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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

jacques prevert

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Paul Grimault, #Jacques Prévert
Le Roi et l'Oiseau (Paul Grimault, 1980)

Un roi qui l’ouche.

Un oiseau portant chapeau.

Une charmante bergère.

Un petit ramoneur de rien du tout.

Des policiers à moustaches et à parapluies.

Des fauves.

Un géant de fer.

Et…

Et l’ombre de Prévert qui plane au-dessus de tous.

 

Au royaume de Takicardie, le roi Charles V+III=VIII+VIII=XVI règne sans partage. Un véritable dictateur avec, bine entendu, un culte de la personnalité très développé : partout où porte le regard ce ne sont que gravures, statues et mosaïques aux traits du despote (pas éclairé).

C’est un roi chasseur. Son gibier préféré : les oiseaux.

L’oiseau, lui, s’appelle l’Oiseau, avec une majuscule. Père de quatre oisillons dont un téméraire, il est veuf depuis que le roi a malencontreusement tué son épouse pendant une partie de chasse. Malencontreusement ? Oui, n’oubliez pas qu’il louche, alors pour viser juste, c’est assez limité…

Dans les appartements secrets du roi, deux gravures qui se font (presque) face : une bergère et un ramoneur. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont amoureux. Mais le roi aussi aime le ramoneur. Alors quand les deux jeunes gens sortent du tableau, il n’y a pas de raison qu’un autre roi le fasse aussi, se substituant à l’original qu’il envoie dans un cul de basse-fosse, si ce n’est à la mort…

 

En 1980, quand sort le film, c’est l’aboutissement d’un travaille qui a commencé en 1946, quand Paul Grimault – déjà – avait adapté le conte d’Andersen La Bergère et le ramoneur avec l’aide de son ami Jacques Prévert (ils ont tous deux participé au groupe Octobre). Malheureusement, Prévert disparaît alors que le film va être remis en chantier. Les deux ans qui suivent amèneront l’aboutissement de la collaboration entre ces deux hommes, véritable mise en image du monde du poète.

 

Le Roi et l’Oiseau, c’est un condensé du monde de Prévert, un inventaire et des dialogues merveilleux. On ne peut s’empêcher de penser aux poèmes qu’il a écrit tout au long de sa vie : Pour toi mon Amour, Le Chat et l’Oiseau, Inventaire (bien sûr)…

Le tout dans un univers urbain tout en hauteur, immense et froid. Cet univers pourrait aussi être qualifié de steampunk, quand on voit le déploiement de technique et d’automatisation développé par le scénario : l’ascenseur, la mécanisation…

Le soleil a sa place lui aussi, tout comme le travail, vieille cible du grand Jacques. Et au cas où on serait pas convaincu par le despotisme dictatorial du roi, ce dernier annonce : « le travail, ma belle, c’est la liberté. »

Et puis il y a les jeux sur les mots : un terme en amène un autre qui en amène un autre (etc.) pour finalement s’éloigner du sens initial (les différents nivaux du palais), un peu comme au début de Tentative de Description d’un dîner à Paris – France.

 

On retrouve dans ce dessin animé le style des années 1940-50, avec des personnages très stylisés, des sortes de caricatures, comme on les dessinait à l’époque. Ces personnages sont mêlés à des dessins qui portent plus la marque des années 1970 : on peut voir que les fauves sont moins bien dessinés, plus sommaires. Mais la technique et le trait évoluent avec le temps, et cela n’a pas tant d’importance que ça. La magie opère malgré tout. Et les traits des personnages principaux, très marqués années 1940 apportent une part de la nostalgie qui baigne l’œuvre du poète.

 

L’art pictural est aussi très présent dans ce film. Le culte élevé de la personnalité du roi nous permet d’admirer, mais surtout d’apercevoir, des œuvres célèbres transformées pour l’occasion : on reconnaît Picasso (ami de Prévert), mais aussi Rigaud et son Louis XIV, La Leçon d’anatomie du Dr Tulp de Rembrandt… C’est un festival de trouvailles et d’humour.

Et puis on retrouve, à la fin, le géant de fer dans la pose du Penseur de Rodin, penseur qui envoie le roi au loin - là-bas où c’est tellement loin que jamais on en revient – et termine symboliquement le film, comme l’aurait aimé Prévert.

 

Un film fabuleux et magnifique, dont on ne se lasse pas.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Marcel Carné, #Jacques Prévert
Drôle de Drame (Marcel Carné, 1937)

Un écrivain subversif.

