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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

drame

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Chronique, #Louis Malle
Le Feu follet (Louis Malle, 1963)

Ca ressemble à une errance, mais ce n’en est pas vraiment une. Ca aurait presque pu être un road-movie, mais là encore, on aurait fait fausse route (oui, je sais, elle est facile)…

Mais il y a tout de même un déplacement : ni une errance parce que cette balade a un but ; ni un road-movie parce que le personnage, s’il se déplace, n’évolue pas une fois son voyage terminé.

Mais reprenons.

 

Alain Leroy (Maurice Ronet) est revenu de New York pour une cure de désintoxication : sa jeunesse fut une suite de beuveries dont il ne s’est jamais remis, enchaînant, malgré son entrée dans l’âge adulte, les verres comme d’autres enfilent des perles.

Voilà quatre mois qu’il est en institution, et il est – enfin – sevré de cet alcool qui amusa tellement ses amis autrefois.

Mais alors que ces mêmes amis ont évolué – en bien ou en mal – lui est resté le même : charmant, charmeur, et surtout seul et malheureux.

 

Alain Leroy, c’est Jacques Rigaut (voir ci-dessous), l’écrivain dadaïste qui a inspiré Drieu La Rochelle (c’est son roman qui est adapté ici). Mais si Rigaut se droguait, Leroy, lui, boit. Trop. Enfin pas tout de suite, puisqu’il faut attendre 75 minutes avant de voir le déclic qui va faire basculer l’intrigue : un verre de cognac, abandonné par Minville (Romain Bouteille), lui-même absorbé par son activisme. Alors Leroy va boire le verre. C’est ainsi que le film s’emballe et prend toute sa dimension.

Et cette dimension, c’est aussi – et surtout ? – à Maurice Ronet qu’on la doit. Il est un Alain Leroy phénoménal. D’ailleurs ce rôle va lui coller à la peau jusqu’à sa mort –d’un cancer du poumon – que d’aucuns identifieront à celle de ce héros singulier…

 

Ce verre d’alcool va modifier le parcours de Leroy : ce qui était un parcours d’adieux à ses amis devient alors l’errance envisagée plus haut. Et cette errance est double : celle de Leroy ainsi que celle de la caméra. Et l’absorption du premier verre fait suite à une observation du monde qui l’entoure, couplé à la rencontre de son ami Dubourg (Bernard « Vidocq » Noël) qui est devenu un bourgeois installé, marié et père de famille : tout ce que Leroy est incapable d’accomplir.

Louis Malle et Ghislain Cloquet (le chef-op’), soutenus par le formidable montage de Suzanne Baron, traduisent magnifiquement l’emprise progressive de l’alcool sur Leroy, créant de micro-ellipses qui embrument le cerveau de cet homme encore jeune qui voit le monde évoluer pendant que lui-même semble stagner.

Et la séquence chez Cyrille (Jacques Sereys) est très certainement le paroxysme de cette nouvelle errance alcoolique. Leroy exprime pleinement son insatisfaction inévitable et surtout insurmontable. Alors qu’on a tendance à boire pour oublier quelque chose, ici l’alcool lui ramène tout dans la face : sa relation avec les autres, son mariage raté, sa vie ratée.

 

Il n’a pas évolué et est resté cet éternel adolescent qu’il était une quinzaine d’années plus tôt (Ronet a 36 ans quand le film sort), insouciant et immortel, incapable de vieillir.

Mais qu’il le veuille ou non, il a vieilli, et son geste final, d’une certaine façon est la seule échappatoire qu’il lui reste pour ne pas trahir ses principes.

Et la séquence finale reste pour moi l’une des plus marquantes de celles que j’ai pu voir au cinéma : le visage figé de Maurice Ronet pendant que nous pouvons lire un extrait du roman.

On pourrait y ajouter les deux phrases suivantes :

« Je sais bien qu'on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m'oublierez jamais ! »

 

Jacques Rigaut (1898-1929)

Jacques Rigaut (1898-1929)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Biopic, #Olivier Casas
Frères (Olivier Casas, 2024)

Ca aurait pu s’appeler Deux Frères, si Annaud n’avait pas intitulé son film ainsi vingt ans plus tôt (eh oui, déjà vingt ans !).

