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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

erich von stroheim

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie dramatique, #Erich von Stroheim
La Loi des montagnes (Blind Husbands - Erich von Stroheim, 1919)

Le docteur Armstrong (Sam De Grasse) retourne avec son épouse (Francelia Billington) à Cortina, au pied du Pinacle (Dolomites) pur y retrouver son ami Sepp (Gibson Gowland), le guide qu’il avait sauvé lors d’une expédition précédente. Mais s’y rend aussi le lieutenant von Steuben (Erich von Stroheim), dont les seuls intérêts sont le vin, les chansons, et bien sûr les femmes !

Et comme le Dr. Armstrong est ^lus intéressé par le lieu que par sa femme, cela laisse les coudées franches au jeune lieutenant qui fait une cour insistante et sans vergogne auprès de la jolie madame Armstrong : baratin, petits cadeaux et lettre enflammée…

Et au contraire du guide taciturne, le docteur semble ne rien voir (1)…

 

Ca y est !

Erich (von) Stroheim est passé derrière la caméra ! Lui qui a été un petit figurant et conseiller technique (militaire) auprès de Griffith avant d’interpréter les « sales Boches » pendant deux ans (Hearts of Humanity…), a enfin l’occasion d’offrir au monde (rien de moins) sa vison cinématographique. « Uncle » Carl Laemmle, grand patron des studios Universal  lui a donné sa chance, pour notre plus grand bonheur ainsi que celui de son service financier.

Il faut dire qu’avec le maître, Stroheim a été à bonne école, et son film est magnifique d’un point de vue cinématographique. Certes, l’intrigue est un tantinet convenue, voire prévisible, mais elle nous permet d’apprécier à sa juste valeur le talent de ce grand personnage qu’était le réalisateur.

 

Bien entendu, son rôle de méchant lui reste collé à la peau et von Steuben n’est pas beaucoup plus évolué que les « sales Boches » qu’il a pu interpréter plus tôt. Mais comme nous sommes en temps de paix, Steuben a quelques manières guindées qui en font son charme… Somme toute limité : « chassez le naturel… »

Steuben déjà, est un militaire et on retrouve la silhouette stricte que nous connaissons et qui hantera les films dans lesquels il va apparaître après (La grande Illusion, bien sûr), avec ce qu’il faut de caricatural pour aider (un tout petit peu) à nous le faire détester (2) : cigarette (sur cigarette), monocle, raideur… Mais à cela s’ajoute un aspect de séducteur irrésistible (qu’il pense être).

Bref, tout est là : il est le méchant patenté de cette histoire.

 

Mais malgré cette histoire de cornard annoncée, Stroheim nous prévient dès le début que si l’attitude du séducteur est répréhensible, celle du mari aveugle n’est pas à négliger : et Stroheim émaille la première partie de son film de petits détails (sa patte) pour étayer son propos : Mrs. Armstrong est délaissée et même la jeune mariée (Valérie Germonprez, future Mme Stroheim) demande à son tout nouveau conjoint (Jack Perrin) de ne jamais la traiter ainsi. Pire : Armstrong doit participer à une expédition de sauvetage et demande à Steuben de s’occuper de sa femme pendant ce temps !

 

Bien sûr, le mari va ouvrir les yeux, et il ne faut pas être devin pour imaginer l’issue fatale pour le vil séducteur. Mais là encore, Stroheim glisse quelques (petits) détails très pertinents pour nourrir son intrigue :

  • Le couteau avec lequel Steuben voulait poignarder Armstrong va servir à les désencorder. Et c’est le docteur qui va couper – physiquement – le lien qui les réunissait, abandonnant le lieutenant à son sort au sommet du Pinacle ;
  • L’ombre qui apparaît sporadiquement sur le sol de ce même sommet est celle d’un oiseau de proie – un charognard – qui attend en tournant l’issue probable (et inévitable).

Le tout tourné dans un vrai décor de montagne (en Italie), afin d’accentuer le réalisme de cette histoire.

 

Et même si Stroheim n’a pas été convié au montage – déjà écarté ! – son film n’en demeure pas moins d’une très grande qualité : un grand cinéaste est né !

Malheureusement, sa personnalité ne va pas l’aider à réaliser tout ce qu’il aurait pu entreprendre.

Mais ceci est une autre histoire.

 

PS : Outre la rupture déjà évoquée ci-dessus, la première rencontre entre Steuben et Sepp est assez remarquable. A chaque fois nous avons un effet de caméra subjective qui se déroule comme un aller-retour complet. En effet, Steuben – le plus petit des deux – regarde Sepp des pieds à la tête alors que Sepp le fait de la tête aux pieds. La caméra monte puis redescend, accentuant alors les sentiments que peuvent exprimer ces deux personnages l’un de l’autre, une certaine animosité inévitable : d’un côté le mépris pour cet homme de basse extraction doublé de crainte du fait de sa stature ; de l’autre un mépris inconscient pour un homme qu’il sent animé de desseins peu ragoûtants.