Un évêque pas toujours clair.

Un botaniste au-dessus de tout soupçon (enfin normalement).
Un tueur de bouchers.

Et… et Scotland Yard.

 

De l’humour anglais français. Tel est le film de Marcel Carné, servi admirablement par Jacques Prévert. C’est la deuxième collaboration entre ces deux monstres sacrés et on peut voire que c’est une association formidable : nous assistons à une histoire qui pourrait être assez conventionnelle si elle n’était torpillée par le ton de Prévert.

Il règne dans ce film un vent de liberté hérité du Crime de M. Lange : d’ailleurs, William Kramps (Jean-Louis Barrault) ne s’y trompe pas quand il le décrit.

 

Mais avant tout, c’est le film des monstres sacrés : Michel Simon (Felix Chapel &Irwin Molyneux), Louis Jouvet (Soper, évêque de Bedford), Françoise Rosay (Mrs Molyneux), Jean-Louis Barrault, René Génin (le balayeur de rue)… Ils sont presque tous là (je sais, j’exagère).

C’est un festival d’acteurs servi par un dialogue de premier ordre :

 

« A force d’écrire des horreurs, elles finissent par arriver » (Felix Chapel)

« Mariée ? Heureuse ? – On ne se marie pas pour être heureuse. »

C’est aussi là qu’est entendue l’une des répliques les plus emblématiques du cinéma :

Bedford (Louis Jouvet) : Moi j'ai dit « Bizarre, bizarre »… Comme c'est étrange… Pourquoi aurais-je dit « Bizarre, bizarre » ?
Molyneux : Je vous assure, cher cousin, que vous avez dit « Bizarre, bizarre ».
Bedford : Moi j'ai dit « Bizarre »… Comme c'est bizarre…

 

Bref, c’est une histoire absolument improbable servie par une distribution et des dialogues qui la rendent probable, sinon  possible. On s’amuse de cet écrivain licencieux (Chapel), de son détracteur le plus virulent et le plus proche (Soper est un cousin) le tout avec l’inconvénient du direct : Kramps, le tueur de bouchers capable de faire une entorse à son modus operandi et tuer Chapel.

 

Rien n’est sérieux, et certainement pas les institutions dont la famille, qui est aussi représentée par une vieille tante gâteuse (Jane Lory), capable de renier a famille au profit d’un inconnu publiquement décrié.

 

Oui, Jouvet et Simon ne s’appréciaient absolument pas. Mais tout de même, cette scène commune du canard aux oranges est malgré tout un sommet du genre. Et pas seulement parce que c’est Prévert qui distribue la parole. Ces deux monstres sacrés (le terme n’est certainement pas galvaudé quand il s’agit de ces deux acteurs !) sont à leur plus haut niveau et nous offrent finalement un spectacle qui va au-delà de leur ressentiment personnel (et c’est là que s’affirme le talent) : c’est un véritable sommet ! Il faudra attendre Duvivier pour réussir à les réunir dans La Fin du jour – où, là encore, ils n’ont pas besoin de s’apprécier pour jouer ensemble et nous montrer l’étendue de leur talent.

 

Alors laissons un instant le réalisme poétique de Prévert et Carné, le temps d’un (formidable) film et laissons-nous conquérir par cet humour corrosif où finalement, et malgré tout, l’humain l’emporte : alors que la foule vindicative réclame la tête de Kramps et qu’un pauvre gamin est laissé pour compte, il est tout de même un de ces exaltés pour prendre le temps d’aller le chercher et le ramener parmi les hommes (même s’il rejoint cette même foule !).

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Jean Renoir, #Jacques Prévert
Le Crime de monsieur Lange (Jean Renoir, 1936)

Renoir et Prévert.

Une seule fois ensemble, mais quelle fois !

Nous sommes dans l’univers de Prévert comme jamais on ne le sera au cinéma. Tout Prévert, résumé en un film : l’amour, l’amitié, les jolies femmes, une société sans patron, la liberté…

Et puis une chanson (Au Jour, le jour, à la nuit, la nuit) avec celui qui sera plus qu’un collaborateur : Joseph Kosma vient d’entrer au cinéma.

 

Le Crime de monsieur Lange, c’est avant tout la revanche des petits sur les patrons combinards comme Batala (Jules Berry, formidable). Il faut dire que ces derniers ne sont pas à la noce. Batala est un odieux personnage : escroc, voleur, coureur, menteur, hypocrite…

Alors quand on annonce sa mort, il n’y a pas de quoi pleurer.