Donc, ils sont deux : Michel « Mick » (Victor Escoudé-Oury, puis Viggo Ferreira-Redier et enfin Yvan Attal) et Patrice « Pat » (Enzo Bonnet, puis Fernand Texier et enfin Mathieu Kassovitz). Leur mère (Alma Jodorowsky) les a oubliés le jour de la sortie de la pension. Mais le problème, c’est que directeur de la pension se suicide : Pat va tenter de le décrocher mais l’homme tombe sur le couteau utilisé.

Panique : les deux frères s’enfuient se réfugier en forêt. Ils y resteront sept ans, à l’écart de tout et de tous.

Plusieurs décennies après, Michel raconte cette enfance hors du commun.

 

C’est très beau. Nous suivons avec plaisir et étonnement l’histoire – véridique ! – de ces deux garçons, avant de succomber à l’émotion qui nous submerge sans pour autant nous noyer, comment ces deux laissés pour compte (à différents niveaux) ont survécu en plein cœur de la nature. Hostile, cela va de soi, mais pas que. Parce que cette vie rude est un extraordinaire souvenir pour ces deux demi-frères (1) dont la disparition au monde n’est une priorité pour personne. Bien sûr il y a le froid et la faim, mais il y aussi le plaisir d’avoir un toit fabriqué soi-même, le bonheur d’avoir attrapé du gibier au collet (ou au lance-pierres) et surtout le véritable soutien qu’ils sont l’un pour l’autre, amenant une sorte de gémellité qui se développera tout au long de leur aventure sauvage (2) et atteindra son paroxysme dans la dernière partie. Et cette gémellité est très bien rendue : j’en ai eu confirmation par une demi paire de jumeaux qui est venue voir le film avec moi !

 

Et cette relation extrêmement fusionnelle est protée à chaque fois par un duo d’interprètes à la hauteur de l’enjeu. A chaque fois, que ce soient les enfants ou les adultes, on retrouve le même degré d’intimité et d’amour fraternel. Sans oublier une certaine ressemblance physique entre chaque membre de ce duo : le fait qu’ils soient présentés comme demi-frères autorise une différence, mais malgré tout, même Attal et Kassovitz ont comme un air de famille…

Et le plus amusant dans ce détail, c’est que c’est Attal le benjamin alors qu’il est –dans la réalité – de deux ans l’aîné de l’autre…

 

Pour le reste, on suit avec beaucoup de plaisir cette narration empreinte d’émotion, par celui qui, comme il le dit (3), qui « doit la vie » à son frère. Ce petit jeune qui abandonne famille et travail pour retrouver au Canada celui qui avait dit que c’était là-bas qu’il voulait y mourir. C’est absolument incompréhensible pour la famille de Michel, mais en tant que spectateur, nous savons pourquoi, et mieux : nous comprenons !

Cette incompréhension est aussi un des ressorts de l’intrigue : à la base, il y a un secret. C’est un secret lourd à porter pour les deux enfants qui – dans l’histoire originale – sont nés dans les années 1940 : les secrets étaient bien gardés dans les familles et aujourd’hui encore, des pans d’ombre subsistent et disparaissent régulièrement… De plus, leur autonomie forcée leur a ôté une part d’éducation indispensable, ils ignorent donc bien des éléments de convenance qu’ils auraient dû acquérir dans un milieu familial plus ou moins normal.

 

Je terminerai en évoquant une polémique qui a secoué la sortie du film dans la région où l’intrigue est censée se dérouler : d’aucuns doutent de ce qui nous est montré voire disent que cette histoire est incohérente. Peut-être. Et oui, il y a quelques incohérences, mais à ceux-là j’oppose toujours la même réponse : nous sommes au cinéma.

Alors, tout est permis. Non ?

 

PS : A propos de cette mère (on ne peut plus volage) et de ces/ses enfants, j’ouvre une parenthèse finale.

(Si Michel a 4 ans quand le film commence et Patrice 5, on en déduit qu’ils sont nés pendant l’Occup’. De là à dire qu’ils sont issus d’un père allemand, il y a un (petit) pas que je n’ose franchir : ce n’est pas le propos du film, mais cela ne me semble pas spécialement fantaisiste…)

 

  1. Sur de nombreux points, leur mère n’était une maman modèle…
  2. Oui, on pense à Victor de l’Aveyron !
  3. C’est présenté dans la bande-annonce.
Michel « Mick » de Robert

Michel « Mick » de Robert

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Epouvante, #Drame, #Jacques Tourneur
La Féline (Cat People - Jacques Tourneur, 1942)

Cette « Féline », c’est Irena Dubrovna (Simone « Séverine » Simon). Jeune styliste au charme indiscutable, elle tape dans l’œil d’Oliver Reed (Kent Smith), alors qu’elle essaie vainement de dessiner la panthère du zoo de New York.