 

  1. D’où le titre original : « Maris aveugles ».
  2. « The man you loved to hate » (l’homme qu’on aimait haïr) était le slogan qu’on lui appliquait…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Anthony Mann, #Erich von Stroheim
La Cible vivante (The great Flamarion - Anthony Mann, 1945)

Coups de feu dans un théâtre : une femme est morte. Son meurtrier, le grand Flamarion (Erich von Stroheim), est en train de mourir. Mais avant, il veut expliquer au comique Tony (Lester Allen) pourquoi il a tué Connie Wallace (Mary Beth Hughes), son ex-partenaire du numéro de cible vivante :

Flamarion est un tireur d’élite, et chaque soir il démontre son talent avec son couple partenaire, Connie et Al Wallace (Dan Duryea). Seulement Al boit, beaucoup trop. Et Connie aimerait se sortir de cette relation pesante. Il suffirait de trois fois rien pour qu’elle soit heureuse : que Flamarion rate sa cible.

Avec un partenaire ivre, ça devrait pouvoir se faire…

 

Erich von Stroheim, s’il était persona non grata derrière une caméra, n’en demeurait pas pour autant un grand interprète. Et ce grand Flamarion n’échappe pas à la règle. Ce personnage est quasiment du sur-mesure pour son talent. Elégant, distingué et tout en maîtrise, il campe cet artiste singulier avec beaucoup de brio, complétant sa performance avec certains regards (héritage de la période muette) très expressifs : un acteur complet. Et Anthony Mann a dû se régaler en le dirigeant tant il interprète avec conviction ce personnage que, cette fois-ci encore, on ne peut pas haïr.

 

Mais encore une fois, si Stroheim est impérial, c’et aussi dû au jeu de ses partenaires, Mary Beth Hughes et Dan Duryea en particulier. Avec une mention spéciale pour la jeune femme qui elle aussi interprète avec beaucoup de justesse cette garce manipulatrice extrêmement séduisante (1). Manipulatrice parce qu’elle arrive à ses fins, prenant et jetant les hommes qu’elle rencontre sans scrupule, sûre de son charme.

Duryea, pour sa part possède déjà cette nonchalance qu’on va trouver dans ses rôles suivants, mais avec ici un soupçon de désespoir qui s’exprime pleinement quand il vient trouver son patron pour lui demander de l’argent.

 

Et Mann filme au plus juste ce trio plutôt insolite, jusqu’à l’explication finale – que nous connaissons dès l’ouverture : la mort de Connie, puis de Flamarion. Et on comprend mieux les motivations de ce crime passionnel, qui porte bien son nom (2). Flamarion est un homme torturé : sa partenaire l’a envoûté, malgré sa répugnance envers les femmes suite à une expérience malheureuse quinze ans plus tôt. Et il veut y croire, malgré la différence d’âge. Son optimisme est avant tout de la naïveté : comment a-t-il pu croire que cette femme pût le désirer ?

 

Mais ce n’est pas cette question qui nous intéresse le plus, c’est le tourment constant qu’elle exerce sur cet homme qui, comme les autres, ne fait que passer dans sa vie. Jusqu’à ce qu’on l’arrête. Ce que fera le tireur d’élite. Et même pas avec une arme à feu.

 

  1. Oui, c’est la femme qui a le mauvais rôle.
  2. Passion signifie aussi souffrance.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Guerre, #D.W. Griffith, #Lillian Gish, #Erich von Stroheim
Cœurs du Monde (Hearts of the World - D.W. Griffith, 1918)

Tout commence en 1912, quelque part en France (1). Dans un village deux familles américaines sont voisines. Dans l’une, la Fille (Lillian Gish) qui vit avec ses parents, dans l’autre le Garçon (Robert « Bobby » Harron) avec lui aussi ses parents et trois plus petits frères. Bien entendu, la Fille et le Garçon tombent amoureux et même si la présence d’une jeune musicienne de rue (Dorothy Gish) vient chambouler cette situation (elle tombe sous son charme), les deux amoureux le restent et doivent se marier.

Malheureusement la guerre éclate et le Garçon part combattre. Lors d’une attaque, il est touché et se traîne jusqu’à son village (le front en est proche) et succombe à quelques hectomètres. La Fille le découvre et devient folle.

 

Bien sûr, c’est un film de commande, et donc de propagande : il fallait faire pencher l’opinion publique américaine dans la guerre. Sauf que les Etats-Unis sont entrés dans le conflit pendant le tournage. Qu’importe. Griffith réalise une nouvelle fresque spectaculaire, mettant en scène un nouveau conflit (d’actualité celui-là). Et Griffith retrouve ses réflexes de Naissance d’une Nation, mettant en scène un nouveau conflit (encore plus) meurtrier. D’ailleurs, les intertitres d’introduction font référence au conflit du premier film, accentuant le fait qu’une guerre n’a jamais vraiment réglé les problèmes (2).

