minime soit-elle, peut conduire à la catastrophe mortelle.

Et si ce n’est qu’un film, on déplore tout de même un accident (très) grave qui coûta sa jambe à un des pilotes (1).

 

Si l’intrigue est très légère, voire inexistante, il faut plutôt voir le film comme un témoignage d’un milieu très particulier dont on peut se demander, comme Lisa Belgetti, son intérêt. Et surtout cinquante ans après (déjà !), alors que la pollution aux hydrocarbures a grandement contribué au réchauffement climatique qui n’est encore qu’une chimère pour certains ramollis du bulbe.

Surtout, ce film est un formidable témoignage du déroulement de cette épreuve sportive, côté route, bien sûr, mais aussi autour, avec ce rassemblement populaire de tous âges et de tous horizons.

 

Et à l’instar de Leni Riefenstahl pour ses Dieux du Stade (1936), Lee H. Katzin (et avant lui John Sturges qui démissionna) a pléthore de caméras (là s’arrête la comparaison) pour rendre compte de cette course assez unique dans son genre. Ces caméras sont positionnées tout autour du circuit, bien entendu, mais aussi au plus près de l’action : sur les voitures voire dans les cockpits des pilotes. Et si beaucoup d’images sont tirées de la véritable épreuve qui eut lieu cette année-là, les séquences de raccord montrent très bien les différents plans utiles pour la montée en puissance de la course. Et si Steve McQueen n’a pas pu réellement participer à la course comme il en avait envie, il va tout de même conduire un de ces prototypes pendant ces mêmes séquences.

 

Il est clair que si le sport automobile ne vous intéresse pas particulièrement, voire vous rebute, je vous conseille de passer votre chemin. Pour ma part, je ne sais pas si sans McQueen ce film m’aurait intéressé. Mais je dois avouer que l’atmosphère de la course y est très bien rendue. Et pour moi le meilleur moment reste les minutes avant le départ qui voient une tension monter progressivement à mesure que l’heure fatidique arrive et que les bruits de la course laissent la place au(x) battements de(s) cœurs qui s’&accélèrent jusqu’à la libération quand le drapeau s’abaisse, signal du début de la course.

Et ces battements de cœur(s) sont amenés de manière progressive et régulière jusqu’à envahir le silence qui précède l’envoi. C’est un silence qui va doucement s’atténuer pour laisser place à la fureur des moteurs : un de ces silences qui précèdent les grandes batailles. Parce que c’est une grande bataille qui va opposer les pilotes et un seul duo (2) l’emportera sur les autres.

Et puis quand la course est entamée, l’intérêt s’émousse (3), avec tout de même quelques accidents spectaculaires, même s’ils ne sont pas mortels.  Celui de Delaney en deux temps illustre très bien l’environnement sonore du film.

En effet, malgré le ronflement des moteurs, la, musique Michel Legrand (4) s’accorde très bien avec la course, utilisant le rythme des défilés de voitures comme tempo. De même, Delaney va revivre les quelques secondes de son accident juste après l’avoir éprouvé, une fois son véhicule immobilisé : il ne retient comme éléments sonores que les différentes fois où il va buter contre les rampes de sécurité, les déplacements de la  voiture, emportée par son élan, d’un côté à l’autre de la chaussée se faisant dans un silence absolu, et au ralenti.

 

Bref, un film plutôt atypique où les regards sont aussi importants que les rares phrases échangées. Et pour ça, Steve McQueen était vraiment dans son élément.

 

  1. David Piper, qui est cité en fin de film.
  2. Ils sont deux par voiture.
  3. C’est mon impression, voir un petit peu plus haut.
  4. Je n’aime pas la musique de Michel Legrand !

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Justice, #Richard Eyre
My Lady (The Children Act - Richard Eyre, 2017)

 

« My Lady » c’est ainsi qu’on l’appelle : Fiona Maye (Emma Thompson) est juge pour enfant pour
la Couronne d’Angleterre et doit statuer dans des affaires plus ou moins sordides relevant du bien être des enfants. Entre des siamois qu’on doit séparer et une fille enlevée à sa mère, elle n’a pas vraiment le temps de penser à elle. C’est d’ailleurs ce que lui reproche son marie Jack (Stanley Tucci), qui se sent délaissé depuis « onze ans » : il songe alors à avoir une aventure extraconjugale.