Rapidement, ils tombent amoureux l’un de l’autre et se marient. Mais Oliver n’avait pas envisagé une telle distance entre lui et son épouse : Irena a peur. Peur d’une malédiction qui vient de son pays d’origine (Serbie) qui dit que certaines femmes sont issues de félins, eux-mêmes issus de sorcières (1)… Et qu’elle a peur de venir elle-même une panthère si elle s’approche trop de son mari.

Bien sûr, ce ne sont que croyances qui remontent à l’enfance et son pays natal… Pourtant, un soir qu’elle rentre chez elle, Alice Moore (Jane Randolph) entend les pas précipités d’une femme qui la suit. Puis plus rien.

Rien ? Pour Alice, non. Mais pour le zoo, quelques moutons sont retrouvés égorgés, près des empreintes d’un fauve…

 

Etre le « fils de » n’est pas toujours un atout. Et Jacques Tourneur en a certainement fait l’expérience, lui qui a commencé en montant les films de son père, Maurice. Mais il faut reconnaître qu’avec cette Féline, le petit Jacques est devenu grand, et même un très grand dans le domaine du film d’épouvante. Mais pas seulement. Parce que Jacques Tourneur joue avec beaucoup d’habileté sur la lumière et le son, nous offrant un film qui, malgré le genre parfois déprécié voire méprisé (2), est un pur chef-d’œuvre cinématographique. Tellement qu’on va retrouver dans des films ultérieurs ce même savoir faire out tout du moins quelque chose qui s’en approche, sans obligatoirement le même talent.

 

Deux séquences à elles seules montrent la maîtrise de Tourneur quant au suspense et bien sûr la suggestion : à aucun moment, pourtant, nous n’avons droit à une quelconque transformation comme c’était le cas des différentes versions de Dr. Jekyll & Mr. Hyde. Et jusqu’au bout le doute va subsister jusqu’à la résolution finale, qui ne peut être autre.

Tourneur va utiliser l’opposition ombre/lumière avec beaucoup de brio, aidé en cela par la caméra de Nicholas Musuraca et surtout l’éclairage (et le non éclairage) qui donnent un aspect fantastique au film.

Dans la première séquence, Alice est poursuivie par Irena, donc, mais les pas de cette dernière cessent brusquement et Alice se retrouve seule dans une rue partiellement éclairée. Déjà, l’opposition ombre/lumière est source de tension, mais sur ces images un tantinet angoissante, il n’y a aucun bruit et surtout aucune musique. La tension arrive à un paroxysme qui sera déchiré par l’arrivée d’un bus.

Autre exemple de ce savoir faire, la piscine. A nouveau, Alice rentre chez elle et avant de s’enfermer dans son appartement, elle veut se délasser dans la piscine. Elle est seule et – malheureusement ? – n’a pas allumé la pièce. L’eau va capter quelques éléments lumineux et les réverbérer sur le plafond, amenant à nouveau une sensation de malaise, accentuée cette fois-ci par une ombre on ne peut plus menaçante (3).

 

Mais ces deux séquences n’arrivent pas par hasard, ni seulement pour effrayer (ou faire sursauter) le spectateur : Tourneur, grâce au scénario subtile de DeWitt Bodeen, va progressivement amener les éléments indispensables pour créer le suspense et favoriser un sentiment d’insécurité chez ses personnages : la rencontre devant la cage de la panthère noire ; le chaton ; la visite dans l’animalerie… Sans oublier le décor monomaniaque dans l’appartement d’Irena.

Bien sûr, nous avons droit à une séquence plutôt fantastique : le rêve que fait Irena, synthèse de ses pulsions et de ce qu’elle prouve. Mais c’est ailleurs qu’est le véritable ressort « épouvantable » (au sens premier du terme), dans ce jeu d’ombres et de lumières, ainsi que son adjonction ou non de musique que Tourneur maîtrise à la perfection (ou presque), donnant à son film une dimension supérieure.

