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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Roman Polanski, #Guerre
Le Pianiste (The Pianist - Roman Polanski, 2002)

Le « Pianiste », c’est Władysław « Wladek » Szpilman (Adrien Brody). Szpilman a traversé toute la seconde guerre mondiale dans Varsovie : du studio de radio où il joue jusqu’à la Libération du pays près de six ans plus tard.

Juif, il doit subir l’occupation allemande et son lot de brimades, tortures et exécutions sommaires. Pendant toute cette période, il survit péniblement dans le ghetto avant de s’échapper et de se cacher en attendant la fin des hostilités.

 

Quand le film fut présenté à Canes, cela faisait près de dix ans Polanski avait refusé la proposition de Spielberg de tourner La Liste de Schindler, un thème trop pénible pour lui qui perdit une grande partie de sa famille dans les camps (1).

En 2002, quand sort le film, Polanski a mûri et présente à son tour un film traitant de la Shoah. Ce qui frappe au premier abord, c’est l’échelle humaine du film.

EN effet, si les exactions nazies sont malheureusement spectaculaires et d’une dimension gigantesque, le film reste toujours au niveau de Wladek (2).

C’est exclusivement son cheminement dans Varsovie que nous suivons, au gré des circonstances historiques (les repères chronologiques donnés dans le film) et de ses errances personnelles motivées par son existence plus ou moins menacée.

 

Si Polanski s’appuie sur le livre de Szpilman (3), il y ajoute certains événements qui lui sont arrivés pendant la même période à Cracovie (il avait 6 ans quand la guerre a éclaté). Les malheurs de Szpilman enrichis des souvenir du cinéaste rendent cette dimension humaine à des actions totalement inhumaines. En effet, il n’y a aucune exagération dans ce qui est montré, parfois crument. Ce ne sont pas des foules immenses qui sont décimées par les nazis. Seulement des individus, parmi tant d’autres et qui n’avaient que le seul tort de se trouver là. Polanski reste d’ailleurs toujours très près de son héros alors que le monde qu’il connaissait se déshumanise progressivement, à mesure que la couleur elle aussi s’altère à la même allure, jusqu’à presque disparaître (magnifique travail photographique de Paweł Edelman).

C’est une vision très sobre de la guerre, jusque dans la musique très peu présente hors des moments de piano de Wladek. Mais la sobriété n’empêche pas la violence, froide, implacable. Insupportable.

Ce sont des exécutions sommaires la plupart du temps qui sont montrées crument, sans s’attarder. La mort devient alors banale et fait partie du décor. Si l’arrivée des Szpilman dans le ghetto les confronte à une situation nouvelle à la limite du supportable, quelques mois plus tard, les cadavres qui jonchent les rues ne font plus réagir personne, chacun faisant tout de même attention de ne pas marcher sur un cadavre.

 

On retrouve dans cette histoire la shoah comme elle est présentée par Claude Lanzmann dans Shoah. D’une certaine façon, Polanski a donné des images aux différents épisodes tragiques qui étaient racontés par les témoins de l’époque. On retrouve la même absence d’artifice dans la crudité des images.

Des victimes, tout simplement : assassinées sommairement ou asservies par un ennemi inhumain avant d’être éliminées.

On assiste à l’antisémitisme ordinaire nazi. Les malheureux obligés de danser sur ordre de leurs bourreaux, les coups répétés par une brute épaisse à chaque Juif passant près de lui pour célébrer la nouvelle année. C’est une accumulation de scènes douloureuses et difficiles à regarder tant on atteint un haut degré d’inhumanité : la jeune femme qui est abattue pour avoir demandé où ils allaient ; le malheureux allongé qui échappe à l’exécution parce que le pistolet est déchargé n’a pas la chance du rabbin Menasha Levartov (Ezra Dagan) dans le film de Spielberg.

 

Le film de Polanski est magnifique à bien des égards, mais surtout, l’interprétation est absolument magistrale. Les différents protagonistes sont montrés dans leur ordinaire : nul acte héroïque ou glorieux.

Adrien Brody est impressionnant. Allant jusqu’à suivre un régime amaigrissant afin de paraître plus vrai, il interprète avec une justesse bouleversante cet homme qui a eu la chance (?) de survivre dans cette ville qui fut autrefois une prestigieuse capitale, presque totalement détruite à l’issue de cette guerre.

Brody est Wladek jusqu’au bout de ses doigts de pianiste (il apprit à en jouer pour les besoins du film), accablé par le malheur qui le frappe toujours plus à mesure que la guerre se déroule et que les Nazis durcissent les conditions de vie dans le ghetto et après.

Chaque moment de la survie de Wladek est une goutte d’espoir dans son errance : quand il prend un bain, quand il peut manger ou tout simplement s’endormir sur une table d’accouchement.

Sans oublier les rares moments où il parvient (presque) à s’évader : il joue dans l’air, allant jusqu’à survoler littéralement un piano dans sa cachette où le moindre bruit le ferait repérer et signifierait sa fin.

En même temps, il est témoin de ce qui se passe dans Varsovie : quand le Ghetto se soulève et qu’il est liquidé ; pendant l’insurrection de la Résistance polonaise, abandonnée par l’Armée Rouge, et qui se termine encore une fois en bain de sang. A chaque fois, c’est de la fenêtre que Wladek voit la mort faire son œuvre : une simple ouverture qui circonscrit l’horreur sans toutefois l’atténuer.

 

Et puis il y a l’Allemand : Wilm Hosenfeld (Thomas Kretschmann). C’est un militaire nazi qui a changé d’optique à mesure que les  crimes nazis augmentaient et devenaient plus horribles. C’est aussi grâce à lui que Wladek survit et surtout celui qui lui permet de s’exprimer, après cinq ans de silence : il amène le « Juif » (comme il l’appelle) à un piano à queue et l’écoute, bouleversé.

C’est l’un des plus beaux moments du film où nous ne voyons que les mains du Pianiste. Et l’émotion qui s’en dégage –  et que ressent l’Allemand – nous emmène loin du décor désolé environnant. Nul artifice encore une fois, les mains qui interprètent la Ballade n°1 en sol de Chopin nous transportent tout de même : loin de l’horreur de cette guerre, vers la Vie (4).

Parce que Wladek joue la vie, joue sa vie dans cet intermède artistique lourd d’émotion.

 

Un autre grand moment de cinéma.

 

  1. Seul son père est revenu.
  2. Deux courtes séquences seulement adoptent un autre point de vue, dont celle d’ouverture nous montrant des images d’archives de Varsovie avant guerre.
  3. Szpilman est mort pendant l’écriture du scénario.
  4. A moins que ce ne soit là où vont les notes quand elles se taisent.
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