C’est à ce moment que lui arrive L’affaire : Adam Henry (Fionn Henry) est atteint d’un cancer qu’on pourrait guérir grâce à une transfusion sanguine. Seulement voilà, il a été élevé dans le respect des règles des Anciens : il est témoin de Jéhovah et donc refuse la transfusion.

 

Etre juge n’empêche pas d’être humain, n’en déplaise à certains ex-prévenus qui ont été jugés contrairement à leur(s) conviction(s).  Et Fiona Maye ne déroge pas à cette règle : dédiée totalement à son métier – très prenant, cela va sans dire – elle est passée à côté de son mariage, favorisant le destin des autres au sien. Mais le cas d’Adam va la remettre en face de ses réalités, cette histoire débordant du cadre judiciaire, et s’imposant à elle jusque dans son intimité.

Et le choix d’Emma Thompson pour interpréter cette juge est des plus judicieux : seule une actrice de sa trempe pouvait mener ce rôle à son terme sans tomber dans le pathologique.

Mais comme toujours, pour qu’une actrice soit grande, il faut que son entourage le soit avec elle. C’est le cas ici : de Stanley Tucci à Fionn Henry, en passant par Jason Watkins (Nigel, son greffier ultra dévoué), tous sont au service de cette grande dame et contribuent à faire du film un grand moment de cinéma.

 

Et Richard Eyre filme avec beaucoup de subtilité et de discrétion cette histoire singulière : Fiona est de bout en bout humaine, avec ses interrogations, ses doutes mais aussi ses certitudes. Interrogations par rapport à l’état d’esprit de ce jeune homme qui épouse sans condition le mode de vie de ses parents ; doutes quant à savoir si les décisions de justice qu’elle rend sont véritablement justifiée ; certitudes par rapport à sa vie conjugale et l’écart exceptionnel de son mari. Mais dans ce dernier cas, elle ne peut que retomber dans de nouveaux doutes : si aventure (passagère : deux jours) il y a, quelle en est sa responsabilité ?

Quoi qu’il en soit, et malgré tout ce qu'on peut enseigner en école de magistrature, sa situation – tendue – avec son mari affecte ses décisions, ou tout du moins son attitude dans diverses affaires.

 

Et c’est en cela qu’Emma Thompson est une grande actrice : elle réussit à faire de Justice Maye (1) une femme normale avant tout, avec ce qui a été décrit plus haut. Et on suit avec attention et une certaine dose plaisir (2) le cheminement de cette femme qui, en sauvant ce jeune homme par autorisation de la transfusion, va acquérir d’autres responsabilités inattendues, mais d’une certaine manière inévitables : « Avec un grand pouvoir viennent de grandes responsabilités. »

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Churchill en 1906. Et avant lui le député William Lamb en 1817. Et bien sûr, n’oublions pas l’Oncle Ben, dans Spider-Man

 

Un beau film quand même.

 

  1. Quand on est juge, en Grande-Bretagne, on a un nouveau prénom, le même pour chacun.
  2. Voire une dose certaine de plaisir…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Dorothy Arzner
Merrily we go to Hell (Dorothy Arzner, 1932)

 

Une fête, un soir.

Jerry Corbett (Fredric March), ivre, croise Joan Prentice (Sylvia Sidney), riche héritière. C’est, malgré l’ivresse, le coup de foudre, Jerry répétant à l’envi que Joan est géniale (« swell »). Ils se fréquentent et décident de se marier, malgré les écarts alcooliques de Jerry. Et d’ailleurs, une fois le mariage consommé, Jerry ne touche plus une goutte d’alcool, plongé dans l’écriture d’une pièce de théâtre. La pièce va se monter, avec pour le rôle principal la belle Claire Hampstead (Adrianne Allen). Revoir la belle actrice ranime la flamme qui s’était éteinte et son penchant pour l’alcool…

 

Oui, nous sommes en 1932 et deux évidences s’imposent à nous : le Code Hays n’est pas encore en vigueur, et surtout la Prohibition n’est pas encore terminée. Et c’est surtout ce deuxième point qui est étalé tout le long du film : tout commence à une beuverie où Jerry est un participant très actif. Bien sûr, depuis 1919 et le Volstead Act, l’alcool est interdit partout aux Etats-Unis, mais nous sommes en fin de période de restriction et les conduites se relâchent, le cinéma devenant un relais de l’opinion publique qui en a assez de cette loi prohibitive qui n’a réussi qu’à une chose : les gens boivent plus qu’avant ! Cette lassitude s’exprime aussi par l’absence totale de police tout au long du film. On en vient presque à se demander si l’intrigue ne se déroule pas avant 1919. Mais ce n’est pas le cas : il n’y a aucune référence à la Première Guerre mondiale.