 

Mais nous ne sommes pas ici dans un film de dénonciation de ce conflit : au contraire (voir plus haut) ! Et les vues d’ensemble des différents assauts nous montrent que la guerre est belle quand elle est bien filmée. Et surtout quand elle ne concerne que des acteurs qui se relèveront une fois la caméra éteinte. Si l’aspect mortifère de la guerre est bien rendu, à aucun moment il n’est donc dénoncé, les soldats partant gaiement se faire tuer, sans aucun état d’âme. Et les seuls « profiteurs » de guerre qu’on rencontre, ce sont des espions installés dans le village.

Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’il est question de se débarrasser des armées allemandes, antidémocratiques, véritable personnification de la barbarie. Encore une fois, on n’hésite pas à qualifier les soldats allemands de Huns, montrant sans hésitation leur cruauté.

Cette cruauté va même se retrouver sur une affiche du film qui voit la Fille fouettée par un sous-officier allemand (George Nichols) : elle n’arrive pas à soulever un baquet rempli de pommes de terre…

 

Mais cette cruauté n’est pas aussi exacerbée que dans un autre film de cette même année 1918 : The Heart of Humanity, avec cet officier allemand abject interprété par Erich von Stroheim. Ce dernier est déjà bien présent sur le tournage, accumulant les casquettes : acteur – il interprète un officier pleinement prussien avec monocle et rigidité légendaire (3), assistant au réalisateur et conseiller technique.

Et bien sûr, ce sont les sœurs Gish qui sont à l’honneur, chacune dans sa spécialité, véritable double face d’une même pièce : d’un côté Lillian en personnage de tragédie, et Dorothy pour la comédie, élément comique (ce que les anglophones appellent comic relief) indispensable au ton grave du film.

 

Parce que malgré tout, Griffith ne ménage pas ses effets, exposant (presque) crûment les ravages de la guerre (auprès des individus comme des paysages), mêlant habilement les images réelles et celles qu’il tourna sur place ou en Angleterre, intégrant des regards de soldats qui n’ont absolument pas l’air d’acteurs : ce sont de véritables combattants et il se trouvait très certainement parmi eux certains qui ne sont pas revenus du front…

Mais nous sommes au cinéma, et en plus chez Griffith, alors l’histoire d’amour l’emporte sur le reste et nous avons même droit à l’incontournable sauvetage de dernière minute.

Nous avons aussi quelques beaux moments de cinéma, Billy Bitzer, même s’il n’a pas pu aller en France, restant tout de même le cameraman attitré de Griffith : les premières retrouvailles entre la Fille et le Garçon (qu’elle croit mort) pour une improbable nuit de noces est un moment très émouvant, et alors que les plans (très) rapprochés de Lillian Gish s’enchaînent avec plus ou moins de bonheur (4), ici on reste à distance, évitant d’insister sur l’aspect pathétique de la séquence.


Quoi qu’il en soit, l’issue de la guerre est claire pour Griffith : la victoire. Et la dernière séquence qui voit l’armée américaine défiler dans le village libéré (5) ne laisse plus aucun doute possible. Pourtant, il faudra encore attendre quelques mois avant que les combats cessent, et encore plus longtemps pour qu’un accord de paix soit signé. Avec les conséquences que l’on connaît. Mais là, ce n’est plus une autre histoire, c’est carrément l’Histoire !

 

  1. Dans l’Est si j’ai bien compris…
  2. Monsieur Griffith est seul responsable de ses convictions.
  3. Sans le corset qui fera sa légende (La grande Illusion).
  4. A un moment, son (très) beau visage marqué  par la tragédie se rapproche beaucoup trop de la grimace.
  5. Par elle, cela va de soi ! (non, je plaisante, mais on n’en est tout de même pas loin…)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Comédie, #John Emerson, #Douglas Fairbanks, #Erich von Stroheim
Amour et Publicité (His Picture in the papers - John Emerson, 1916)

Prindle est une marque de produits végétariens dont on dit beaucoup de bien. Dans les journaux végétariens.

Par contre, on ne parle pas de Pete Prindle (Douglas Fairbanks), le fils du magnat du même nom (Clarence Handyside). Et pour cause : ce rejeton est un jeune homme oisif, incapable et plus intéressé par la boxe que les affaires. Et surtout, le régime végétarien, il en a soupé !

Mais son avenir n’est pas brillant : s’il ne réussit pas à faire parler de lui (en bien) et avoir sa photo dans les journaux (1), il peut dire adieu à son héritage : le végétarisme est peut-être contraignant à son niveau, mais il paye bien !

Pete va donc tout tenter pour se distinguer. Et bien sûr, il va y arriver.

 

Si l’intrigue est convenue et de temps un temps un tantinet brouillonne, le film n’en demeure pas moins un repère dans la filmographie de Douglas Fairbanks. C’est alors seulement son troisième film en vedette, mais c’est surtout sa première collaboration avec John  Emerson avec qui il tournera six autres longs métrages en deux ans qui le mèneront, avec l’aide aussi d’Allan Dwan au premier plan du cinéma américain. La légende de Douglas Fairbanks se met en place, mêlant comédie et prouesses athlétiques pour le plus grand bonheur des spectateurs.