Par contre, quand il revient pour tout détruire et reprendre sa place, c’est une autre histoire.
Ce n’est donc pas une surprise si la plupart des interprètes appartenaient au groupe Octobre, troupe de théâtre itinérante fortement ancrée à gauche, qui donne un ton plus vrai à cet engagement.

 

Nous sommes dans la lignée du cinéma réaliste français des années 1930. La même année, Julien Duvivier nous offre La belle Equipe, qui raconte l’histoire de copains qui montent une affaire. Ici aussi, d’une certaine façon, c’est la même histoire. Mais comme nous ne sommes pas chez Duvivier, nous avons plus de chance que ça se termine bien. Pas de collaborateurs qui disparaissent les uns après les autres. Non, mais un fantôme qui revient : celui d’avant, celui de l’exploitation. Batala.

 

Nous ne sommes pas chez Duvivier, certes, mais le ton mélancolique cher à Prévert subsiste : Lange (René Lefèvre), l’auteur à succès est bien celui du titre. Il tue. Et en plus – circonstance atténuante ? – il tue un patron. Et même si Batala était une magnifique ordure, il y a tout de même crime.

C’est d’ailleurs comme ça que s’ouvre le film : un gendarme recherche Lange, qui rôderait dans les environs d’une auberge du Nord – mais le film est tourné au Tréport, lieu mythique de l’époque, synonyme de congés et de liberté pour les travailleurs – dont l’un des clients n’est autre que René Génin, second rôle récurrent de cette période.
Puisqu’on parle de la distribution, on reconnaîtra celui qui fut Mazamette dans la série des Vampires de Feuillade : Marcel Lévesque, dans le rôle du concierge.

 

Mais si Lange est celui qui donne son nom au titre, c’est tout de même Batala qui marque le spectateur. Jules Berry est en pleine forme, sans trop en faire – un peu quand même, sinon, ce n’est plus Jules Berry – et nous offre un Batala des plus répugnants. On applaudirait presque au geste de Lange tellement ce personnage est abject. Mais c’est aussi parce qu’il l’est qu’on a un tel film. Batala annonce, bien entendu, Valentin dans Le Jour se lève : un autre affreux qui se fait tuer, sans laisser beaucoup de regrets.

 

Et le grand moment du film, c’est la mort de Batala, près de la fontaine. Une sorte de mort dans le ruisseau pour un homme qui fut au plus haut dans la hiérarchie de la maison d’édition. Cette mort, logique et salutaire, est avant tout dérisoire : Batala, habillé d’une robe d’ecclésiastique demande un prêtre, que réclame ensuite à corps et à cri le concierge, ivre, que personne – évidemment – ne prend au sérieux.

Juste avant cette mort, il y a le long panoramique qui amène Lange à le tuer. On passe d’un plan d’ensemble à une caméra subjective dans un effet formidable, mais je ne m’étendrai pas plus, allez (re)lire André Bazin.

 

Il y a dans ce film une liberté de ton rare au cinéma. Et cette liberté est signifiée par la prise de contrôle de la revue par une coopérative de travailleurs. Et la première action de cette coopérative est aussi très symbolique : ôter le tableau d’affichage qui était sur une fenêtre, empêchant Charles (le jeune Maurice Baquet) de se rétablir en plein jour. Cette fenêtre qui s’ouvre, c’est aussi cette liberté chère à Prévert et ses amis, ainsi qu’une ouverture vers le monde, vers autre chose.

C’est cette même liberté qui conclut le film quand Lange et Valentine (Florelle) quittent les gens de l’auberge qui les ont mené à la frontière.

 

Peu importe (et même tant mieux ?), finalement, que Lange ne soit pas pris : ce qu’il a fait, il l’a bien fait, et surtout, il l’a fait pour le bien.

 

 

Un petit bonus :

« Ca ne te ferait rien de ne pas parler entre guillemets ? » (Valentine à Batala)

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Marcel Carné, #Jacques Prévert, #Drame
Les Portes de la nuit (Marcel Carné, 1946)

Février 1945.

Deux enfants qui s'aiment (ils ne sont là pour personne).

Un jeune homme qui va retrouver un vieux camarade.

Un camelot et sa marmaille.

Une femme qui quitte son mari.