Autre source de scandale du film : la débauche. Comme je l’ai dit plus haut, le Code Hays est encore dans les cartons, et si les baisers sont surveillés (1), c’est bien la seule chose. Certes, aucun corps nu ne s’étale à notre regard comme dans le cinéma français de la même période, mais certaines séquences de fête sont sans équivoque. Seuls les habits que les différents protagonistes ont gardés sur eux nous empêchent d’assister à une partie fine.

 

Mais nous sommes au cinéma, et surtout chez Dorothy Arzner, l’une des (trop) rares femmes cinéastes de la période. Et on trouve chez elle des très beaux rôles féminins, des femmes fortes malgré les situations qu’elles endurent. C’est le cas ici de Joan Prentice, interprétée par une Sylvia Sidney toujours impeccable, encore une fois dans un rôle intéressant et peu décoratif : c’est elle qui mène l’intrigue, montrant (beaucoup) plus de caractère que son partenaire, lui aussi tout de même à la hauteur des enjeux. Sans oublier les autres interprètes qui, de par leurs performances font encore plus ressortir le talent du duo vedette (2).

Trois d’entre eux ressortent d’ailleurs : outre Adrianne Allen en femme fatale, on trouve un couple truculent composé de deux alcooliques mondains qui ont un effet bénéfique sur l’intrigue et donc Joan et Jerry, Vi (Esther Howard) et Buck (Richard « Skeets » Gallagher).

Notons au passage l’apparition d’un jeune acteur, bientôt en tête d’affiche, en la présence de Cary Grant qui interprète un ami de Joan.

Cet « ami » est d’ailleurs un autre point de départ de scandale : Jerry, en retrouvant Claire va instituer une relation fort inhabituelle entre les deux époux. En effet, pendant que lui s’affiche sans vergogne avec son ancienne fiancée, Joan en fait de même avec d’autres hommes, donnant une drôle de modernité à cette intrigue bien loin de la relation de fidélité annoncée et promise lors de leur mariage.

 

Au final, un film d’une très grande modernité où les femmes sont à l’honneur : Cleo Lucas, dont l’œuvre I, Jerry, take thee, Joan est la base du scénario d’Edwin Justus Mayer,  Sylvia Sidney pour son interprétation toute en justesse (2) de Joan Prentice et bien sûr Dorothy Arzner pour son traitement lui aussi très juste de la condition de cette femme.

A voir.

 

PS : le titre est la transcription d’une phrase répétée plusieurs fois par Jerry devant un verre. Si elle annonce qu’on s’en va vers l’enfer joyeusement, elle n’est qu’une invite à la boisson.

Encore qu’on peut aussi comparer l’évolution du couple comme une marche inexorable vers l’enfer…

 

  1. Un code de bonne conduite, préambule de celui de l’infâme William, limitait le temps des baisers à l’écran.
  2. J’en ai déjà parlé plus d’une fois ici, la dernière, c’était LA.
  3. Et ses yeux magnifiques, aussi…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Drame, #William Desmond Taylor
The Soul of youth (William Desmond Taylor, 1920)

C’est une histoire sordide qui s’ouvre : une jeune femme enceinte (Barbara Gurney) a décidé de vendre son enfant à une autre femme – Maggie (Betty Schade) – qui viendra le récupérer après la délivrance. Maggie prend livraison de l’enfant, et attend avec impatience le retour de son fiancé, le trouble Pete Moreno (Claude Payton). Ce dernier n’a que faire d’un enfant qui n’est pas à lui et chasse les deux de chez lui. Le bébé se retrouve alors à l’orphelinat où il devient rapidement le souffre-douleur des autres pensionnaires. Une nuit, n’y tenant plus, Ed (Lewis Sargent) – c’est ainsi qu’il a été baptisé – s’enfuit et se retrouve au centre d’une intrigue politique où Pete Moreno, à force de coups tordus, est en passe de se faire élire maire…

 

Réjouissant.