 

Ici, à nouveau il est un homme de la haute bourgeoisie, un de ces jeunes oisifs qui ne savent pas trop quoi faire pour se dérider. Mais il est surtout le fils (indigne) du roi du végétarisme : dès qu’il le peut, il s’en va déguster d’immenses steaks !

Cette opposition paternelle est un des thèmes du film et s’exprime par une conduite à l’opposé des valeurs prônées par le vieil homme. Dans le même temps, on découvre Christine Cadwalader (Loretta Blake) dont le père (Charles Butler) est un autre farouche végétarien, associé de Prindle. Christine, tout comme Pete a une légère tendance à rejeter le régime alimentaire paternel et préfère, au fiancé mièvre (Homer Hunt) et végétarien que son père lui a choisi, le même Pete avec qui elle s’offre quelques repas pantagruéliques et surtout bien fournis en viande.

Mais nous retrouvons la même équation : pour épouser Christine, Pete doit devenir l’héritier indiscutable de son opère, et donc avoir sa photo dans les journaux !

 

Douglas Fairbanks est donc en train de monter (et pas seulement à la façade de la maison de Christine) et on commence à trouver ce qui fera sa marque de fabrique : un personnage athlétique de la bonne société, plein de ressources qui est entraîné dans des aventures rocambolesques avec une histoire d’amour (vrai) qui se termine bien. Ici, outre les végétariens décrits ci-dessus, on trouve une bande de hors-la-loi, les bien nommés Weazels (2) dont un élément est un jeune acteur et futur immense réalisateur : Eric von Stroheim. On appréciera son personnage « différent » : il est borgne.

Bien entendu, on s’amuse autant que Douglas à suivre les pérégrinations de ce jeune homme un brin truqueur qui essaie par tous les moyens de faire parler de lui et on se dit que de tout temps, ce genre de personnage a existé.

 

Mais on se dit aussi que ce film aurait beaucoup de mal à être tourné aujourd’hui. En effet, les végétariens ne sont pas à la fête dans le film, en témoigne le personnage de Melville (le « fiancé » de Christine), qualifié de cinglé (« nut »), tout comme son hypothétique futur beau-père.

De la même façon, il faut voir ce que pense des produits Prindle le fils héritier pour comprendre que ce mode alimentaire n’a pas le vent en poupe à cette époque.

C’était un temps où on se riait de tout et de tous, mais pas toujours avec la main heureuse.

Quoi qu’il en soit, le film reste très plaisant et Fairbanks est irrésistible (même Christine se laisse prendre) et on passera sur les maladresses de l’intrigue et certains de ses raccourcis un peu limites : ça foisonne un peu trop pour les 62 minutes (seulement) que dure le film.

 

  1. Le titre original.
  2. Le mot « weasel » désigne habituellement la fouine, la belette ou tout autre personnage sournois

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #D.W. Griffith, #Lillian Gish, #Erich von Stroheim, #Tod Browning
Intolerance (D.W. Griffith, 1916)

 

 

Après Naissance d’une Nation, Griffith, blessé par les attaques de ceux qui avaient considéré son film raciste (à juste titre, tout de même), décide de montrer à l’Amérique (et donc au monde entier) qu’il est un humaniste, un chantre de la tolérance.

Et son film, à cet égard est une réussite.

D’ailleurs, à tous les égards, ce film est une réussite.

C’est une distribution (réellement !) somptueuse qui interprète ces quatre histoires qui n’en font (presque) qu’une, exemples flagrants de l’intolérance à travers le temps et l’espace.

Ce sont quatre histoires qui nous sont racontées, chacune apportant son lot d’intolérance, de méchanceté, de jalousie et de violence, avec au bout, hélas, la mort.

 

Je ne vous parlerai pas de la structure en miroir du film ce serait trop long (3 heures découpées magistralement), mais sachez que tel est le cas.

La première histoire concerne l’époque moderne, enfin celle de 1915-16, c’est à dire au moment où fut tourné et présenté le film. On y voit une jeune femme (Mae Marsh est ses magnifiques yeux bleus) qui, à la mort de son père épouse un truand repenti (Robert Harron). Ce dernier étant accusé faussement de meurtre, il est emprisonné et des bigotes décident que ola jeune femme ne peut plus décemment s’occuper de son bébé et le lui font donc retirer.


En remontant dans le temps, on s’arrête à la Saint Barthélémy (1572) où les catholiques français ont montré qu’ils n’avaient rien à envier aux intégristes de tout poil et ont massacré (au nom de Dieu, comme d’habitude) tous les protestants qui croisaient leur chemin.

Toujours plus tôt dans l’histoire, on assiste à la passion de Jésus (Howard Gaye), condamné par les Pharisiens, puis les Romains (n’oublions jamais que ce sont eux qui l’ont exécuté, n’en déplaise aux croyances médiévales qui ont encore cours aujourd’hui). Et au repère le plus lointain de l’Histoire, on trouve Babylone dirigée par  Balthazar (Alfred Paget), adepte du culte d’Ishtar, déesse de l’amour, attaqué par le Perse Cyrus (George Siegmann), ce dernier aidé par les prêtres babyloniens du culte de Bel, jaloux d’être déconsidérés.

