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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

sidney lumet

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Sidney Lumet, #Gangsters
Family Business (Sidney Lumet, 1989)

C’est avec un dépôt blanchâtre sur un parapet que commence le film.

Qu’est-ce ? Il faudra attendre la fin pour le savoir.

Entretemps, une affaire de famille (1) pas très régulière, mais surtout une rencontre au sommet entre trois stars du moment : Sean Connery, révélation des années 1960s ; Dustin Hoffman, des années 1970s et Matthew Broderick des années 1980s.

 

Ici, ces trois-là sont de la même famille (d’où le titre) : Sean Connery (Jessie McMullen) est le grand-père, Dustin Hoffman (Vito McMullen) le père et Matthew Broderick (Adam McMullen) le fils.

Quelle famille ! Et surtout quelle affaire de famille !

Le plus jeune propose à son grand-père un coup mirobolant : comment se faire un million de dollars (« 1.000.000 » écrit comme ça, c’est plus impressionnant) sans trop se forcer. Certes, c’est illégal, mais chez les McMullen, ce n’est pas un problème : le grand-père est une vieille connaissance de la police locale (New York) et son fils Vito a déjà goûté à la pension de l’Oncle Sam, alors…

Sauf que comme le braquage tourne mal – il fallait s’en douter – c’est le plus jeune qui trinque : Adam est arrêté et encourt la peine de 15 ans prison, de quoi célébrer avec un peu d’avance ses quarante ans lors de sa libération…

 

Si le braquage est le tournant du film, ce n’est pas dans sa conception ni sa réalisation qu’il faut trouver l’intérêt du film. En effet, la préparation se résume à une séance de courses dans un magasin de bricolage et le repérage à une négociation avec deux professionnelles. Négociations menées par Jessie, cela va de soi.

Bien entendu, avec une telle préparation, on ne peut que présager un braquage foireux ce qui sera le cas : le plus difficile étant de trouver la bonne salle contenant les produits à voler.

 

On peut dire que Jessie est la véritable âme de cette famille. Ce n’est pas une âme pure, loin de là, mais on ne peut qu’aimer un tel personnage. Pas étonnant que le jeune Adam en soit fou, au grand désarroi de son père qui ne rêve que d’une vie propre et rangée pour son fils.

Mais le problème, c’est que pas une seule fois il ne s’est demandé ce que voulait ce fils.

Cela entraîne un premier niveau de conflit entre le père et le fils, auquel s’ajoute un autre conflit entre ce même père et le sien !

 

Mais cette famille, c’est aussi le quartier où a vécu Jessie, où Vito a grandi et où Adam découvre ses membres truculents et très contrastés. On y trouve une colonie irlandaise avec ses membres des deux côtés de la loi – des policiers et des truands – et surtout une générosité et un sens du partage très prononcé. On trouve, entre autres parmi les « invités », un receleur qui propose quantité de choses « tombées du camion » et qui vend à tous sans distinction d’uniforme… Ainsi que des policiers avec qui Jessie a lié connaissance et qui sont loin d’être des étrangers : on le remarque quand Jessie est arrêté, car si l’inspecteur est zélé, le policier qui l’accompagne semble pour sa part navré d’en arriver là.

Et c’est pendant des obsèques que commence vraiment le film, là où les trois décident de monter le coup ; et c’est à une nouvelle cérémonie d’obsèques que le film se conclut, pendant que l’assemblée chante l’incontournable et traditionnel Danny Boy en hommage au défunt.

 

Entre les deux : des rapports familiaux compliqués – peut-il en être autrement avec deux anciens taulards ? – mais surtout des hommes pas si différents que ça mais qui n’ont jamais su se dire « je t’aime ».

Il faut dire que non seulement ils ont un passé carcéral lourd, mais en plus, ils présentent des particularités familiales fort étonnantes : Jessie, Ecossais arrivé à New York a épousé une Italienne (enfin une fille de famille italienne) ; Vito (qui tient son nom de sa mère donc) a lui épousé Elaine (Rosanna de Soto), une femme juive et se rend chaque année célébrer le Pessa’h dans sa belle-famille (2).

 

Bref, une comédie un tantinet nostalgique servie par des acteurs au meilleur de leur forme, et une rencontre Connery-Hoffman explosive pour notre plus grand plaisir.

A (re)voir.