Si ce film de William Desmond Taylor est édifiant – on y traite de la délinquance juvénile et surtout de la possibilité de s’amender, pour peu qu’on en ait l’opportunité – il n’en demeure pas moins un grand film. A nouveau, il nous montre qu’il n’est pas étranger au monde de l’enfance (1), surtout qu’ici, il a de véritables enfants à sa disposition dans les rôles principaux, et en particulier Lewis Sargent (encore 16 ans quand le film sort) qui campe un Ed très juste. A ses côtés, le jeune Ernest Butterworth Jr. (15 ans) complète un duo très crédible de garçons livrés à eux-mêmes.
Sans oublier la fille de l’intrigue : Elizabeth Janes (Ruth Hamilton, 12 ans) qui va précipiter la possibilité de changement (« reform », qu’ils disent là-bas) de notre héros.

 

Bien sûr, l’intrigue est cousue de fils blancs et on se doute de sa résolution. Mais ce n’est pas là le véritable intérêt du film. Outre qu’il capture très bien la jeunesse américaine de la fin des années 1910, Taylor nous dresse un tableau terrible et implacable de la condition des orphelins dans ces institutions où on agit « pour le bien des enfants ». On en avait eu une illustration un an plus tôt avec Daddy-Long-Legs (Marshall Neilan, 1919), mais c’était avant tout une comédie qui atténuait les différents éléments sordides par la présence seule de Mary Pickford.

Ici, pas de rire, des situations dures, rudes et tragiques : Ed est maltraité par tout le monde et seul sa rencontre avec un chien (Simp) va lui faire découvrir ce qui ressemble le plus à l’amour. L’univers de l’orphelinat est montré sans concession : les enfants ne sont que des petits voyous qui s’en prennent au plus faible (encore que), et les « éducateurs » n’en ont que le nom. Terrible.

 

Mais, et c’est aussi là un des objectifs du film, il y a le juge pour enfants : Ben Lindsey. Et Taylor a réussi à ce qu’il interprète son propre rôle, exposant ses pratiques basées sur la psychologie de l’enfant et surtout la confiance. Il va l’instaurer avec beaucoup de brio avec ces enfants qui lui sont présentés pour des délits très variés : trois copains qui ont forcé un wagon pour y voler des pastèques (2) ; un petit garçon qui a volé 25 cents pour acheter des fleurs à sa maman qui pleure tout le temps, et Ed qui a menacé un policier avec… Un pistolet à eau !

Et ça marche (tout du moins au cinéma). Et on peut faire confiance à ce que nous voyons : le « Petit Juge » est convaincu de l’efficacité de ses méthodes, que Taylor n’hésite pas à mettre en évidence pour informer ses spectateurs.

 

Et comme le tout est admirablement filmé par James van Trees (s’il vous plaît), on ne peut que se réjouir d’un tel film. D’ailleurs, la séquence d’ouverture ne peut pas nous tromper : ce que nous allons voir vaut le coup : deux ombres discutent. L’une des deux femmes (Betty Schade) allume une cigarette qui ne va éclairer que sa figure, laissant dans l’ombre sa complice. Ensuite, ce sera une série de plans variés, alternant les différentes possibilités de la caméra (pas de travelling encore !), le tout ficelé dans un montage équilibré et surtout pertinent.

Bref : un grand film.

 

  1. Rappelez-vous Tom Sawyer (1917).
  2. Il n’y avait que du « sirop de figues »…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Abderrahmane Sissako
Timbuktu (Abderrahmane Sissako, 2014)

Merci Jocelyne

 

Tombouctou, Mali. 201…

Les Islamistes ont pris le pouvoir. Bien sûr, tout ce qui est à connotation culturelle est interdit (musique) et les femmes doivent se couvrir entièrement (gants et chaussettes) et chacun doit appliquer la loi d’Allah. Et bien sûr, tout contrevenant sera châtié.

AU milieu de ce changement sociétal, on trouve Kidane (Ibrahim Ahmed, dit Pino) et sa petite famille : son épouse Satima (Toulou Kiki) et sa fille Toya (Layla Walet Mohamed), et leur pâtre Issan (Mehdi A.G. Mohamed).

C’est de ce dernier que vient le drame : le pêcheur Amadou, excédé par le passage récurrent des vaches de Kidane en tue une qui s’est trop approchée de ses filets. Et accidentellement, Kidane l’a tué.

Evidemment, il est condamné à mort.

 

C’est beau, et en plus, c’est très juste. Abderrahmane Sissako se base sur une histoire vraie qui a vu la lapidation de ses protagonistes, pour nous livrer ici une histoire terrible (1), oscillant sans cesse entre le présent et le passé – censé intemporel de cette religion, de paix, bien entendu (2).