 

  1. Les « cat people » du titre original.
  2. L’épouvante n’a pas toujours le vent en poupe chez les historiens du cinéma…
  3. Je ne vous dis pas ce que c’est. Allez voir vous-même…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Chevalerie, #Drame, #Paul Verhoeven
La Chair et le sang (Flesh + Blood - Paul Verhoeven, 1985)

Voilà bientôt 40 ans que ce film singulier est sorti. Singulier parce que, comme le dit lui-même Paul Verhoeven, « c'était un film européen qui essayait d'être américain. Et ça n'a pas marché : il n'est finalement ni américain ni européen. »

Et si ce film a été oublié et surtout éclipsé par la sortie deux ans plus tard de Robocop, n’oublions pas qu’il fut avant tout un échec commercial.

Pourtant…

 

1501. Voilà bientôt un demi-siècle que Constantinople est redevenu Istanbul et que la Guerre de Cent ans est terminée, et une nouvelle ère s’ouvre aux Européens, basée sur l’Humanisme et le savoir, incarnés par Steven (Tom Burlinson), fils du seigneur Arnolfini (Fernando Hillbeck) (1).

Ce seigneur, quand débute le film, essaie de regagner son fief et assiège sa capitale. Il est aidé de mercenaires farouches avec parmi eux Martin (Rutger « Roy » Hauer), contre un large butin une fois le combat terminé. Mais une fois la ville reprise, Arnolfini revient sur sa parole et chasse cette horde qui n’a plus qu’une idée en tête : se venger de ce félon.

La venue de la jeune Agnes (Jennifer Jason Leigh) va lui permettre d’assouvir une partie de cette vengeance.

 

De la chair et du sang : le titre est tout un programme qui va se dérouler pendant deux heures, alternant les scènes de combat et de repos, avec en prime une sensualité plutôt débridée, puisque peu d’actrices ne montrent pas leur poitrine… Mais réduire ce film à une série de coucheries serait une grave erreur, car Paul Verhoeven, dans ce film qui ne ressemble donc à rien (de connu), nous dresse un tableau de cette époque charnière qui coïncide à l’extinction d’une époque – le Moyen-Âge – et l’avènement d’une autre – la Renaissance. Mais l’ère médiévale a la vie dure et il faut du temps pour que de nouvelles idées s’imposent : en médecine comme en religion, ainsi que dans « l’art de la guerre » (2).

 

C’est donc spectaculaire et porté par une distribution (très) internationale ce qui ne facilite pas le tournage : Verhoeven, tout comme Hauer est néerlandais, Leigh et d’autres sont américains, Hillbeck espagnol, Burlinson Australien… Mais malgré tout, le film se tient et on suit avec intérêt cette histoire d’amour (il y en a une, très compliquée) mâtinée de chevalerie. Enfin chevalerie cinématographique : ne vous attendez pas à voir Arthur et ses compagnons de la Table Ronde. Ils n’ont de chevalier que la tenue vestimentaire, parce que pour ce qui est de l’aspect « chevaleresque », c’est plutôt barbare et compagnie. Ca tue, ça viole, ça boit… Bref, nous sommes bien loin de Chrétien de Troyes.

 

Et l’habileté de Verhoeven, c’est de réussir à recréer une époque – d’une certaine manière – sans toutefois trop la marquer. Les lieux choisis sont assez anonymes – sauf le château de Belmonte – et reflètent d’une certaine façon l’Europe médiévale, avec ses grandes étendues désertées, où pousse de temps en temps un château.

Quant aux trouvailles de Steven, si elles s’inspirent de techniques véritables, on a le droit d’être tout de même dubitatif quant à leur réalisation, et en particulier sa tour d’assaut télescopique !

Qu’importe, nous sommes au cinéma et tout est permis, même ceci !

 

Par contre, là où, à mon avis, le bât blesse, c’est le personnage de Martin. Non pas Rutger Hauer qui est encore une fois impeccable, mais bel et bien celui qu’il interprète. On dirait que Verhoeven n’arrive pas à se décider quant à la véritable position de ce mercenaire : tantôt bon, tantôt beaucoup moins, il n’en demeure pas moins très attiré par la jeune Agnes. Et s’il se bat à l’ancienne, il n’est pas contre le fait d’essayer de nouvelles techniques. Lui aussi (3).