 

 

  1. La traduction du titre original.
  2. Petit clin d’ œil à ce même Dustin Hoffman qui est juif.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Sidney Lumet, #Policier
Le Crime de l'Orient-Express (Murder on the Orient-Express - Sidney Lumet, 1974)

L’infâme Ratchett (Richard Widmark) est retrouvé mort dans son compartiment de l’Orient-Express, juste à côté de celui où dormait Hercule Poirot (Albert Finney).

Il semble qu’un homme mystérieux, déguisé en contrôleur, l’ait tué et après se soit enfui, laissant son costume.

A moins que ce soit autre chose. Dans ce cas, comptez sur Hercule Poirot pour découvrir la vérité.

 

Les années 1970s ont vu se développer de nombreux films aux castings prestigieux et fournis, qu’ils soient à grand spectacle (La Tour infernale) ou celui qui nous intéresse ici. En effet, la liste des participants au film est impressionnante, malgré le manque d’actions spectaculaires inhérent à l’intrigue : le huis clos feutré et lent (encore que) est donc contrebalancé par le prestige des interprètes.
Mais surtout, Agatha Christie a accepté » que ce film soit tourné : la grande dame avait été déçu de précédentes adaptations de ses romans.

 

C’est donc Sidney Lumet qui dirige tout ce beau monde, dans une intrigue toujours aussi bien ficelée (1), délaissant un temps ses sujets habituels et plus sérieux. D’une certaine façon, c’est plus un divertissement de sa part quand on le compare à ses productions emblématiques (La Colline des hommes perdus, Un Après-midi de chien…).

Mais le cahier des charges est rempli : on y retrouve l’aspect aristocratique de certains personnages en même temps que le côté populaire des gens inférieurs ; le flegme britannique inévitable de toutes ces personnes ; et bien sûr les moustaches plus ou moins improbables du petit détective belge.

Albert Finney nous donne une prestation assez savoureuse, lui qui était vieilli chaque jour de tournage (2), avec toutefois son côté maniaque pas assez développé (2).

Pour le reste, il est impeccable, et sa grande séquence de révélation finale est superbement interprétée.

 

Comme beaucoup de films dont la résolution finale éclaire l’intrigue et lui donne toute sa dimension, celui-ci n’échappe pas à la règle. Même si nous sommes au cinéma et que finalement, ce n’est qu’une adaptation, elle n’en possède pas moins les avantages.

Et un roman policier d’Agatha Christie prend tout son sel quand on en connaît le dénouement. Revoir le film (comme relire le livre) permet de relever les différents indices mis à disposition par le réalisateur (ou l’écrivaine) pour nous aider à découvrir le fin mot de l’histoire. Certains plans rapprochés ou certains détails mis en exergue prennent alors tout leur sens et amènent un plaisir supplémentaire au spectateur qui les traque et les découvre. Bien entendu, ici, ce sont surtout les regards qui deviennent éloquents, à mesure que l’enquête progresse.

 

Alors certes, ce n’est pas le meilleur des films de Lumet, mais qu’importe, on y retrouve de grands noms du cinéma (anciens comme John Gielgud ou George Coulouris) ou plus récents (Albert Finney, Jacqueline Bisset) ainsi que des éléments physiques du huis-clos : la caméra très proche des personnages du fait de l’exiguïté des couloirs n’en amène que plus de réalisme. Mais surtout, on y apprécie l’atmosphère feutrée et lourde de cette gentry que décrit avec justesse Agatha Christie où, comme partout, le sordide a sa place, et la dissimulation reste la première des qualités (4).

 

 

  1. Si vous avez lu le livre, vous en conviendrez.
  2. Dans la première apparition de Poirot (La mystérieuse Affaire de Styles, 1920), Hastings – le narrateur – nous présente le petit détective comme quelqu’un d’assez âgé, puisque en retraite de la police belge. L’intrigue ici se déroulant en 1935, il ne pouvait pas être interprété par un homme jeune.
  3. David Suchet, qui reprendra le rôle pour la télévision, est – à mon avis – un Hercule Poirot extraordinaire, plus vrai que le vrai.
  4. « Keep a stiff upper lip. »

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Policier, #Sidney Lumet
Serpico (Sidney Lumet, 1973)

C’est une voiture de police qui transporte un homme, barbu, au visage ensanglanté.

Cet homme, c’est Frank Serpico, un policier qui vient de se faire tirer dessus.