Un fils et son père.

La Guerre qui se finit.

Et le Destin qui rôde, plus qu'il ne veille...

 

Carné, Prévert, Kosma, Trauner, Brasseur, Loris, Marken... C'est le retour de l'équipe des Enfants du paradis. Et là encore, ce sont des destins croisés. Des gens qui, le temps d'une nuit feront un bout de chemin ensemble. Mais là encore, le Destin, implacable, les marquera.

Parce que le personnage central, c'est le Destin (Jean Vilar). Il est partout. Il agit au bon (?) moment. Mais s'il annonce les événements, il aide aussi à les provoquer. Et Vilar nous propose un personnage riche et ambigu, véritable lien de tous ces personnages : les prévenir de ce qui peut leur arriver, n'est-ce pas aussi les encourager à s'y engouffrer ?

 

Oui, c'est la dernière collaboration (ce n'est peut-être pas le mot adéquat...) de Prévert et Carné. Mais c'est ainsi : un amitié s'éteint, une autre commence avec Yves Montand.

Mais ce film, c'est aussi la véritable avènement de deux jeunes acteurs : Yves Montand (tout juste 25 ans quand le film sort) et Serge Reggiani (24 ans). Montand est un grand dadais, un peu fantasque, mais au visage changeant : il passe de la joie à la tristesse voire à la menace très facilement. Quant à Reggiani, il commence une carrière de mesquin assez réussie. Son personnage annonce Antoine Rougier dans Marie-Octobre.
Parmi les nouveaux venus dans l'univers de Carné, citons Quinquina (Julien Carette), père de famille (très) nombreuse, à la gouaille toujours aussi caractéristique. Notons au passage que sa mégère (Mady Berry) n'est pas piquée des hannetons elle non plus !

 

Mais c'est aussi la fin de la guerre. Et les collabos de tout poil ne sont pas appréciés. Sénéchal père (Saturnin Fabre) en est un magnifique exemple : fourbe et veule à la fois. Répugnant.

Et puis il y a l'élément indispensable à Prévert : l'amour. L'amour des enfants seuls, Etiennette (Dany Robin) et son (très) jeune fiancé (Jean Maxime) ; l'amour qui se meurt, entre George (Pierre Brasseur) et Malou (Nathalie Nattier) ; celui qui naît entre Diego (Yves Montand) et la même Malou...

Même si la guerre est finie quand sort le film, le ton est toujours le même. La seule différence : le Destin qui enfermait les héros dans leur malheur est présent.

Pour le reste, rien ne change. L'amour de Diégo et Malou est le même que celui de Jean et Nelly dans Le Quai des brumes. Un tout petit peu clandestin, et limité par le temps. Mais si Nelly embrassait une dernière fois Jean...

Et puis le comble de l'ironie fatale (du latin fatum, le destin) : le salaud écrasé par sa victime qui ne le sait même pas.

 

Enfin, il nous reste les dialogues. Encore une fois, les répliques de Prévert sont magnifiques :

« Un gavroche dans la famille, passe encore. Mais une douzaine... » (Quinquina)

« Je vous intime l'ordre de vous taire.

- L'ordre. L'ordre nouveau, peut-être ? » (Sénéchal & Quinquina)

« J'en connais qui n'ont pas attendu la fin de la guerre pour faire des affaires, hein, avec les touristes ? Même habillés en vert... » (Quinquina)

« Un grand sourire pour dire bonjour... Un p'tit mouchoir pour dire au revoir. »

 

Et la musique, enfin, entraînante et entêtante, de Joseph Kosma : la valse lente et triste des Feuilles mortes...


A (re)découvrir...

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Marcel Carné, #Jacques Prévert, #Jean Gabin, #Drame
Le Quai des brumes (Marcel Carné, 1938)

Le Havre. Son port, ses quais, ses transatlantiques, sa rue commerçante. A l’écart, chez Panama (1906). Et puis son brouillard. Pire qu’au Tonkin.

Au milieu de tout ça, Gabin (Jean). Ses yeux bleus, sa mélancolie, son petit bout de rêve.

Autour de lui, du beau monde : Quart-Vittel, Panama (1906), Michel, et surtout Nelly. Et puis du moins beau : Lucien, ses hommes de main, et surtout Zabel.

C’est la troisième collaboration entre Prévert et Carné, et ça, c’est inestimable. L’histoire est implacable. Jean ne s’en sortira pas. Mais peu importe, on veut quand même savoir comment il ne s’en sortira pas.