Pour chaque histoire, une forme d’intolérance amenant ruine et désolation, surtout à Babylone. Et intercalé au milieu de cette fureur, une femme (Lillian Gish) qui balance un berceau, pendant que le monde court à sa perte. Et comme l’a écrit William Ross Wallace :

« For the hand that rocks the craddle is the hand that rules the world. » (La main qui berce l'enfant est la main qui dirige le monde)

 

Mais au-delà de ce film très moraliste où les intolérants (intégristes ?) de tout poil sont fustigés, c’est avant tout un film magistral qu’il nous est donné de voir. C’est un festival de séquences spectaculaires, le summum étant atteint lors de l’assaut des armées de Cyrus contre Babylone. Rarement, à cette date, a-t-on vu tant de déchaînement de violence sur un écran. Le Vol du grand rapide, qui montrait un homme armé tiré sur les spectateurs est une bluette, comparé à ce film gigantesque.

Parce que c’est un film où le gigantisme est absolu : la reconstitution de Babylone est époustouflante. Les combats qui y ont lieu sont alors dans la même teinte : énorme, terrible, affreux…
Ce sont des têtes qu’on coupe, des lances qui transpercent des soldats, des flèches assassines… Une véritable galerie d’horreurs. On retrouvera cette violence dans Le Signe de la Croix, mais ce sera déjà beaucoup plus tard…

 

Autour du réalisateur, on retrouve les fidèles (Billy Bitzer et Karl Brown, ainsi qu’une partie du casting de Naissance) et aussi des noms qui prendront bientôt leur envol (Constance Talmadge, Eugene Pallette, Bessie Love) ou les assistants prestigieux du film précédent (Walsh et Ford ne sont plus là, mais on note la présence de Tod Browning).
Le film est partiellement teinté (comme Naissance) et cela donne une teinte encore plus sanglante aux massacres perpétrés à chaque époque.

 

Encore une fois, le Maître nous reconstitue des événements historiques, utilisant diverses sources reconnues mais avec un souci d’authenticité aussi fouillé que lors de son précédent film.

Et encore une fois, Griffith décrit des situations intolérables passées mais surtout présentes (pour lui) avec la même honnêteté qui le caractérise. Toujours, Griffith croit en ce qu’il filme et ce qu’il raconte. Et si on sait qu’il fut un homme qui attachait beaucoup d’importance à la moralité, il ne peut pas s’empêcher de dénoncer ces femmes pétrie de bigoterie, qui savent mieux que tout le monde ce qui est bon et juste. Il n’hésita pas d’ailleurs à souligner que ces femmes se sont lancées dans leur croisade parce qu’elles n’ont plus la possibilité de séduire.

Tout un programme.

 

Ce sont alors près de trois heures d’un spectacle à couper le souffle, où le gigantisme le dispute à l’édifiant (Griffith, encore une fois nous donne une leçon, cette fois d’humanité) : grandiose.

Et si le succès ne fut pas exactement au rendez-vous, sachez tout de même que ce ne fut pas le flop annoncé. En effet, même si les Etats-Unis se préparaient à la guerre et que l’époque n’était pas obligatoirement aux grands sentiments, le film fut tout de même très bien accueilli, amis, malheureusement mal distribué*.

 

 

* cf. D.W. Griffith, Father of Film – épisode 2 (1993),  par Kevin Brownlow & David Gill.

Intolerance (D.W. Griffith, 1916)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Erich von Stroheim
Les Rapaces (Greed - Erich von Stroheim, 1924)

L'image : des mains, maigres, qui brassent des pièces (d'or, bien sûr)...

 

Réalisme.

Ni poétique, ni nouveau.

Juste le réalisme.

Stroheim, avec ce film - et quel film ! - nous plonge dans le plus noir de l'âme humaine.

Mais cette fois-ci, il  n'apparaît pas. Il n'a pas besoin d'ajouter à la noirceur en participant au jeu. Ses personnages qu'on aimait haïr - souvent des officiers sadiques - sont superflus dans ce film : Mc Teague (Gibson Gowland), Trina (Zasu Pitts) et Marcus (Jean Hersholt) se suffisent à eux-mêmes. Ils  n'ont pas besoin d'en rajouter. S'il avait joué, il aurait certainement détourné l'attention.

 

Quelle histoire !

Adaptée de Mc Teague de Frank Norris (1899), elle raconte la rencontre de Mc Teague et Trina : leur amour naissant puis la déchéance progressive de cet amour qui les emmène vers la mort.

Il n'y a aucune rédemption possible : ces êtres sont marqués par le destin. Ils ne peuvent pas s'en sortir. C'est peut-être aussi pour ça que ce fut un échec.

L'autre raison, bien entendu, c'est la mutilation du film : d'une histoire de neuf heures, on arrive péniblement à deux heures et dix minutes d'une intrigue réduite au strict minimum, voire encore moins !

