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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
La Lanterne rouge (The red Lantern - Albert Capellani, 1919)

La lanterne rouge, c’est celle qui donne son nom à une fête en l’honneur de sa déesse. C’est cette fête qui a été choisie par les conjurés Boxers qui veulent bouter les étrangers hors de Chine.

Pour interpréter cette déesse qui doit faire basculer le peuple dans la lutte armée, c’est la belle Mahlee (Alla Nazimova), une métis, qui se propose, tiraillée entre deux cultures (l’Est et l’Ouest), et surtout déçue par les gens de la mission de Pékin qui, malgré leurs grands principes chrétiens, refusent une éventuelle union entre la jeune femme et le Andrew (Darrell Foss), le fils du révérend Templeton (Winter Hall).

La révolte va donc avoir lieu, mais nous le savons déjà, elle ne changera rien quant à l’occupation étrangère.

 

Somptueux.

Albert Capellani, est malheureusement en fin de carrière (1), et sa vision de la Guerre des Boxers qui embrasa la Chine entre 1899 et 1901 est magnifique. Qu’elle ne soit pas réaliste, est une autre chose : nous sommes au cinéma que diable !

En plus de la réalisation, il a coécrit le scénario – encore une fois (2) – avec la grande June Mathis, et dans le rôle principal, il retrouve l’immense Alla Nazimova, dans un rôle double (encore) : Mahlee et Blanche Sackville. Bien sûr, les deux jeunes femmes se rencontrent, ce qui permet de vérifier la maîtrise technique de l’équipe de tournage…

 

Décidément, 1919 est l’année des « yellow faces » (3). A l’instar des « black faces » qui voyaient des acteurs blancs se grimer en noir, on a droit ici à des acteurs blancs qui se maquillent en jaunes. Outre Nazimova, on rencontre ici Noah Beery (le frère de) dans le rôle de Sam Wang, un médecin lui aussi métis un tantinet hypocrite, Margaret McWade (Mme Ling, la grand-mère de Mahlee) ou encore Edward Connelly (le général Jung-Lu).

Si le métissage des personnages peut justifier l’utilisation d’un acteur blanc grimé, on a du mal à trouver quelque explication dans le choix des deux autres. Surtout que le film comporte une immense majorité d’interprètes d’origine asiatique. Mais ils ne sont là que pour faire de la figuration, les rôles principaux étant tenus par des blancs.

 

Autre signe des temps qui baigne le film : le métissage. J’en ai déjà parlé ici dans le cadre de différents films, mais ici c’est cette non appartenance à un monde ou un autre qui est le cœur de l’intrigue. C’est parce qu’elle ne peut pas épouser celui qu’elle aime que Mahlee entre dans la clandestinité et va amener la dernière pierre à l’édifice des Boxers : non seulement les parents du jeune Andrew refusent catégoriquement cette union, mais le contact involontaire des mains des deux jeunes gens fait prendre conscience au jeune homme qu’ils sont différents et qu’il n’y a pas de mélange possible. Cette séquence est, à mon avis, la plus tragique pour Mahlee : plus que le refus de Mrs. Templeton (Amy Veness), c’est ce rejet basé sur la différence de couleurs des deux mains qui résume le mieux l’attitude de ces « âmes si charitables » par rapport aux autochtones. Et la référence à Kipling enfonce définitivement le clou : « Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet. » (« Oh, l'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest, et jamais les deux ne se rencontreront »)

 

Malgré tout, ce qui ressort du film, c’est une grande richesse. Les décors sont superbes et les costumes (traditionnels) éclatants, rehaussés par le fait que c’est une copie teintée du film qui a été restaurée, sans oublier les éclairages d’une grande pertinence.

Côté interprétation, Nazimova reste Nazimova : elle est sublime même si elle a tendance parfois à surjouer (on ne se refait pas). La bonne surprise venant surtout de Noah Beery qui, malgré sa « yellow face » est un personnage un brin fourbe mais dont la fourberie semble légitime : les métis sont mal considérés par ceux qui disent vouloir les aider.

Au final, un nouvel élément concernant le métissage, véritable problème identitaire aux Etats-Unis – et aussi ailleurs – où les victimes sont rejetées de quelque côté qu’elles se tournent, parce qu’elles ont seulement eu le malheur de naître.
Mais aussi un très beau film d’un réalisateur aujourd’hui oublié, pionnier du cinéma français et qui dut s’arrêter trop tôt.

Enfin une dernière remarque : parmi les élèves à qui Mahlee fait classe, on peut reconnaître une jeune actrice (elle a 14 ans quand le film sort) qui va bientôt faire parler d’elle : Anna May Wong.

 

  1. Malade il arrêtera de tourner en 1922 avant de s’éteindre en 1931.
  2. Ils ont travaillé ensemble sur cinq films entre 1918 et 1919 : La Lanterne rouge est leur dernière collaboration.
  3. Cf. Richard Barthelmess dans Broken Blossoms.
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