Nous suivons donc Martin et sa bande (lui en priorité) mais il n’est jamais montré comme le « héros » de l’histoire. Tout comme Agnes qui est la jeune fille pure (au début) mais n’a pas un rôle très manichéen comme on en a l’habitude dans les films de chevalerie. Certes, elle est la véritable héroïne de cette intrigue mais son positionnement ambigu – comme celui de Martin – a tendance à nous empêcher d’apprécier pleinement ce film. Et il manque à la résolution finale un petit quelque chose qui aurait très certainement plus conquis le public : un duel d’explication entre Martin et un de ses adversaires.

Nous ne l’avons pas. Tant pis.

 

Mais quoi qu’il en soit, on ressort satisfait de cette épopée semi-médiévale, grâce surtout à l’interprétation et je terminerai en m’attardant sur le personnage du Cardinal (Ronald « Toht » Lacey), autre élément de son époque. Il est clerc et rempli de superstition, n’hésitant pas à occire ceux qui ne sont pas d’accord avec lui ! Bref, un drôle de paroissien qui suit Martin parce qu’il croit y voir « des signes ». Mais le temps n’est plus aux signes ni à la superstition : la raison est en train de s’installer et des gens comme lui sont appelés à disparaître… Mais pas complètement !

 

  1. Doit-on voir dans ce patronyme un clin d’œil au couple qui s’est marié chez Van Eyck, symbole pictural de la Renaissance ? (cf. National Gallery, Londres)
  2. Un jour, il faudra m’expliquer en quoi la guerre est un art…
  3. Vous chercherez qui d’autre se « modernise »…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Politique, #Drame, #Teddy Lussi-Modeste
Pas de Vagues (Teddy Lussi-Modeste, 2024)

Julien Keller (François « D’Artagnan » Civil) est professeur de français au collège Paul Eluard. Suite à un début d’étude du poème de Ronsard Pour Cassandre (1), il se retrouve accusé par une élève – Leslie (Toscane Duquesne) Reynaud – de l’aguicher, voire de lui faire des avances.

La famille est avertie, famille dirigée par le frère aîné (Armindo Alves de Sa) du genre brutal, et le cauchemar commence, avec menaces de mort à l’appui.

Mais Julien est fonctionnaire d’état alors il peut compter sur sa hiérarchie pour le soutenir. Enfin il devrait, parce que cette histoire malencontreuse n’est pas une bonne publicité pour l’établissement et son principal (Francis Leplay) qui préfère attendre de voir ce qu’il va se passer avant de prendre une décision : surtout, ne pas faire de vagues…

 

Voilà déjà vingt ans que Teddy Lussi-Modeste traîne sa bosse dans les milieux cinématographiques et enfin, on entend vraiment parler de lui (2) ! Il faut dire que son dernier film a de quoi faire parler, contrairement à son titre emprunté à une tendance qui s’est épanouie dans l’Education Nationale…

De bout en bout, son film et ses différents interprètes sont absolument justes. Tout est plus que plausible. Et pour cause : Teddy Lussi-Modeste est parti de sa propre expérience en tant que professeur de français, injustement accusé de harcèlement par une élève de treize ans.

On trouve dans ce film non seulement les relations professeurs-élèves inévitables mais aussi toutes les autres qui ont tendance à être éludées quand on parle du métier d’enseignant (3) : avec les parents, la hiérarchie et les collègues.

 

Et c’est surtout là que ces vagues ont tendance à se créer : une sorte d’effet papillon contre lequel on ne fait rien. La rumeur, c’est le premier battement d’aile du papillon, il suffit qu’elle soit relayée opportunément et elle devient la tempête décrite par Don Basilio (Le Barbier de Séville, G. Rossini). Et ces relais funestes sont tous contenus dans les relations énoncées ci-dessus.

Et dans le cas de Julien s’ajoute une composante importante : son homosexualité. Parce que si la société dans son ensemble accepte plus les homosexuels qu’autrefois (4), cela ne concerne pas tous les individus : les homophobes sont très nombreux, encouragés de surcroît par certains religieux que je ne nommerai pas, vous le ferez vous-même.

Et cette homosexualité est ici un élément central dans la perception des autres de sa personnalité : on passe de la moquerie des élèves à l’indignation d’une collègue, Claire (Emilie Incerti Formentini), voire la menace du frère de Leslie à l’encontre de ce professeur.

 

La moquerie des élèves pourrait se comprendre : adolescents, le rire est avant tout une protection, surtout à un âge où on se cherche et où l’homosexualité peut-être une tentation quand elle n’est pas une réalité difficile à assumer face au regard de l’autre.

