Le 28 janvier 1950, à presque 29 ans, Corinne Luchaire (Nastya Golubeva) meurt de la tuberculose. Pour les spectateurs d’aujourd’hui, Luchaire n’est pas obligatoirement un nom très connu. Mais à l’époque, il rappelait une période bien sombre de l’Histoire de France : La Collaboration.
En effet, Corinne Luchaire était la fille de Jean Luchaire (Jean Dujardin), patron de presse et à ce titre chantre de la Collaboration franco-allemande, fusillé à Châtillon le 22 février 1946.
Mais reprenons.
La petite Corinne (Meherio Patoux), du haut de ses neuf ans, (nous sommes donc en 1930) voit avec admiration son père animer le cercle franco-allemand pour la paix, avec son homologue d’outre-Rhin, Otto Abetz (August Diehl). Tous les deux ont moins de trente ans et rêvent d’une paix éternelle entre leurs deux pays. Trois ans plus tard, malgré l’accession au pouvoir d’Hitler, ils ont toujours ce même rêve, basé sur la conciliation.
Mais quand les Allemands envahissent Paris, cette utopie pacifiste s’est envolée, laissant la place à un certain pragmatisme : il faut collaborer avec les vainqueurs. Certains refusent, ‘autres se réjouissent. Et Luchaire ? Il s’en accommode, par amitié pour Abetz qui est maintenant ambassadeur à Paris, puis par intérêt, l’argent étant un élément qui ne reste pas longtemps entre les doigts de Luchaire.
Magistral.
Evacuons tout de suite les motifs de fâcherie : non, ce biopic n’est pas la véritable histoire de Jean Luchaire et sa fille Corinne : NOUS SOMMES AU CINÉMA ! Alors la vérité est (forcément) tronquée, distordue (etc.). Oui, Abetz a été jugé en 1949 et il est donc impossible que Corinne cite son procès un an avant qu’il se passe. Mais il s’agit ici avant tout d’un film, et non d’un témoignage.
Par contre, si l’intrigue se joue de la « vérité historique », il faut convenir – aisément – que la reconstitution de la France de l’époque est absolument bluffante. Chaque lieu utilisé nous retransmet pleinement fidèlement le décor de cette époque troublée, jusqu’au square où Corinne emmène jouer sa fille (Amra Guthleben). C’est un véritable saut temporel qui nous est proposé, soutenu par les coiffures, vêtements et autres véhicules idoines. Et nous y sautons à pieds joints, tant le produit est remarquable.
Il faut dire que Xavier Giannoli dirige de main de maître ses interprètes. Bien entendu, Jean Dujardin est encore une fois à la hauteur de l’enjeu, campant un Luchaire très convaincant : miné par la tuberculose – et donc condamné à plus ou moins brève échéance – il ne s’arrête pas pour autant de jouir de la vie, fumant (comme un pompier), buvant et toute cette sorte de choses…
Mais la – très – bonne découverte, c’est la jeune Nastya Golubeva, qui nous offre une performance de haut niveau dans un rôle impliquant une mise en abyme : En plus d’être la fille de son père, Corinne Luchaire fut une jeune actrice prometteuse, saluée par la critique, dont la carrière s’arrêta à la révélation de la maladie qui devait l’emporter. Nasty Golubeva exprime magnifiquement l’errance – est-ce autre chose ? – ce cette (très) jeune femme qui choisit (malgré elle ?) la facilité de la collaboration, ignorant tout le reste, jouissant démesurément pendant que d’autres meurent de faim ou sont envoyés par wagons à bestiaux à la mort.
Parce que c’est ça qu’on reproche à Corinne : s’être affichée du côté des vainqueurs temporaires, devenant une image, le faire-valoir d’un système inique, voire ignoble.
Et Xavier Giannoli va construire son film en montrant la progression de l’implication de son duo dans la Collaboration : comment, au nom de l’amitié puis du pragmatisme un homme de gauche, véritable référence intellectuelle a pu s’abaisser jusqu’à soutenir un système qu’il aurait dû combattre. Et en entraînant sa fille dans cette descente progressive aux enfers.
Parce que chute il y a, amorcée par les retournements militaires (Stalingrad, Afrique du Nord) puis le Débarquement, et qui les oblige – comme toute la fine fleur de la Collaboration – à fuir vers l’Est. Et cette décadence s’accompagne de la progression de la maladie, signe prémonitoire de la fin. Prémonition d’autant plus évidente à propos de Jean dont les impacts de balles correspondent aux taches tuberculeuses de ses radios…
Et puis il y a l’époque. Si le maréchal n’est pas interprété, son portrait est bien présent, tout comme sa devise ou encore la francisque. Et Giannoli émaille son film de ces détails rappelant l’Occupation, les isolants pour leur donner une force individuelle qui ancre encore plus ses « héros » dans leur époque. Sans oublier quelques figures associées à la période
Et puisque errance il y a, elle est surtout mâtinée d’insouciance, que ce soit pour la fille comme pour le père. Mais il y aura un prix à payer pour tout cela, cette idée apparaissant furtivement avant de s’imposer inéluctablement.
Et c’est un véritable couperet qui tombe une fois que la « fête » est finie, exposée clairement et presque brutalement par maître Lindon (Philippe Torreton) : certes Luchaire a rendu des « petits services », mais c’est avant tout sa complicité intellectuelle qui lui est reprochée. En effet, quand l’occasion se présente nous ne le voyons pas prendre position dans son journal (éditorial), il n’en demeure pas moins que son quotidien soutient sans restriction la politique vichyste. Les articles antisémites paraissent et Luchaire, s’il ne les a pas signés, les autorise, devenant de fait complice.
Et de la même façon, si Corinne n’a véritablement rien fait de bien répréhensible, son attitude complaisante et surtout son refus de voir la réalité lui seront reprochées, la condamnant )à l’indignité nationale. Pendant 10 ans.
Malheureusement (pour elle), elle n’ira pas jusqu’au bout de cette peine.
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