Et il y a du courage dans ce film, dont certains ont voulu lancer une polémique bien loin des enjeux artistiques (3) sur lesquels on doit d’abord se concentrer. Et de ce côté-là, Abderrahmane Sissako nous offre un festival de plans magnifiques. Que ce soit en extérieur ou dans des lieux clos, sa caméra (celle de Sofian El Fani) est toujours là où il faut : toujours au bon endroit et au bon moment. Les différentes compositions picturales sont magnifiques !

 

Mais au-delà de ces belles images, il y a la condamnation un système absolument injuste (4) qui s’exprime à travers certains protagonistes : cette femme qui refuse de porter des gants pare que pour vendre du poisson, c’est absolument contrindiqué ; ces jeunes gens qui continuent de jouer de la musique (profane) et qui seront condamnés (à mort) ; et même Kidane qui devra rembourser la mort d’Amadou par 40 vaches, alors que ce dernier lui en a tué une (il ne lui en reste plus que 7).

Et Sissako va jusqu’au bout de sa dénonciation : la lapidation a bien lieu et même si nous n’assistons qu’au dernier jet de pierre, les images parlent d’elles-mêmes : entre le jeune musicien et la (très) jeune fille qui parlait à son frère (au portable), les images restent insoutenables.

 

Et Sissako enfonce le clou avec le personnage de ce djihadiste qui débarque dans ce pays qu’il ne connaît pas pour imposer un système inique : alors que nous sommes en pleine Afrique noire, peu des dirigeants ont cette couleur. Ils semblent tout droit sortis du Maghreb et/ou du Moyen-Orient, parachutés dans un pays qu’ils ne connaissent absolument pas (et surtout la langue qui le régit) et édictant des lois étrangères à ce même pays, refusés par l’intermédiaire de cette même poissonnière (voir plus haut).

 

Et on se laisse prendre par cette intrigue terrible que même l’imam (Adel Mahmoud Cherif) ne peut endiguer, semblant très fort, mais jouant toujours sur une corde raide : la limite (très) ténue entre le dogme et l’interprétation que ces fous de Dieu en font.

Et malgré tout cela, ce film reste une très belle histoire d’amour.

 

Admirable.

 

 

  1. Dès que les religions sont en cause, les histoires sont toujours terribles. Et e n’a rien à voir avec la religion concernée.
  2. Je sens que je vais me faire des amis.
  3. Cela ne reste qu’un film…
  4. Comme il est dit chez Luc (10:25) : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». En clair, que les hommes s’occupent de leurs affaires et Dieu ce qu’il reste. Là encore, je me prévois de nouveaux amis.

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Pierre Granier-Deferre, #Jean Gabin
Le Chat (Pierre Granier-Deferre, 1971)

« Le Chat ».

C’est la première chose que nous voyons Julien Bouin (Jean Gabin) dire à Clémence (Simone Signoret). Enfin « dire » est un bien grand mot. « Ecrire » serait plus juste : Julien ne parle plus à Clémence. Ils vivent ensemble dans leur pavillon de banlieue en attendant l’expropriation : place aux grands ensembles (1). Même ensemble n’a plus son sens premier. Ils cohabitent, l’un à côté de l’autre.

Tout ça à cause du chat. Greffier. Julien l’a ramené un soir et petit à petit, il a remplacé Clémence dans le cœur de Julien, la délaissant inexorablement. Jusqu’au soir où…

 

Magnifique.

Un huis clos pas si fermé – on sort de ce pavillon promis à la démolition – mais qui n’en demeure pas moins étouffant, surtout pour ces deux personnages somme toute très semblables, usés par la vie et l’amour. Et le choix de ces deux « monstres sacrés » pour interpréter ces deux anciens amants est on ne peut plus pertinent. Ils sont tous les deux, d’une certaine manière des symboles cinématographiques de cette banlieue un tantinet bucolique, celle des guinguettes : La belle Equipe pour Gabin, Casque d’Or pour Signoret.

Parce que l’un des éléments omniprésents de ce film, c’est l’urbanisation galopante qui transforma les banlieues en cités dortoirs, alignant le béton et entassant les gens (2).

Et Granier-Deferre insiste sur la destruction du quartier, prélude à l’apparition d’un énième immeuble : chaque coup de boule de démolition se répercute sur l’amour agonisant de Clémence et Julien, les précipitant toujours plus vers l’abîme final.