Mais l’attitude de la collègue est, à mon avis, inadmissible. Tout comme les reproches des autres collègues – pas si tendres que ça – qui ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre, choisissez ; pour ma part, c’est fait) que Julien ait gardé pour lui son orientation sexuelle. C’est d’ailleurs lors de ce coming out forcé qu’ils se révèlent : ils ne le voient plus de la même façon et cette orientation devient un nouvel élément à charge contre lui. On comprend alors sa réticence à en parler.

Les parents enfin, ajoutent à ce climat délétère et suspicieux. En effet, entre celle qui commente sur son téléphone aux autres parents la sortie à laquelle participe Julien et une autre qui encourage sa fille à noter toutes ses interventions en cours, comment rester serein ?

On ne peut pas.

Et puis il y a l’Administration, à travers le principal, qui ne bouge pas. Au contraire, elle freine les velléités de l’enseignant en espérant que tout va se tasser, avec en prime une suspicion envers ce même enseignant. Si le principal ne lui dit pas qu’il l’a bien cherché (refrain très connu), il le reconnaît tout de même coupable d’une certaine façon de cette situation, occultant la réalité.

 

Parce que la réalité de cette situation, c’est avant tout une injustice flagrante née d’une volonté de nuisance avérée mais qui, malheureusement ne possède pas de véritable solution : il est plus facile d’accuser – ou de laisser accuser – un professeur plutôt que de s’attaquer au véritable problème qui gangrène l’Ecole depuis plusieurs décennie : la parole libérée plus ou moins délibérée. Moins ici pour Leslie, qui est entraînée dans cette situation par les véritables coupables (je ne vous dirai pas qui !). Beaucoup plus pour celle qui a amené la mort de Samuel Paty voici maintenant plus de trois ans.

 

Alors, à quand une vague ?

 

  1. « Mignonne, allons voir si la rose… »
  2. Personnellement, je le découvre.
  3. « Le plus beau métier du monde », c’est bien connu !
  4. Un autrefois pas si éloigné que ça, malheureusement…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #İlter Çatak
La Salle des profs (Das Lehrerzimmer - İlter Çatak, 2023)

Un collège.

Des élèves.

Des professeurs.

Des vols.

Un vol.

Un ordinateur allumé.

Un chemisier avec des étoiles.

 

[Attention : De vrais bouts de résolution de l’intrigue se sont glissés dans le texte qui va suivre. A vous de voir le film avant, de lire malgré tout, ou de passer votre chemin…]

 

Terrifiant.

Quinze ans après La Vague, le cinéma allemand nous propose une nouvelle immersion dans le système scolaire. Et cette analogie n’est pas innocente parce que nous assistons encore une fois – mais de façon moindre – à la réapparition des anciens démons. En une séquence, tout est résumé :

La direction fait une descente dans une classe, suite à une dénonciation, exclut toutes les filles, et fouille tous les porte-monnaie. Et c’est Ali (Can Rodenbostel) qui est emmené. Ali, un enfant issu de l’immigration…

 

Mais c’est avant tout le vol d’argent dans la veste de la jeune Carla Nowak (Leonie Benesch, formidable) qui va faire basculer le scénario dans une atmosphère malsaine, pleine de suspicion, de doute et de malaise. Parce que Carla est professeure – de maths et d’EPS – et le vol principal s’est passé dans la fameuse « salle des profs » du titre. Et surtout, le chemisier étoilé n’appartient pas à un élève : alors que les vols dont on parlait au début ressemblait plutôt à des histoires d’ados (portable, argent, crayons…), ce nouveau délit concerne les adultes. En effet, ce n’est rien moins que la secrétaire – et un peu factotum – du collège, Mme Kuhn (Eva Löbau), qui est la seule que nous voyons porter un tel chemisier. Mme Kuhn qui travaille au collège depuis bientôt quinze ans !

 

Seulement voilà : il est interdit de filmer les gens à leur insu. Et cela va devenir l’un des enjeux de cette intrigue, qui va déborder de l’univers clos de la salle des professeurs. Parce que, au final, nous ne sommes pas si souvent que cela dans cette salle emblématique. Et si c’est de là que part le « scandale » (la une du journal du collège), ce sont avant tout les relations entre les élèves et les professeurs – et en particulier avec Carla Nowak – qui sont le véritable ressort de l’intrigue. Parce qu’il faut ajouter un élément supplémentaire à cette atmosphère malsaine : Oskar (Leonard Stettnisch).