Arrivé à l’hôpital, il se souvient. Il se souvient du jour de son intégration dans la police, et des devoirs qui lui incombaient.

Mais une fois sur le terrain, il s’aperçoit que la police est corrompue.

Alors il refuse. Il se retrouve alors avec une bonne partie de la police de New York sur le dos : tous ceux qui sont achetés et qui ne veulent pas que la manne s’arrête.

Et en plus, c’est une histoire vraie.

 

Il y a chez Sidney Lumet une part d’engagement dans certains films qu’il a réalisés. 12 Hommes en colère décrivait avec beaucoup de rigueur et une belle distribution une délibération en huis clos. Avec La Colline des hommes perdus, c’était un système qu’il dénonçait : un camp de prisonniers anglais que l’on matait à coups d’exercices inutiles et dégradants.

Ici, c’est tout un système policier qui est montré dans ce qu’il a de plus laid : la corruption.
On pensait le temps de la Prohibition révolu, mais Serpico nous ramène dans cette fange, au risque de sa propre vie (1).

En effet, quand le film sort, les événements racontés se sont terminés deux ans plus tôt. C’est encore une histoire brûlante pour la Ville de New York. De plus, comme annoncé à la fin du film, Serpico (le vrai) a démissionné l’année précédente.

 

Mais Serpico, c’est aussi l’immense Al Pacino – acteur privilégié de Sidney Lumet – alors entre deux Parrains. Et s’il ressemble à Michael Corleone au début du film, nous comprenons très rapidement qu’il n’en est rien du tout. Au contraire, il est un modèle d’honnêteté, au grand dam de ses collègues qui ne crachent pas sur un complément de salaire même s’il a l’odeur du crime (2) : il suffit de se boucher le nez.

Mais il y a chez Serpico une teinte christique : en effet, au fur et à mesure que le film avance, son système pileux facial s’étoffe de plus en plus jusqu’à ressembler à l’idée répandue de l’aspect de Jésus.

Et la balle qu’il reçoit (c’est pour ça qu’il est conduit à l’hôpital) n’est rien d’autre que sa crucifixion : ses « collègues » ne le soutiennent pas pour ce qu’il est : un mouchard qui remet en cause leur système de magouille. Encore une fois, on remarque que « nul n’est prophète en son pays ».

 

Mais là où Lumet réussit son film, c’est en nous montrant un super flic – honnête, humain, cultivé – qui n’a rien d’extraordinaire. En effet Serpico, à chaque instant, fait son travail : celui pour lequel il a prêté serment.

Certes, il a une drôle de façon de le faire. Enfin, c’est plutôt son apparence qui détone part rapport aux autres : ce sont ses cheveux longs et sa moustache puis la barbe qui le différencient des autres policiers en civil. Ses fréquentations aussi : il prend des cours d’Espagnol à l’université, rencontre une jeune fille qui l’introduit dans les milieux étudiants (etc.).

Pour le reste, il n’y a aucun éclat : il fait son boulot comme les autres. Et de la même façon, les autres – les corrompus – l’incluent dans leur système tout naturellement. Ils ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi Serpico refuse l’argent, allant jusqu’à lui mettre sa part de côté pour plus tard : c’est beaucoup plus tard qu’ils vont se dresser sur son chemin, quand l’enquête sera autre chose qu’une menace lointaine voire très faible.

 

Aux côtés d’Al Pacino, on retrouve une espèce de fine fleur des seconds rôles des années 1970s : Tony Roberts (Bob Blair, allié de Serpico) ; Jack Kehoe (Tom Keough, ex-ami par la force des choses) ou encore John Randolph (Sidney Green)…

Et les femmes ?

Elles ne sont pas nombreuses dans ce film d’hommes. Outre la femme qui se fait violer (Marjorie Elliot), on en trouve deux autres dans des rôles significatifs : Cornelia Sharpe (Leslie), qui apprend elle aussi l’espagnol ; et Barbara Eda Young dans le rôle de Laurie, qui s’installe un moment avec Serpico. (3)

Ces deux femmes représentent bien les mentalités de l’époque : entre l’amour libre (Leslie) et le souhait d’une vie rangée avec enfants (Laurie). Mais Leslie y viendra et quittera d’ailleurs le policier. Laurie aussi le quittera : il n’y a pas de place pour quelqu’un d’autre dans la vie de Serpico.