 

De même Granier-Deferre évite le piège évident de tourner avec deux grands artistes : le surjeu. Gabin est dans la dernière partie de sa carrière, et les rôles de patriarches bougons voire gueulards sont légion. Ici, pas de gueulante, pas d’emportement. De la sobriété, tout simplement : Gabin savait encore faire autre chose que du Gabin… La gueulante, c’est Signoret qui y a droit : elle s’emporte, vidant ce qu’elle a sur le cœur à propos de ce chat, sans tomber dans l’excès. Il faut dire que son personnage de femme délaissée est déjà assez ingrat pour en rajouter. D’autant plus qu’il y a une différence d’âge certaine entre elle et Gabin. Dans le roman de Simenon, seules deux petites années séparent les deux protagonistes, alors que 17  ans séparent les deux interprètes. Et Signoret n’en assume que mieux la marque terrible et inévitable du temps, elle qui fut si belle dans sa jeunesse (3).

 

L’autre atout du film, c’est la narration. Granier-Deferre joue avec le temps du récit avec beaucoup de bonheur, amenant des flashbacks plus ou moins éloignés : le temps de la jeunesse des héros (3), et celui plus proche qui a amené le mutisme de Julien. Le premier sert à créer le contexte du film : ce couple qui s’est aimé et qui ne s’aime plus, qui fut insouciant comme on l’était au sortir de la guerre – le temps des promenades en barque (sur les bords de la Marne, cela va de soi), quand Clémence se baignait nue. Dans ce passé lointain, le parti pris est celui de la caméra subjective : c’est un coup Julien, un coup Clémence qui nous partagent leurs souvenirs de cette époque d’avant. Seules les voix de Gabin et Signoret sont identifiables : leurs voix actuelles (de 1970), parce que les souvenirs mélangent toujours tout.

 

Quant à la deuxième époque des flashbacks, elle montre graduellement comment ce chat rencontré un soir va précipiter ce qui était inéluctable : la fin de l’amour.

Encore que…

 

  1. « J’avais rêvé de grands ensembles / Ensemble est un si joli nom. » (Bernard Haillant, Béton armé)
  2. Rassurez-vous, cette tendance bétonnante est toujours d’actualité…
  3. Qu’on ne s’y trompe pas : Simone Signoret, malgré le passage des années, demeure toujours aussi magnifique.
  4. C’est là la grande différence avec Simenon : dans le roman original, les deux se rencontrent (très) tardivement.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Julien Duvivier
Voici le Temps des assassins (Julien Duvivier, 1956)

C’était le Paris des Halles (les vraies !), où les garçons bouchers venaient écluser des muscadets, comme chez André Châtelin (Jean Gabin), le propriétaire du Temps des Innocents, un café restaurant. Outre les travailleurs des Halles, on y trouve aussi quelques personnes de la haute que la cuisine du patron attire, et un jeune étudiant en médecine, Gérard Lacroix (Gérard Blain). Châtelin a pris sous son aile ce dernier, le traitant comme le fils qu’il n’a pas eu. Parce que Châtelin a été marié. A Gabrielle (Lucienne Bogaert).

D’ailleurs, Catherine (Danièle Delorme), la fille de cette dernière, débarque chez Châtelin pour lui annoncer qu’il peut se considérer comme veuf, Gabrielle venant de mourir.

Bonne pâte, il accueille la jeune fille, qui va bouleverser sa vie : Gabrielle n’est pas morte !

 

Le titre est éloquent et va hélas se réaliser. Il y aura un mort dans cette histoire encore plus sombre que celles dont nous avons l’habitude chez Duvivier. Parce que bien sûr, comme toujours, les personnages ne sont pas très reluisants, et en particulier la mère et la fille. La mère, toxico et machiavélique est magnifiquement campée par Lucienne Bogaert (qui retrouvera au cinéma Gabin l’année suivante), dont la diction particulière ajoute à la déchéance du personnage. Et la fille, interprétée tout aussi magnifiquement (sinon plus) par une jeune Danièle Delorme extraordinaire. On ne peut s’empêcher de maudire cette jeune femme qui vient semer le doute et la zizanie dans ce microcosme équilibré. Et d’autant plus qu’on a vu le film plusieurs fois (c’est mon cas) : le rôle maléfique de Catherine s’installe progressivement, instillant le mal par petites touches réfléchies. Superbe.