 

Oskar n’a pas beaucoup de chance. En effet, en plus d’être l’élève le plus doué de la classe – ce qui lui amène des jalousies, il est le fils d’un des personnels du collège. Oui, vous avez deviné – ou vu le film – son nom de famille est Kuhn. Et Oskar va devenir, malgré lui (?), le centre de l’intrigue. Il se retrouve à faire le tampon entre sa mère et le collège – pas seulement avec Carla – tout en étant le centre de l’attention de ses camarades de la classe (et du reste du collège). Avec d’un côté ceux qui le soutiennent et de l’autre ceux qui le méprisent. Doublement parce qu’il est le plus fort de la classe. Avec en prime quelques idées nauséabondes sur l’hérédité : le fils d’une voleuse ne peut être que voleur…

 

Et İlter Çatak va progressivement développer son intrigue tel un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage, détruisant les relations entre les différents individus qui composent ce microcosme fermé qu’est l’école. Il n’y a plus de confiance : toutes les relations qui se sont créées pendant les premiers mois de l’année scolaire se retrouvent remises en cause. Et les différentes stratégies élaborées par Carla pour capter l’attention des élèves vont-elles aussi en pâtir.

Carla est une jeune prof et elle vient d’arriver dans cet établissement. Si elle a été bien acceptée par ses collègues, on comprend rapidement qu’elle n’est pas complètement à l’aise du fait de son arrivée récente dans l’établissement qui s’ajoute à sa jeunesse dans le poste. Alors se retrouver à accuser – plus ou moins ouvertement – une collègue de travail revêt une autre importance. Surtout que la personne soupçonnée est tout sauf une inconnue pour les élèves qui la consultent souvent et l’apprécient beaucoup.

 

Et Çatak (avec son complice de toujours Johannes Duncker au scénario) va utiliser avec beaucoup d’habileté ce rapport entre les élèves et les personnels, amplifiant une différence déjà fortement définie : morphologiquement (adulte-enfant) et fonctionnellement (autorité-obéissance).

Cela passe par le rejet du système – à travers la professeure – ainsi que des prises de position un tantinet exacerbées comme savent le faire les adolescents. Et je pense que tous les enseignants qui ont vu ce film ont éprouvé le même malaise que Carla quand ses élèves ont décidé de ne pas parler pendant son cours, en réaction à cette information terrible qui s’est mêlée à la rumeur inévitable. Et même si ce silence ne dure pas, l’impression reste gravée au plus profond de la professeure comme des spectateurs.

 

Bien entendu, Çatak et Duncker ne résolvent pas l’aspect policier de l’intrigue et on ne sait pas vraiment si Mme Kuhn est coupable ou non, et d’ailleurs, nous n’en sommes plus là : Oskar, malgré son éviction est revenu en cours, et n’a pas l’intention de partir, malgré l’insistance de Carla et de ses supérieurs.

Et la séquence finale est absolument fabuleuse : Oskar est porté sur sa chaise, tel un souverain son trône, à travers le collège, tandis que la musique est devenue munificente (ouverture du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn), donnant une emphase à l’aspect monarchique de la situation.

 

Mais, outre un basculement final, cette parade grandiose tombe à plat à cause des différents plans qui l’ont précédée : le collège est absolument vide !

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Road Movie, #Denis Villeneuve
Incendies (Denis Villeneuve, 2010)

Au début, il y a Nawal (Lubna Azabal). Et puis Wahab (Hamed Najeb). Elle est enceinte. Il est tué. Elle accouche d’un fils.

Et puis il y a Jeanne (Mélissa Désormeaux-Poulin) et Simon (Maxim Gaudette), les autres enfants de Nawal.

Nawal vient de décéder et elle charge ses enfants de retrouver leur père – qu’ils croient mort à la guerre – et aussi leur frère, celui qu’elle a eu avant eux.

Alors Jeanne part au Moyen-Orient. Sur les traces de sa mère afin de retrouver ce frère qui semble tomber (tombé ?) du ciel.

 

Denis Villeneuve n’est pas ce qu’on appelle un réalisateur prolixe. Après (presque) dix ans sans un long métrage, il est entré dans une production un tantinet plus resserrée en 2009 et qui se poursuit depuis. Mais malgré tout, on attend toujours avec impatience sa nouvelle création (1). Quoi qu’il en soit, en attendant, il reste ses autres films qui permettent de patienter.