 

C’est donc un homme seul – comme Jésus – qui doit aller jusqu’au bout de son calvaire mais au final, il rachètera la Police en amenant une gigantesque lessive qui ira au plus haut.

Oui, Serpico est le Rédempteur. Que voulez-vous : c’est un film américain.

 

  1. Aux dernières nouvelles, il a fêté ses 82 ans cette année.
  2. Vespasien avait tort !
  3. J’oubliais Mildred Clinton, dans le rôle de Maman Serpico.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Sidney Lumet
Un Après-midi de chien (Dog day Afternoon - Sidney Lumet, 1975)

New York au mois d’août, un jour comme un autre, normalement.

Trois hommes dans une voiture, devant une banque de Brooklyn.

La musique s’arrête (1). Un premier sort et pénètre dans la banque. Un second le suit, puis vient le troisième.

Ils ont décidé de braquer la banque.

Ca aurait dû être un petit casse vite fait, bien fait, mais dès le début, ça part mal.

 

Sidney continue de décrire des solitudes. Ici, c’est un braqueur, Sonny (Al Pacino), qui est seul. Il a beau être avec son complice Sal (John Cazale), il n’en demeure pas moins seul, négociant sa (sur)vie dans un braquage qui se termine en prise d’otages.

C’est un véritable après-midi de chien que vont vivre les personnes enfermées : c’est l’été et l’absence de climatisation va ajouter au malaise de la situation.

 

Pourtant, ca ne pouvait pas bien se passer. Dès la première intervention de Sonny dans la banque – il sort son fusil caché dans un paquet cadeau – le spectateur sait que ça va dégénérer : le fusil ne sort pas facilement comme prévu. Dès lors, c’est un enchaînement d’actions prévues qui ratent les unes après les autres : le troisième homme, Stevie (Gary Springer) lâche ses partenaires ; les fonds ont été collectés juste avant leur arrivée et il, ne reste presque plus rien à voler ; le garde fait de l’asthme…

Il s’agit de l’un des braquages les plus chaotiques du cinéma. Et pourtant c’est tiré d’une situation réelle (2).

 

Sonny est un personnage très complexe, que le grand Al Pacino joue avec brio. Sonny est seul car insatisfait. Il est revenu du Vietnam, mais n’a pas réussi à se réintégrer dans la vie civile. De plus, sa vie sentimentale est un vrai chaos : il a une femme, Angie (Susan Peretz) et deux enfants, et un mari, Leon (Chris Sarandon, magnifique lui aussi). Insatisfait partout, il n’a plus rien à perdre : seulement la vie.

Son complice, Sal est seul, lui aussi. C’est un être fruste et peu réfléchi. Mais il est déterminé à aller jusqu’au bout lui aussi. Et John Cazale nous interprète un magnifique Sal, complètement dépassé, lui aussi, par les événements : comment ne pas l’être au vu du déroulement de la journée.

 

En face, il y a, bien sûr, la police et deux négociateurs : au début, Moretti (Charles Durning) est un policier de la ville et à la fin, Sheldon (James Broderick) du FBI. Si Moretti transige afin de ménager les otages, il n’en va pas de même de Sheldon qui lui, est prêt à tout pour arrêter cette situation.

Le dernier personnage important du film, c’est la foule. Elle s’installe rapidement au début des opérations de police et va aussi rapidement prendre fait et cause pour Sonny.

Et Sonny va jouer avec cette foule qui lui est acquise, mêlant adroitement un aspect politique à ce minable braquage : la référence à Attica (3) n’est pas pour plaire aux forces de l’ordre qui se sentent obligées de négocier (dans la première partie).

 

Mais le tour de force, c’est la prestation d’Al Pacino. Il sort alors du deuxième Parrain de Coppola (aussi avec Cazale) où il campe un Corleone froid et efficace. Ici, son rôle à double personnalité est très courageux : l’homosexualité n’est pas très représentée au cinéma, et peu d’acteurs célèbres prennent une telle prise de risque.

Il est extraordinaire de bout en bout, secondé par un casting à la hauteur : Cazale est formidable en braqueur un tantinet idiot, et Sarandon bouleversant en homme qui se sent femme : magnifiquement pathétique.

 

Un film fort, inoubliable.

 

(1) Amoreena d’Elton John. Il n’y aura quasiment plus de musique de tout le film.