Parce qu'à l'origine, il y a plusieurs histoires : les gens qui gravitent autour de Mc Teague et Trina : Maria (Dale Fuller) et Zwerkow (Cesare Gravina), Mr Grannis et Miss Baker (Fanny Midgley). Ces personnages ont soit disparu, soit interviennent très peu (on était obligé de garder Maria, instrument du destin). De l'intrigue entre Maria et Zwerkow, qui promettait beaucoup de noirceur, il ne reste que quelques photos. Hélas.

Concentrons-nous alors sur ce qui reste.

 

Mc Teague est une brute. Mais une brute au grand cœur : alors qu'il pousse des chariots remplis, à la mine, il est  capable de s'arrêter pour un pauvre petit oiseau blessé. Mais malheur à celui qui se moque de lui : tout se règle par la violence.

Et pourtant. Quand il rencontre Trina, sa vie bascule. C'est l'amour. Mais quel amour : la sortie dominicale se fait sur une plaque d'égout, à jouer UN cantique sur un accordéon diatonique ... On est loin des liaisons romantiques qu'on trouve avec Greta Garbo ou Gloria Swanson...

Et tout est de cet acabit : le mariage n'est qu'une occasion de bâfrer, sans aucune solennité.

Mais c'est avec le mariage que la situation empire : Mc Teague offre à Trina un couple d'oiseaux en cages. Ces oiseaux, ce sont eux, enfermés et à la merci d'un chat de plus en plus entreprenant : prisonniers d'un mariage qui les enferme de plus en plus, menacés par Marcus qui les envie toujours plus. Pas étonnant alors que ces oiseaux accompagneront Mc Teague jusqu'à la fin, dans un lieu hautement prémonitoire : Death Valley (La Vallée de la Mort).

 

Et puis il y a le destin, facétieux, bien entendu : Trina achète un billet de loterie et abracadabra, elle gagne. Cinq mille dollars. Plus qu'elle n'aurait pu gagner dans toute une vie...

Mais ces cinq mille dollars vont amener la chute : Trina est d'une avarice maladive (« pas question d'y toucher »), et Marcus est amer, lui qui s'est effacé devant Mc Teague pour la conquête de Trina. Et cette amertume se transformera en haine, voire en haine mortelle. Haine qui se résoudra dans la Vallée de la Mort, au beau milieu du désert qui n'aura jamais mieux porté son nom.

Et tout ça pour quoi ? Pour l'argent. L'argent, c'est bien connu, corrompt. Mais ici, en plus, cet argent pourrit. Il pourrit la vie des personnages, il pourrit leurs âmes.

Mais cette décomposition est magnifiquement montrée. Et Stroheim retranscrit très bien l'évolution de Trina, rongée par l'avarice (« greed » en Anglais) et son obsession de posséder, qui économise à l'extrême : non seulement le maigre argent que ramène Mc Teague, mais aussi ses propres économies. Elle devient terne, voire cadavérique, allant jusqu'à coucher nue avec son argent.

D'une manière générale, le film est très fidèle au livre - si on oublie les mutilations - montrant avec précision les ravages que peut faire l'argent chez des gens qui n'en ont jamais eu.

Et quand Mc Teague, seul, enchaîné à Marcus, au milieu du désert, se rend compte qu'il a tout perdu, on ne peut que déplorer le côté illusoire de l'intrigue :

« tout ça, pour (seulement) ca », a-t-on envie de crier alors que la caméra s'est éloignée de Mc Teague, l'abandonnant à son sort funeste.

 

Oui, tout ça pour ça, mais que c'est beau !

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie dramatique, #Christian-Jaque, #Erich von Stroheim
Les Disparus de St-Agil (Christian-Jaque, 1938)

St-Agil. Pensionnat de garçons.

A Saint-Agil, on trouve des élèves, bien sûr. On trouve aussi des professeurs : Planet l'insomniaque (Jacques Derives), Lemel l'alcoolique (Michel Simon) dit « Trois-Etoiles », Donnadieu le maître de musique (René Génin), Walter le professeur d'Anglais étrange et étranger (Erich von Stroheim) et Boisse, le directeur (Aimé Clariond).

Mais dans cet établissement, outre le surveillant d'internat (Martial Rèbe) et Mazeau le concierge (Armand Bernard), on trouve un drôle de personnage qui entre et sort à volonté, une espèce d'homme invisible (Robert Le Vigan)...
Et au milieu de tout ce beau monde : les Chiche-Capons. Un trio d'élèves mystérieux - Baume (Serge Grave), Sorgue (Jean Claudio), et Macroix (Mouloudji) qui ne rêvent que d'une chose : aller en Amérique.

Le premier qui disparaît, c'est Sorgue. Il tourne au coin d'un couloir, la caméra le suit et hop, il a disparu ! Après c'est Macroix, et après...

Le mauvais œil plane sur le pensionnat.

 

Les héros sont bel et bien les trois enfants, il n'empêche : ce sont les adultes qui retiennent l'attention. Il faut dire que la distribution est riche et les rencontres grandioses.

