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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Sidney Lumet
12 Hommes en colère (Twelve angry Men - Sidney Lumet, 1957)

Une salle.

Une table.

Douze chaises.

Douze hommes.

Un seul verdict.

Un huis clos étouffant, dans tous les sens du terme : la tension ne fait que monter en même temps que se charge le temps atmosphérique, une chaleur moite et un ciel de plus en plus noir.

Jusqu’au moment où tout éclate : le ciel, les hommes, le verdict.

 

Nous sommes à l’avant-dernier stade d’un procès où un jeune garçon risque la peine capitale. C’est une affaire entendue, tous pensent qu’il est coupable. Chacun va pouvoir retourner à sa vie après une semaine de vacances forcées.

Mais parmi ces 12 hommes réunis, l’un d’eux a un doute raisonnable, celui qui empêche de condamner un accusé : le juré n° 8 (Henry Fonda).

Lentement, méticuleusement et rationnellement, il va retourner les convictions de ces collègues d’occasion.

 

Dès la première intervention du juré n° 8, nous savons qu’il va arriver à les retourner tous : il n’est pas imaginable que le grand Henry Fonda, dans un film aussi grave soit du mauvais côté de la barrière, comme le sont les jurés n° 3 (Lee J. Cobb) et n° 10 (Ed Begley).

Mais si ce juré, seul contre tous (au début), se bat pour faire accepter une autre vérité que celle qui fut démontrée pendant le procès, jamais il n’admet avoir raison dans son raisonnement. Il ne se fonde que sur un principe fondateur de la justice américaine : le doute raisonnable. Et ce doute, il va le transmettre, refaisant, d’une certaine façon, et en accéléré, le procès complet.

 

La pièce de Reginald Rose est une brillante analyse de la justice américaine, mais surtout de ces gens qui composent un jury populaire. On retrouve dans ces douze hommes différents types d’Américains. Ils viennent de milieux différents, s’habillent de façon différente, parlent différemment. Mais si leur rôle social est très différent, certains au-dessus d’autres, ici, ils sont tous égaux. Chaque voix compte.

 

Pourtant tout différencie ces hommes : leur origine, leur âge, leur habillement, leur attitude, leurs préjugés, jusqu’à leur écriture (1). Ce sont des hommes pris au hasard : certains sont déjà rompus à cet exercice, d’autres le découvrent. Ils sont tous américains, mais pourtant, ils ne sont pas égaux : l’un est un homme pauvre, presque honteux de sa condition (le n° 6), un autre, le n° 11 (Jiří Voskovec), est issu de l’immigration, et a dû faire beaucoup d’efforts pour acquérir la citoyenneté et parle avec un léger accent, reprenant même le xénophobe n° 10 à propos de sa façon de parler. Mais malgré cela, ils sont, le temps d’une délibération, sur un même plan.

 

L’habillement est la première chose qui les différencie. Il fait chaud dans cette pièce, malgré les fenêtres ouvertes. Rapidement, ils se retrouvent en chemise, voire en polo. Seuls très peu d’entre eux gardent leur veste et leur apparence soignée. Et finalement, tous ces hommes se retrouvent dans cette délibération : certains par mimétisme – le n° 6 vient d’un même quartier défavorisé – d’autres par leur vie personnelle – le n° 3 est un père comme celui qui fut tué le vieux n°9 (Joseph Sweeney) se sent proche d’un témoin lui aussi âgé. Le n°4 (E.G. Marshall), toujours tiré à quatre épingles, essuyant UNE goutte de sueur sur son crâne dégarni. C’est un homme posé, rationnel, peu impressionnable et toujours maître de lui-même. Le n°7 (Jack Warden) est un homme d’affaire, de type représentant. C’est un baratineur. C’est aussi un homme perpétuellement en représentation, habillés de vêtements différents des autres. Certainement plus colorés que les autres (2), ou même à la limite du criard, conservant inlassablement son chapeau sur la tête.

Même si le n° 8 mène de fait les débats, il n’a jamais de volonté de dominer les autres, expliquant calmement son point de vue pendant que les acharnés de la culpabilité se déchaînent en même temps que l’orage.

Ces hommes sont en colère. Mais finalement, pas parce qu’ils ne sont pas d’accord. Ils sont d’abord en colère contre eux-mêmes, réalisant au fur et à mesure qu’ils ont pu se tromper. Qu’ils auraient pu commettre l’irréparable : condamner un homme à tort. Mais même l’innocence qui se dégage des débats plus ou moins houleux reste sujette à caution. Régulièrement, le n° 8 rappelle qu’ils sont eux-mêmes infaillibles.

 

Et tout l’art de Sidney Lumet, dans cette pièce filmée (parce que ce n’est pas tellement autre chose, sauf que le spectateur au lieu d’être devant une scène, y est à l’intérieur), c’est d’accentuer la tension du film en variant les plans (fixes la plupart du temps) d’un point de vue d’ensemble à différents points individuels (individualisés ?) jusqu’à terminer sur des visages en gros plan : l’un deux, enfermés dans son entêtement, hurlant presque sa conviction (erronée, bien sûr), pendant que les visages des autres jurés se ferment un à un à ses élucubrations qui se vident de sens à mesure qu’il arrive au bout de son délire. Et là, Lee J. Cobb nous livre un numéro formidable.

Il est un pendant magnifique au n° 8, toujours calme mais déterminé. Et leur parcours est similaire dans cette délibération. A un moment, ils se retrouvent seuls contre tous les autres.

Le n° 8 après être tous entrés et avoir comptabilisé les opinions. Mais comme la structure du film est en miroir, à cette dernière opposition désespérée et irrationnelle, va obligatoirement suivre un accord final et tous ressortiront, apaisés, peut être, mais en accord : entre eux, et avec eux-mêmes.

 

Et quand le film se termine, chacun repart dans sa propre vie, oubliant plus ou moins vite les autres, rattrapés qu’ils sont par les contingences de la vie : ils sortent du palais de justice et s’égaillent à tous vent, le dernier échange entre le n° 8 et le n° 9 étant peut-être le plus chargé d’humanité : le temps d’un débat, ils se sont trouvés, ont partagé une même opinion, sans même se connaître nommément. Et c’est quand chacun apprend son nom à l’autre, que quelque chose pourrait naître, qu’ils se séparent, définitivement, mais avec tout de même, le sourire aux lèvres, ce sourire de contentement d’avoir participé à quelque chose de fort, à quelque chose de grand : avoir sauvé la vie d’un être humain.

 

 

(1) Le dépouillement des bulletins montre différents types d’écriture pouvant caractériser la conviction de chaque juré. On trouve de belles lettres d’un homme appliqué ; des majuscules d’imprimerie qui éclatent comme la conviction de l’un d’eux ; une petite écriture de quelqu’un de timide voire mal à l’aise parmi ces gens importants, ou encore un Y mal formé résultant d’un manque d’éducation ou d’un avis tellement évident qu’il ne prend même pas la peine d’écrire correctement…

 

(2) Le film est en noir et blanc.

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