Alors on rêve avec lui et Nelly. Et on y croit, jusqu’au bout. Malgré Zabel, et malgré Lucien.

 

Après la comédie Drôle de drame, voici un film qui respire le réalisme poétique à plein nez. Et c’est tant mieux. Une distribution magnifique, des dialogues (encore) ciselés. Du grand œuvre.

 

La distribution d’abord.

Autour de Gabin, de grands noms du cinéma, qu’ils soient au premier plan ou un peu en retrait. Ils sont là, comme il faut, bien dirigés et bien servis :

  • Michèle Morgan : Nelly, avec ses grands yeux bleus. Que dire d’autre que ce que lui dit Jean ? « T’as d’beaux yeux, tu sais. » Comme Nelly, elle a dix-sept ans. Elle est déjà magnifique. Dire qu’il va falloir attendre encore 16 ans avant de voir ses yeux vraiment bleus sur grand écran…
  • Pierre Brasseur : Lucien, petite gouape sans envergure. Il surjoue un tantinet, mais s’il ne le faisait pas, ce ne serait pas Brasseur.
  • Michel Simon : Zabel. Il est toujours grandiose dans un personnage de salaud. Avec sa sale gueule et sa voix éraillée. Non, il n’est pas beau. Mais il est tellement juste dans ce rôle.
  • Aimos : Quart-Vittel, dans la lignée de la belle Equipe. Jovial, gouailleur, avec son rêve de lit aux draps blancs, « un dessus, un dessous »…
  • Delmont : Panama, comme quand il y est allé, en 1906. Un solitaire, qui tient un rade, où les gens viennent boire le coup et le distraire. Personne ne paie. Qu’est-ce que ça peut faire ?
  • Pérez : il n’est pas encore le directeur des Funambules, mais c’est lui qui amène Jean au Hâvre.
  • Génin (et sa moustache) : le docteur Mollet, celui qui doit emmener Jean loin du Havre, celui qui devait boucler le cycle havrais de Jean.
  • Le Vigan, enfin : Michel Krauss, le porte-parole de Prévert. Celui qui exprime le mieux ce fameux réalisme poétique. Un artiste. Un désespéré. Mais si on peut rendre service…

Et tout ce beau monde gravite autour de Jean.

 

Et Prévert dialogue, c’est beau :

« Tu verrais un crime dans une rose. (Aimos) - C’est ce qu’on appelle la peinture au couteau. (Le Vigan) »

« Je peins malgré moi les choses cachées derrière les choses. Un nageur pour moi, c’est déjà un noyé. (Le Vigan) »

« C’est curieux, sur les vêtements, le sang reste longtemps, mais sur les mains, il s’en va très vite. (Simon) »

« Quand tu parles, on dirait qu’tu patauges dans la vase avec des vieilles espadrilles. (Gabin) »

« Les grandes décisions doivent être prises devant des p’tits flacons. (Génin) »

« Donnez m’en tout d’même un p’tit. - Un p’tit quoi ? - Un p’tit rhum, mais un tout p’tit... Oh, dans un grand verre ! (Aimos) »

« J’avais été heureux dans la vie à cause de toi. (Gabin) »

 

Et puis il y a le chien. Il est comme Jean, seul, perdu au milieu de nulle part. Alors il le suit, il s’attache. Et Jean aussi s’attache. Et Jean l’attache et s’en va mourir.

Alors le chien, désormais seul, s’échappe et quitte Le Havre (1).

Et Nelly reste seule.

 

          1. Ce chien m'a toujours fait penser aux nuages de Brest, à la fin de Barbara...

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Marcel Carné, #Drame, #Jacques Prévert
Les Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945)

Chef d’œuvre absolu.

D’un côté, il y a Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). L’acteur.

De l’autre, Baptiste Debureau (Jean-Louis Barrault). Le mime.

Il y a aussi Pierre-François Lacenaire (Marcel Herrand). Le criminel.

Et enfin Edouard de Montray (Louis Salou). Le riche.

Entre et au milieu, Garance (Arletty). Le nom d’une fleur.

Tous ces personnages se retrouveront à un moment dans le cercle rouge cher à Melville.

Mais en attendant, chacun vit sa vie et gravite autour de Garance.

Tous l’aiment. Chacun à sa manière.

Pour Frédérick, c’est charnel.

Pour Montray, c’est une situation.