A tout seigneur, tout honneur : Erich von Stroheim. C'est avant tout un « étranger ». D'où vient-il ? Certainement d'un pays anglophone, au vu de son accent et de son élocution. Il semble qu'il ait une femme et un petit garçon. Mais c'est un homme seul : ses collègues ne lui parlent que très peu, voire pas du tout, on se méfie des étrangers à St-Agil. Il ferait même peur aux enfants. Pourtant, c'est le seul véritable pédagogue de cette institution, prenant même la défense des enfants contre certain professeur autoritaire et abusif.

Donnadieu et Lemel se méfient des étrangers. Nous sommes à la veille de la guerre (14-18 dans le film, 39-45 à sa sortie !), et les étrangers sont mal vus, la psychose des espions étant une habitude dans les temps troublés.

Mais, comme le dit le directeur : on n'a rien à lui reprocher.

 

Ce n'est pas le cas de Lemel. Michel Simon nous dresse un portrait haut en couleur de cet artiste raté, admirateur de Dürer et de la dive bouteille. Avec une moustache. On pourrait la comparer à celle d'un dictateur qui faisait fureur en 1938, mais si elle est peu soignée, petite et hirsute, trempant régulièrement dans un verre d'alcool, c'est d'abord la moustache d'un homme désespéré par son échec. Son allure lui importe peu. Alors entretenir cette moustache, non. Et il y a une recherche de dignité dans son allure couplée à un éthylisme prononcé qui touche au grandiose. Et en plus, il y a sa voix particulière : une véritable réussite ! Ses rencontres musclées avec Stroheim touchent à l'indigne avec superbe.

 

Le troisième professeur notable, c'est celui de musique. Donnadieu est le seul qui ne pense qu'à l'extérieur et à la guerre - inévitable selon lui - qui doit arriver. Chacune de ses interventions va dans ce sens. Alors évidemment, quand on bat le rappel en pleine nuit pour retrouver les enfants, sa réaction est prévisible (et attendue) : « Cette fois, ça y est ! C'est la guerre ! ».

Parmi les adultes, il est un autre trio qui s'apparente plus aux Pieds Nickelés qu'à autre chose : César (l'homme invisible !), Alexis (Albert Malbert) et Bernardin (Pierre Labry). Ce sont des bandits, mais de petit chemin. Seul César est un drôle de coco. Alexis et Bernardin sont deux pauvres bougres embarqués dans cette histoire plus (Alexis) ou moins (Bernardin) malgré eux.


Et puis il y a les dialogues. Du Prévert, même si ce n'est pas indiqué dans le générique. Et là encore, on n'est pas déçu :

« Bons ou mauvais, c'est toujours avec les étrangers que nous aurons la guerre » (Donnadieu)

« C'est pas marrant d'avoir quelqu'un qui lise derrière votre dos, surtout quand c'est quelqu'un qui sait pas lire ! » (Alexis)

« Il avait la tête des gens qui parlent beaucoup et... Font pas grand chose. » (César)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Erich von Stroheim, #James Cruze, #Cinéma, #Drame

Avant-dernier film réalisé par Stroheim, c'est surtout grâce à James Cruze qu'il doit de tourner.

Depuis Queen Kelly, Stroheim est persona non grata à Hollywood. D'ailleurs, son dernier film, Hello Sister!, sera, lui aussi, mutilé et en partie tourné sans le maître.

Malgré tout, Gabbo est un personnage de Stroheim. Il a l'apparence prussienne, à l'instar de von Steuben dans Maris aveugles, ou encore Karamzin dans Folies de Femmes. Il a même la cicatrice au front de ce dernier, ce qui lui donne un air encore plus martial et sévère. Et en plus, il possède toute une rangées de décorations !

Mais Gabbo est ventriloque (d'où le titre français). Très doué - surtout au cinéma - mais tyrannique : pour avoir fait tomber un plateau pendant son numéro, il renvoie sa partenaire, la belle Marie (Betty Compson).

Deux ans plus tard, il la retrouve alors qu'il est devenu Le grand Gabbo dans le même théâtre où elle évolue avec Frank (Donald Douglas), son mari.

Gabbo pense remettre le couvert. Mais nous savons tous que les films de Stroheim se terminent mal pour son personnage...

La volonté des studios était d'avoir un film musical. C'est pourquoi nous avons une succession de numéros chantés mettant en vedette Marie et Frank, ainsi que Babe (Marjorie Kane), sans grand rapport avec l'intrigue. Et quand on revoit Chantons sous la Pluie, on retrouve cette ambiance musicale ainsi que les costumes des danseurs. On se dit alors que Donen et Kelly ont bien recréé cette période.

Mais celui qui nous intéresse, c'est Gabbo. Enfin, on entend « celui que vous aimerez haïr ». Il est accompagné de sa marionnette, Otto. Si Gabbo parle allemand avec l'accent américain (comme dans La grande illusion), il n'en va pas de même pour Otto qui parle avec un véritable accent prussien.

L'histoire de Gabbo, c'est celle d'un homme seul, et qui pour vaincre sa solitude, s'adresse à sa marionnette comme si c'était un véritable être vivant. Nous touchons à la schizophrénie avec un côté sublime. Gabbo a beau être Otto (c'est lui qui l'anime et le fait parler), on en vient à se demander si cette marionnette n'est pas autonome. Et quand Marie lui parle, lui ouvre la bouche et qu'elle parle, tout comme Marie, on est suffoqué ! On y croit, elle vit... Mais ce n'était encore que Gabbo qui venait d'arriver.