(2) Elle eut lieu le 22 août 1972.

(3) 9-13 septembre 1971 : Mutinerie dans la prison d’Attica qui a fait 39 morts.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Guerre, #Drame, #Sidney Lumet
La Colline des hommes perdus (The Hill - Sidney Lumet, 1965)

La colline ? Deux amoncellements de pierres, séparés par du sable, en pente.

Les hommes perdus ? Des voleurs, des déserteurs, des violents. Des rebuts de l’armée.

Nous sommes dans un camp disciplinaire britannique, pendant la deuxième guerre mondiale, vers 1943.
Dans ce camp, un commandant absent (essentiellement au bordel), un médecin-chef lâche (Michael Redgrave), un adjudant-chef tout puissant, des sergents.

Sous leurs ordres, des hommes qui font de l’exercice, continuellement, en plein soleil.

 

Sidney Lumet prend le contre-pied des films de guerre qu’on pouvait voir à cette période, qu’ils relatent de hauts faits d’armes (Le Jour le plus long) ou une résistance à l’ennemi (Stalag 17, La grande Evasion). Pourtant, nous sommes dans un camp de prisonniers, ici aussi. Mais la donne est différente : ce sont avant tout des criminels. On ne devrait donc pas avoir de pitié pour eux. Et pourtant…

 

Dans la lignée des grands films pacifistes, on peut mettre La Colline à part, car elle va beaucoup plus loin dans la dénonciation de la chose militaire.

A propos de l’aspect meurtrier, une trentaine d’années plus tard, Spielberg dénoncera l’horreur brute et inutile, en un quart d’heure seulement, lors de l’ouverture du film Il faut sauver le Soldat Ryan : le débarquement à Juno Beach.

 

Mais ici, Lumet nous montre l’absurdité de la guerre dans ce qu’elle a de plus absolue. Si on peut justifier un conflit avec des arguments idéologiques plus ou moins légitimes (histoire de ne pas dire que c’est avant tout une histoire de richesses), comment peut-on justifier l’aberration que représente la colline, cet amoncellement de pierres et de sables en plein soleil que des soldats montent et descendent parce qu’ils sont punis, ou parce que « c’est pour leur bien » ?


Mais si les soldats ne sont pas des enfants de chœur, les gardiens non plus. L’adjudant Wilson (Harry Andrews), leur chef sur le terrain, est ce qu’on appelle une « peau de vache ». Mais le pire dans ce personnage, c’est qu’il croit à ce qu’il fait. « Vingt-cinq ans » qu’il le fait, nous répète-t-il d’ailleurs à longueur de film. Mais ce n’est pas lui le pire, bien qu’on pourrait le croire. Ce n’est qu’un sous-officier à l’ancienne – à l’archaïque même – ce que lui reproche le soldat Roberts (Sean Connery, à contre emploi entre deux James Bond). Et l’affrontement entre ces deux fortes têtes est un très bel exemple du décalage qui existe entre cet homme dominant, bourré de certitudes (en 25 ans, ça s’est accumulé) et le plus jeune, dominé, enfermé dans ce camp pour cause d’archaïsme militaire.

 

Mais le pire, c’est Williams (Ian Hendry). Froid, impitoyable : méchant. C’est un homme qui a très bien compris comment fonctionnait le camp et la discipline de Wilson. Tellement qu’il va encore plus l’améliorer, ajoutant à l’absurdité du système une dimension criminelle : un homme, Stevens (Alfred Lynch), meurt des sévices endurés. A côté de lui, Harris (Ian Bannen), l’autre sergent, est un parangon de gentillesse. Si on oublie qu’il fait grimper les soldats avec un masque à gaz sur le visage.

 

Sidney Lumet, comme dans 12 Hommes en colère, réussit à nous montrer des solitudes. Tous ces personnages sont seuls. Même si le camp renferme quelques centaines d’hommes, chacun est seul. Seul avec lui-même, seul au milieu des autres. Roberts est seul contre un système qu’il juge dépassé, seul avec ses camarades de cellule qui lui reprochent le partage des punitions ; Bartlett (Roy Kinnear) est un individualiste qui n’a qu’une idée en tête, changer de cellule car il ne veut plus être avec les autres ; King (Ossie Davis), en plus de souffrir est discriminé parce que noir…

Mais les gardiens aussi sont seuls : Wilson, engoncé dans ses certitudes, ne voit que lui dans ce camp, c’est lui qui dirige, le croit-il. Et pourtant, il est le stade intermédiaire entre ses deux sergents : il lui manque la part d’humanité de Harris, mais il ne va pas aussi loin dans le sadisme que Williams.