 

Oui, nous sommes bien chez Duvivier. On retrouve ce même pessimisme pour les humains qui enrobe tous ses films. Même Châtelin qui semble la victime de ces deux femmes n’est pas non plus très positif. Le fiel que déverse Catherine le touche et d’une certaine façon il s’attend aux révélations (mensongères) qu’elle distille. Le conflit entre lui et Gérard ne naît pas de rien. Si Catherine fait tout pour les brouiller et surtout y réussit, c’est parce qu’il y a un terreau fertile pour développer ses mensonges : non Châtelin et Gérard ne sont pas si formidables que cela.

Malheureusement, il faudra que la mort arrive pour que Châtelin se dessille les yeux et comprenne la part mauvaise de Catherine.

 

Et ce qui donne toute sa dimension à cette œuvre sombre, c’est aussi la cinématographie d’Armand Thirard, vieux complice de Duvivier (1), qui signe ici un noir et blanc superbe, accentué par une teinte ténébreuse ambiante. En effet, tout est sombre, et pas seulement l’intrigue et les personnages. Même les rares moments dans la journée ne sont pas brillants : la chambre de Gabrielle reflète admirablement la décrépitude de son occupante, qu’on sent déjà au crépuscule de sa vie, crépuscule avancé du fait de sa toxicomanie.

 

Un film noir. Très noir.

A voir, mais surtout à revoir, pour savourer toute cette histoire ô combien sombre.

 

  1.    C’est avec lui qu’il a commencé comme chef-opérateur en 1926.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Nicolas Pariser
Le grand Jeu (Nicolas Pariser, 2015)

Pierre Blum (Melvil Poupaud) végète.

Divorcé de Caroline (Sophie Cattani), écrivain oublié, il est contacté par un vieux monsieur étrange, Joseph Paskin (André Dussolier). Ce dernier a besoin d’un écrivain pour des services particuliers. Il faut dire que Paskin évolue dans les arcanes du pouvoir et des sphères impitoyables. Son dernier projet ? Faire tomber le ministre de l’Intérieur.

Parce qu’il n’a rien de mieux à faire, il accepte.

Bien entendu, tout ne va pas se passer comme (Paskin l’avait) prévu…

 

Voilà une bonne idée d’intrigue. Malheureusement, on ne fait pas toujours un bon film avec une bonne idée. C’est le cas de Nicolas Pariser qui signe ici son premier long métrage.

Certes, l’interprétation est à la hauteur, de Melvil Poupaud à Clémence Poésy (Laura Haydon), mais on se sent tout de même floué par le titre (très) prometteur.

Parce que question grand jeu, c’est plutôt une petite partie, où l’intrigue politique devient une toile de fond d’un pseudo débat sur l’extrême gauche, que le ministre de l’Intérieur – ici – veut éradiquer.

Parce que le film est bavard.

Quand est-ce que les cinéastes français vont apprendre à synthétiser leur propos et arrêter de se perdre dans les méandres d’une parole qui freine l’intrigue et du coup émousse l’intérêt du spectateur, voire le fait totalement décrocher ?

 

Mais s’il n’y avait que ça.

En plus d’être un tantinet indigeste du point de vue oral, la diction des différents interprètes n’est pas toujours très compréhensible, et une personne qui m’est proche, malentendante, peut faire une croix sur ce film : même en poussant le son, elle passera à côté de beaucoup d’échanges, les distributeurs (indépendants comme cela est précisé en ouverture du blu-ray) ayant négligé d’y joindre un sous-titrage indispensable pour une meilleure compréhension. Ou pour la compréhension tout court.

 

Sans oublier le suspense annoncé qui se résume à quelques éléments là encore prometteur même si déjà vus ailleurs (1), mais cela ne suffit pas, et on reste sur sa faim. Surtout que la résolution de l’intrigue n’en est pas vraiment une, le film se terminant, à mon humble avis, en queue de poisson, sans explication véritable ni ellipse pertinente (2) : ce n’est pas ce que j’appelle une véritable fin.

 

Bref, on vit très bien sans le voir.

 

  1. Ce n’est pas un problème de réutiliser des éléments déjà vus s’ils servent le film. Autant utiliser ce qui a fait ses preuves.
  2. Certains films n’expliquent pas tout quand ils se terminent, cela ne les empêche pas d’avoir une véritable fin.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Ang Lee
Raison et Sentiment (Sense and Sensibility - Ang Lee, 1995)

Angleterre, fin XVIIIème.

John Dashwood (Tom Wilkinson succombe, laissant ses biens à sa famille. Enfin une partie de sa famille seulement : son fils John (James Fleet), puisque les filles étaient alors écartées des successions, tout comme l’épouse, qui devaient toutes trouver à se loger ailleurs, laissant la place à la nouvelle maîtresse de maison, ici Fanny (Harriet Walter).