Pour Lacenaire, c’est ambigu.

Pour Baptiste, c’est absolu.

Alors chacun évolue et fait ce qu’il sait faire mieux.

Frédérick joue et gagne.

Montray se bat en duel.

Lacenaire joue et perd.

Baptiste ne dit rien et c’est un triomphe.

Et Garance les aime tous. Chacun à sa manière.

 

Parce que c’est une histoire d’amour. Le seul sujet qui vaille la peine.

Et Prévert, après avoir écrit le scénario, nous gratifie d’un dialogue merveilleux. Les répliques se succèdent et font mouche.

On s’amuse avec Frédérick qui a la meilleure répartie. Mais on rêve avec Baptiste qui attend le grand amour et n’est pas capable de le reconnaître quand il est à sa portée. On sourit de l’esprit tortueux de Lacenaire, mais on en frémit. On en arrive aussi à mépriser Montray, ce comte d’en haut qui n’a aucune considération pour ceux qui sont en bas.

Mais surtout, on aime Garance et sa simplicité, sa beauté et sa sensualité. Elle n’a besoin que d’être là pour illuminer l’écran : « Une petite lueur » aime-t-elle à répéter.

Car ce ne sont que des petites lueurs, tous ces personnages qui se côtoient, s’aiment et se perdent. Mais toutes ces lueurs assemblées font un merveilleux feu d’artifices.

 

Et Garance, celle qui est aimée de tous, saisit ces amours et en jouit. Elle est simple. Elle n’a pas besoin de grand-chose.

Mais le destin veille, et tout ne se passe pas comme il faut. Nathalie, qui aime Baptiste le résume : « tu aimes Garance, mais Garance aime Frédérick. »

Alors quand Garance revient, Nathalie (Maria Casarès) en est avertie et fait tout pour les séparer. Elle ne sait pas que le destin veille et les séparera. Pour son malheur, malgré tout. Car même si Garance repart, Baptiste est perdu pour elle.

Et puis il y a tout ce Paris pittoresque cher à Prévert. Même si l’action se situe au XIXème siècle, les humains sont tous pareils. On va découvrir les bas-fonds du Boulevard du Crime, emmenés par Lacenaire. On découvre Fil-de-Soie, l’aveugle qui recouvre la vue une fois le pas de la porte de l’auberge passé. On découvre aussi Avril (Fabien Loris), l’ami de Lacenaire, qui est plus dans l’action que dans la réflexion. Et enfin Jéricho (Pierre Renoir), dit Josué, dit…

Jericho, c’est le mal-aimé. Le solitaire. Le Juif errant. Il est répugnant, avare, veule et indiscret. A l’origine, c’est Le Vigan qui devait l’interpréter, mais la Libération arrivant, il s’enfuit et fut remplacé par Pierre Renoir. On y a certainement perdu.

Alors que Garance attire l’amour de tous, Jericho attire la haine générale. Il est méprisé de tous, sauf Nathalie qui n’est pas capable de haïr quelqu’un, même pas celle qui lui vole Baptiste.

 

Et puis, il y a les regards.

Le regard calculateur et amusé de Lacenaire, le regard jaloux de Frédérick quand Garance revient, le regard enjoué de Garance à chaque instant.

Le regard de Baptiste pendant la pantomime quand il s’aperçoit que Garance et Frédérick sont plus que des amis. Son regard se voile progressivement et se transforme en haine, effrayant Nathalie.

Un autre regard éloquent, celui d’Avril, quand Lacenaire tue Montray. Son regard assuré de mauvais garçon perd progressivement de sa contenance jusqu’au coup de couteau fatal qui le fait sursauter et l’anéantit.

Et puis la musique de Joseph Kosma, dans la clandestinité, qui décline ses thèmes à différents moments du film.

Après l’égarement des Visiteurs du Soir, Carné est de retour avec un chef-d’œuvre. Hélas, tout ce qui suivra ne pourra plus jamais atteindre un tel sommet.

Contentons-nous donc de savourer cette magnifique histoire d’amour, où le personnage central est une femme, ce qui n’était pas souvent le cas des films de Carné.

PS : qui sont les enfants ? Sont-ce ceux qui assistent au spectacle au dernier étage, près du ciel du théâtre ? Ou plutôt ceux qui sont admirés et aimés par ces spectateurs, les acteurs eux-mêmes de cette histoire, les vrais enfants de ce Paradis ?

 

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