Et au final, lui aussi se retrouvera seul.

 

Et Lumet filme toujours au plus près de l’action ce qu’il se passe dans ce camp. Ce sont de nombreux plans rapprochés sur des visages, voire des gros plans qui accentuent la tension dans le camp.

Mais ce film est aussi réussi par le jeu des acteurs.

Sean Connery est magnifiquement utilisé dans ce rôle d’homme plus ou moins injustement condamné, et qui devient souffre-douleur de Williams. Il montra alors qu’il savait faire autre chose que James Bond (même s’il est très bien dans ce rôle d’espion flegmatique). Il y a de l’humanité chez Roberts, mais aussi une conception très militaire de son rôle. S’il n’accepte plus le système (qu’il qualifie de victorien), il ne remet pas en cause pour autant l’armée.

Mais c’est Harry Andrews qui nous offre l’une des plus belles performances du film. Il en fut d’ailleurs récompensé, ce qui est normal car il y interprète un adjudant – avec ce qu’on peut mettre dans ce grade – pas si monolithique que ça. Wilson, malgré son comportement injuste envers les prisonniers, essaie tout de même de rester dans les limites de la légalité, ce que ne fait pas Williams.

 

Après un tel film, dire que la guerre est absurde ressemble à un pléonasme, non ?

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Justice, #Sidney Lumet
12 Hommes en colère (Twelve angry Men - Sidney Lumet, 1957)

Une salle.

Une table.

Douze chaises.

Douze hommes.

Un seul verdict.

Un huis clos étouffant, dans tous les sens du terme : la tension ne fait que monter en même temps que se charge le temps atmosphérique, une chaleur moite et un ciel de plus en plus noir.

Jusqu’au moment où tout éclate : le ciel, les hommes, le verdict.

 

Nous sommes à l’avant-dernier stade d’un procès où un jeune garçon risque la peine capitale. C’est une affaire entendue, tous pensent qu’il est coupable. Chacun va pouvoir retourner à sa vie après une semaine de vacances forcées.

Mais parmi ces 12 hommes réunis, l’un d’eux a un doute raisonnable, celui qui empêche de condamner un accusé : le juré n° 8 (Henry Fonda).

Lentement, méticuleusement et rationnellement, il va retourner les convictions de ces collègues d’occasion.

 

Dès la première intervention du juré n° 8, nous savons qu’il va arriver à les retourner tous : il n’est pas imaginable que le grand Henry Fonda, dans un film aussi grave soit du mauvais côté de la barrière, comme le sont les jurés n° 3 (Lee J. Cobb) et n° 10 (Ed Begley).

Mais si ce juré, seul contre tous (au début), se bat pour faire accepter une autre vérité que celle qui fut démontrée pendant le procès, jamais il n’admet avoir raison dans son raisonnement. Il ne se fonde que sur un principe fondateur de la justice américaine : le doute raisonnable. Et ce doute, il va le transmettre, refaisant, d’une certaine façon, et en accéléré, le procès complet.

 

La pièce de Reginald Rose est une brillante analyse de la justice américaine, mais surtout de ces gens qui composent un jury populaire. On retrouve dans ces douze hommes différents types d’Américains. Ils viennent de milieux différents, s’habillent de façon différente, parlent différemment. Mais si leur rôle social est très différent, certains au-dessus d’autres, ici, ils sont tous égaux. Chaque voix compte.

 

Pourtant tout différencie ces hommes : leur origine, leur âge, leur habillement, leur attitude, leurs préjugés, jusqu’à leur écriture (1). Ce sont des hommes pris au hasard : certains sont déjà rompus à cet exercice, d’autres le découvrent. Ils sont tous américains, mais pourtant, ils ne sont pas égaux : l’un est un homme pauvre, presque honteux de sa condition (le n° 6), un autre, le n° 11 (Jiří Voskovec), est issu de l’immigration, et a dû faire beaucoup d’efforts pour acquérir la citoyenneté et parle avec un léger accent, reprenant même le xénophobe n° 10 à propos de sa façon de parler. Mais malgré cela, ils sont, le temps d’une délibération, sur un même plan.