C’est très dommage, et d’autant plus que la même Fanny a invité son frère Edward (Hugh Grant) et qu’il ne ressemble pas vraiment à cette nouvelle « propriétaire » du domaine : il montre du respect pour celles qui furent jusqu’à très peu les maîtresses du lieu, et l’attirance est réciproque, surtout chez Elinor (Emma Thompson), dont l’âge commence à avancer…

Mais la vie est ainsi faite : les quatre femmes doivent quitter les lieux qui les ont vues grandir et vieillir…

 

Vous n’imaginiez pas que j’allais vous faire un résumé détaillé de cette intrigue – magnifique – adaptée (par Emma Thompson, excusez du peu) du roman de la grande Jane Austen. Cette intrigue est aussi riche que certains de ses protagonistes, opposant, comme le titre l’indique, la raison et les sentiments, à travers les deux sœurs aînées Elinor et Marianne (Kate Winslet), la première tout en retenue quand la seconde possède une fougue inadéquate dans le milieu social qui est le leur.

Parce que le milieu social est le maître mot de cette société sclérosée qui va s’épanouir encore plus dans le siècle suivant, sous le règne de Victoria. Et Ang Lee réussit à reconstituer ce milieu impitoyable où l’argent mène la danse, rappelant dans sa manière de filmer le cinéma de James Ivory : on y retrouve d’ailleurs quelques-un(e)s de ses interprètes (Emma Thompson et Hugh Grant).

 

Et Ang Lee prend son temps pour nous exposer tous les tenants et aboutissants de cette intrigue où l’amour est l’idée principale, mais surtout les convenances qui n’aidaient pas toujours à la réalisation de ce même amour, privilégiant une distribution exclusivement britannique – normal – et des lieux de tournages qui le sont autant (1).

Et bien sûr, encore une fois, Emma Thompson est phénoménale. Elle interprète ici aussi avec beaucoup de brio cette fille jeune (2) coincée par les convenances et jouée par un destin des plus farceurs qui lui enlève Edward à peine découvert, alors que nous savons tous qu’ils sont faits l’un pour l’autre !

A ses côtés, on aura autant de plaisir à admirer une jeune actrice qui n’est pas encore la Rose de James Cameron (3). Kate Winslet est elle aussi une Marianne impeccable, aussi exaltée que sa sœur est calme et semble résignée, représentant une jeunesse encore pleine d’illusion(s), refusant – temporairement – les codes de ce milieu qui se retourne contre sa famille (enfin seulement le côté féminin).

 

Bien sûr, les hommes vont eux aussi  jouer un grand rôle, et on appréciera à leur juste valeur Alan Rickman (Colonel Brandon), qui interprète l’amoureux éconduit de Marianne qui lui préfère le jeune et fougueux Willoughby (Greg Wise) qui semble être son pendant masculin ; et Hugh Grant qui, s’il séduit ces dames Dashwood, n’a rien du séducteur (plus ou moins conscient) qu’on a pu le voir jouer avant ou après.

Je n’oublierai pas de citer au passage le couple Sir John Middleton (Robert Hardy) – Lady Jennings (Elizabeth Spriggs), véritable catalyseur de cette intrigue : ils sont le trait d’union entre ces deux parti(e)s : d’un côté les pauvres Dashwood et de l’autre les riches Londoniens. Certes, Middleton n’est plus le passionné invétéré de chasse du roman de Jane Austen, mais qui s’en plaindra ? Ils sont tous les deux des personnage dont la truculence va de pair avec la générosité. Des gens bien.

 

Bref, Ang Lee signe ici un film magnifique, recréant cette époque injuste envers les femmes (4), où partir trop tôt pour un père peut amener un véritable enfer, financier comme social : si les conditions de vie sont détériorées, il faut voir aussi le traitement que reçoivent les jeunes femmes Dashwood hors de chez Mrs. Jennings.

 

Superbe.

 

  1. Britanniques.
  2. Difficile de dire jeune fille pour Elinor, surtout quand on sait que la belle Emma a tout juste 36 ans quand le tournage commence. Mais son âge est aussi sa force dans le rôle, donnant une plus grande épaisseur à son personnage.
  3. Titanic (1997).
  4. Si les choses ont changé depuis 225 ans, permettez-moi de douter que les femmes britanniques (et les autres) ont trouvé pleine justice quant à leur(s) condition(s)

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