La partition dont il est question dans le titre français, c’est celle de Bernard (Robert Gwisdek), un compositeur exigeant et dépressif. Cette partition va bientôt être présentée à Berlin, dirigée par son ami Tom Lunies (Lars Eidinger).
Son titre (et celui du film en VO) : Sterben. Mourir. Tout un programme, me direz-vous. Mais c’est aussi le thème central de ce film rempli d’émotions (contrastées) et où malgré tout la vie l’emporte finalement.
Mais reprenons.
Les Lunies sont une famille très ordinaire. Ordinaire parce que certainement pas modèle. Les parents sont âgés et victimes de maladies, les enfants ont leurs propres problèmes et se sont éloignés de ces mêmes parents. Avec un père, Gerd (Hans-Uwe Bauer), atteint de la maladie de Parkinson et la mère, Lissy (Corinna Harfouch), qui a un cancer de l’utérus, on comprend que les enfants soient éloignés. Encore qu’on peut imaginer qu’ils les soutiennent un tantinet.
Seulement voilà, Tom n’aime pas sa mère qui le lui rend bien, et Ellen (Lilith Stangenberg) daigne seulement se déplacer pour son père, les deux autres ne l’intéressant pas.
Et puis le père meurt.
Et la partition ne convient toujours pas à Bernard.
Magnifique.
Mathias Glasner réussit le pari de réaliser un film de plus de trois heures (183 minutes) sans jamais lasser son public, sublimant des relations humaines plutôt compliquées, le tout accompagné d’une grande dose d’émotions sans jamais tomber dans le piège du pathétique. Bravo !
En effet, nous sommes dans une histoire qui est tout à fait banale où un personnage principal se retrouve piégé dans des situations complexes qu’il ne peut pas vraiment contrôler.
En effet, Tom :
- aime son père mais déteste sa mère ;
- aime son ami (son « partner ! ») Bernard mais déteste son intransigeance artistique qui tourne à l’obsession ;
- aide son ex-compagne Liv (Anna Bederke) à accoucher et se partage la paternité de l’enfant avec son père biologique Moritz (Nico Holonics) ;
- aime bien sa sœur mais déteste son alcoolisme ;
- vit une relation amoureuse compliquée avec Ronja (Saskia Rosendahl).
Et encore, je prends le point de vue de Tom parce qu’il est le personnage central de l’intrigue, mais on pourrait faire la même chose avec chacun des membres de cette famille.
Parce que Mathias Glasner s’intéresse à chaque membre de cette famille dont le seul lien est le père, magnifiquement interprété par Hans-Uwe Bauer : sans jamais forcer le trait, il campe un homme malade dans son corps autant que dans sa tête, tout en montrant des signes qu’elle fonctionne encore très bien (la visite hypothétique de sa fille).
Les trois autres membres sont donc beaucoup plus complexes, parce que conscients plus longtemps. Et Glasner fractionne son film en chapitre qu’il interpénètre de situations communes. Nous avons donc plusieurs fois une même information, mais d’un point de vue différent, révélant en image une autre réalité qu’il ne nous était pas possible d’entrevoir autrement : il en va de même quand on téléphone à quelqu’un, l’absence d’expression du visage ne nous permet pas de toujours comprendre ce que veut dire son interlocuteur.
Et puis il y a les confrontations.
Entre les enfants et leur père, véritable pilier rassembleur de cette famille (encore que…), bien sûr. Puis entre les deux enfants. Elle est bien sûr inévitable, mais Glasner la rend obligatoire pour chacun d’eux parce qu’involontaire : c’est Sebastian (Ronald Zehrfeld), compagnon du moment d’Ellen, qui va les faire se retrouver deux fois. La première fois inopinément, puisqu’il s se croisent dans un entre commercial. Là, déjà, on ne sent aucun véritable enthousiasme entre eux. Mais la seconde entrevue – la représentation de la partition de Bernard – tourne au fiasco : l’attitude d’Ellen, plus ou moins consciente exprime un acte manqué formidablement réussi.
Mais c’est entre le fils et la mère que se situe la confrontation la plus importante. La mort du père seule pouvait amener ce point culminant de tension. Parce que nous sommes au moment le plus tragique du film, et les robinets de la conscience s’ouvrent, déversant un fiel que d’aucuns trouveraient salutaire.
Ce dialogue nous éclaire complètement sur les différentes relations dans cette famille, mais surtout sur l’attitude générale de Tom, (in)volontairement froide et distante. Ce que se disent les deux protagonistes est incroyablement dur, mais totalement compréhensible : ils sont pareils et leurs défauts qu’ils perçoivent dans l’autre les font se détester ou tout du moins ne leur permettent pas de s’aimer.
Et malgré cette noirceur relationnelle ambiante, le film est, comme annoncé plus haut, rempli d’émotions. La musique de Lorenz Dangel y est pour beaucoup : elle nous amènent deux moments de grâce suberbes, quand Tom exécute la partition de Bernard en répétition et en concert, donnant alors doublement toute la dimension à son titre. Le moment de suspend qui suit cette exécution, qui nous renvoie même à la citation de Guitry (1), prend même une dimension mystique très bien exprimée par le visage de Tom.
Mais cette accumulation grave n’empêche pas quelques envolées comiques, essentiellement provoquées par Ellen (et son alcoolisme, amenant plus qu’un sourire au spectateur : entre l’auto-arrachage de dent (Sebastian est dentiste) et la quinte de toux qui génère pendant le pianissimo de l’ouverture de la partition, les différents éléments émaillent cette intrigue dramatique sans pour autant la perturber. Encore un exemple de dosage réussi.
Et enfin la mort, inévitable si on en croit le titre original. Elle frappe trois fois, et nous est présentée de façons différentes. Celle de Gerd tout d’abord, terrassé sous nos yeux par la maladie, plutôt violemment. Puis celle de Bernard, volontaire et assumée, amenant l’un des rares gestes d’amour de Tom envers quelqu’un. Cette mort est très certainement la plus belle du film, même si on n’en voit que le résultat : elle donne alors une dimension absolue à l’œuvre du compositeur, interprétée (réellement ?) avec énormément de sensibilité par la violoncelliste Saerom Park (Mi-Do), dernière compagne de Bernard.
Bref. Un véritable chef-d’œuvre.
- « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui. »
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