 

L’habillement est la première chose qui les différencie. Il fait chaud dans cette pièce, malgré les fenêtres ouvertes. Rapidement, ils se retrouvent en chemise, voire en polo. Seuls très peu d’entre eux gardent leur veste et leur apparence soignée. Et finalement, tous ces hommes se retrouvent dans cette délibération : certains par mimétisme – le n° 6 vient d’un même quartier défavorisé – d’autres par leur vie personnelle – le n° 3 est un père comme celui qui fut tué le vieux n°9 (Joseph Sweeney) se sent proche d’un témoin lui aussi âgé. Le n°4 (E.G. Marshall), toujours tiré à quatre épingles, essuyant UNE goutte de sueur sur son crâne dégarni. C’est un homme posé, rationnel, peu impressionnable et toujours maître de lui-même. Le n°7 (Jack Warden) est un homme d’affaire, de type représentant. C’est un baratineur. C’est aussi un homme perpétuellement en représentation, habillés de vêtements différents des autres. Certainement plus colorés que les autres (2), ou même à la limite du criard, conservant inlassablement son chapeau sur la tête.

Même si le n° 8 mène de fait les débats, il n’a jamais de volonté de dominer les autres, expliquant calmement son point de vue pendant que les acharnés de la culpabilité se déchaînent en même temps que l’orage.

Ces hommes sont en colère. Mais finalement, pas parce qu’ils ne sont pas d’accord. Ils sont d’abord en colère contre eux-mêmes, réalisant au fur et à mesure qu’ils ont pu se tromper. Qu’ils auraient pu commettre l’irréparable : condamner un homme à tort. Mais même l’innocence qui se dégage des débats plus ou moins houleux reste sujette à caution. Régulièrement, le n° 8 rappelle qu’ils sont eux-mêmes infaillibles.

 

Et tout l’art de Sidney Lumet, dans cette pièce filmée (parce que ce n’est pas tellement autre chose, sauf que le spectateur au lieu d’être devant une scène, y est à l’intérieur), c’est d’accentuer la tension du film en variant les plans (fixes la plupart du temps) d’un point de vue d’ensemble à différents points individuels (individualisés ?) jusqu’à terminer sur des visages en gros plan : l’un deux, enfermés dans son entêtement, hurlant presque sa conviction (erronée, bien sûr), pendant que les visages des autres jurés se ferment un à un à ses élucubrations qui se vident de sens à mesure qu’il arrive au bout de son délire. Et là, Lee J. Cobb nous livre un numéro formidable.

Il est un pendant magnifique au n° 8, toujours calme mais déterminé. Et leur parcours est similaire dans cette délibération. A un moment, ils se retrouvent seuls contre tous les autres.

Le n° 8 après être tous entrés et avoir comptabilisé les opinions. Mais comme la structure du film est en miroir, à cette dernière opposition désespérée et irrationnelle, va obligatoirement suivre un accord final et tous ressortiront, apaisés, peut être, mais en accord : entre eux, et avec eux-mêmes.

 

Et quand le film se termine, chacun repart dans sa propre vie, oubliant plus ou moins vite les autres, rattrapés qu’ils sont par les contingences de la vie : ils sortent du palais de justice et s’égaillent à tous vent, le dernier échange entre le n° 8 et le n° 9 étant peut-être le plus chargé d’humanité : le temps d’un débat, ils se sont trouvés, ont partagé une même opinion, sans même se connaître nommément. Et c’est quand chacun apprend son nom à l’autre, que quelque chose pourrait naître, qu’ils se séparent, définitivement, mais avec tout de même, le sourire aux lèvres, ce sourire de contentement d’avoir participé à quelque chose de fort, à quelque chose de grand : avoir sauvé la vie d’un être humain.

 

 

          (1) Le dépouillement des bulletins montre différents types d’écriture pouvant caractériser la conviction de chaque juré. On trouve de belles lettres d’un homme appliqué ; des majuscules d’imprimerie qui éclatent comme la conviction de l’un d’eux ; une petite écriture de quelqu’un de timide voire mal à l’aise parmi ces gens importants, ou encore un Y mal formé résultant d’un manque d’éducation ou d’un avis tellement évident qu’il ne prend même pas la peine d’écrire correctement…

 

          (2) Le film est en noir et blanc.

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