L'utilisation du parlant est véritablement pertinente. Le ventriloque prend toute sa dimension dans un environnement sonore*.

C'est l'apanage des grands metteurs en scène d'avoir utilisé le son à bon escient, tel Fritz Lang avec M le Maudit.

Quel dommage que Stroheim ait arrêté si tôt de tourner !

* Tod Browning l'a bien compris quand il a retourné Le Club des Trois en version sonore.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Jean Renoir, #Guerre, #Erich von Stroheim, #Jean Gabin
La grande Illusion (Jean Renoir, 1937)

Sorti en 1937, ce film est un film de guerre qui prend le contre-pied des autres films du genre de l’époque.

En effet, aucune charge héroïque, pas de morceau de bravoure, aucune atrocité de guerre.

Non. Des prisonniers. La guerre est suggérée, elle n’est jamais montrée.

Nous sommes dans deux camps de prisonniers allemands où des Français survivent avec une seule idée en tête : s’évader.

Mais ce film est avant tout social.

En effet, deux mondes s’affrontent : l’aristocratie et le peuple, Boeldieu et Maréchal.

 

Boeldieu, c’est le militaire de carrière héréditaire. Dans sa famille, quand on ne meurt pas à la guerre, on est diplomate. C’est l’archétype de l’aristocrate sur le déclin. Celui que balayera la fin de la première guerre mondiale. Il est seul.

Parce que les années 1910 ont amené la fin du dix-neuvième siècle et de l’aristocratie. Les nobles ont été obligés de se retirer des affaires politiques devant l’avènement définitif de la bourgeoisie.

Et Rauffenstein résume très bien cet état de fait quand il déclare : « Boeldieu, je ne sais pas qui va gagner cette guerre. La fin, quelle qu’elle soit, sera la fin des Rauffenstein et des Boeldieu. »

Cette fin annoncée sera accentuée lors de la mort de Boeldieu : alors que Boeldieu s’en va, Rauffenstein n’en a pas fini. Son supplice va s’éterniser. Il ne mourra pas à la guerre.

 

Maréchal, c’est le peuple. Il aime les petits bistrots où le vin est bon, et il écoute avec plaisir une valse. Il chante Frou-Frou avec Lucile Panis. Il ignore ce qu’est le cadastre où qui était Pindare. Il a des copains. Ses copains sont comme lui. Ils font la guerre parce qu’ils ont été appelés, pas par devoir. Ils sont tous différents : acteur, ingénieur, mécanicien, professeur, tailleur… Mais ils sont ensemble et se serrent les coudes.

Et tous sont ensemble : Boeldieu avec les autres. Mais Boeldieu, malgré la promiscuité, reste Boeldieu, comme le dit Maréchal. Il ne se mélange pas : il porte des gants blancs et ne s’épanche pas avec ses hommes. Il fait même tout pour rester à l’écart, tout en participant aux préparatifs d’évasion. Il est avec eux, mais à l’écart. Pas étonnant que Boeldieu ne sera pas de la bonne tentative d’évasion.

 

Tout oppose Boeldieu et les autres : il porte des gants blancs ; il fréquente des restaurants de luxe (Fouquet’s, Maxim’s) quand les autres se nourrissent chez leur beau-frère ou dans un bistrot ; il fait des réussites quand les autres font de l’exercice.

Et Renoir nous le montre encore plus brillamment quand, à l’appel, il nous montre Boeldieu et Maréchal qui baillent. Alors que Boeldieu entrouvre la bouche en plaçant sa main devant, Maréchal ouvre une grande bouche à se décrocher la mâchoire.

Non, ces gens ne sont pas les mêmes. Il ne sont pas égaux.

C’est là qu’est la grande illusion.

On veut faire croire que la guerre rassemble les gens, alors qu’elle ne fait que souligner les différences.

 

Même dans les soldats, il y a des différences :

- Rosenthal est avant tout un Juif. Il se revendique comme tel à différents moments. Mais quand Maréchal est las de son évasion, il se lâche : « J’ai jamais pu blairer les Juifs ».

Et il n’est pas le seul. Il suffit de voir ce qui s’est passé pendant la deuxième guerre mondiale en France pour s’en convaincre.

- Dans le dortoir de Maréchal, on peut voir soldat noir. Probablement un tirailleur sénégalais. C’est un artiste. Il pratique la pyrogravure sur bois. Et quand il a terminé son œuvre, il s’approche de Maréchal et Rosenthal pour la leur montrer, leur demandant leur avis. Maréchal répond à peine, sans même regarder.

 

Cette illusion d’unité perdurera.

Deux ans plus tard, Maurice Chevalier chantera Ca fait d’excellents Français, décrivant les horizons différents d’où venaient les soldats de la Drôle de Guerre. Mais ces excellents Français y croyaient-ils encore ?

 

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