Et Incendies est une très belle occasion de (re)découvrir ce réalisateur de génie (j’ose !).

 

Il y a dans ce film un dimension road-movie qui se mélange avec un conflit qui ne dit pas son nom : à aucun moment nous n’apprenons le nom du pays où se déroule la majeure partie de l’action : seul le Canada (Québec, bien sûr, puisque le film est francophone en partie) est un lieu réel. Pour le reste, chacun peut imaginer ce qu’il veut : la Palestine (mentionnée sur une vitre) ou le Liban avec ses villes fantômes. Et puis comme la pièce dont s’inspire le film est de Wajdi Mouawad qui est lui-même libanais… Et que ce dernier s’est inspiré lui-même de l’histoire de Souha Bechara (voir ci-dessous) qui fut détenue dans une prison (dure) secrète du Liban… Le choix se restreint.

 

Nous allons donc suivre les différentes étapes de la vie de cette « Femme qui chante » dans un pays livré à la guerre civile (entre chrétiens et musulmans entre autres), reniée par sa famille (elle est enceinte alors qu’elle n’est pas mariée) et qui se retrouve en plein milieu d’un conflit qui non seulement va s’éterniser mais aussi lui causer des torts supplémentaires : seule et déracinée, il est toujours difficile de se faire une place dans une guerre où on ne considère aucun des belligérants comme légitimes.

Et ces étapes vont être doublées par ses deux enfants, à la recherche de leur famille, de leurs racines, de leur père, de leur frère.

Et bien entendu, comme dans tout bon road-movie qui se respecte, une fois le voyage (l’errance ?) terminée, les différents protagonistes seront métamorphosés, très différents de leur état initial.

 

Et les « incendies » du titre ? Il y en a un bien réel quand Nawal prend le car vers le sud, à la recherche de son enfant qu’elle a dû abandonner à la naissance avant de s’enfuir. Et cet incendie est terrible : il fait suite à une violence froide et déterminée de miliciens chrétiens envers des musulmans. Et Villeneuve ne fait pas dans le détail pour exposer cette violence : elle nous agresse de par sa soudaineté et sa brutalité. Mais il sait aussi exprimer la violence sans nous la montrer, nous laissant imaginer ce qui a bien pu se passer. Ce sont les ruines noircies par la suie dans la maison familiale rasée en représailles, mais c’est aussi Nawal allongée par terre après avoir été violée : dépenaillée, se tenant le bas-ventre et surtout se retenant de pleurer pour ne pas contenter son bourreau.

 

Mais alors pourquoi ce pluriel dans le titre ?

A vous de vous faire une idée.

La mienne est faite, et je ne veux surtout pas vous influencer…

 

  1. Il lui faudra trois ans avant de revenir sur les écrans pour son film suivant…
Souha Bechara

Souha Bechara

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Peter Bogdanovich
La dernière Séance (The last picture Show - Peter Bogdanovich, 1971)

Bien sûr, si des éléments de résolution de l’intrigue se sont glissés dans les mots qui suivent, vous aurez été prévenu·e·s…

 

Anarene, Texas, 1951.

On s’ennuie ferme dans cette bourgade texane, quand on est jeune. C’est le cas de Sonny Crawford (Timothy « Johnny » Bottoms), qui suit les cours du lycée et arrondit ses fins de mois au chantier pétrolier. C’est aussi le cas de Duane (Jeff « El Duderino » Bridges) qui a un avantage sur son (meilleur) ami : il sort avec la belle Jacy Farrow (Cybill Shepherd), et ça a l’air franchement sérieux.

Mais on sent qu’il manque quelque chose à ces adulescents. Un peu d’aventure, de fantaisie, de… Ce que vous voulez !

Que reste-t-il alors à ces jeunes gens ? La guerre (de Corée) ou la vie plus ou moins stéréotypée de leurs parents… Sans véritablement de variante possible.

 

Cette dernière séance, c’est celle du cinéma d’Anarene, après une séance de Red River (Howard Hawks, 1948), même pas un film de l’année, c’est vous dire la misère dans laquelle est tombé ce lieu culturel : quand le film commence, c’est Father of the Bride (Vincente Minelli, 1950), vite remplacé par Winchester ’73 (Anthony Mann, 1950), de la même époque.

Mais ce qui saute aux yeux de cette époque, c’est le désœuvrement. Et Peter Bogdanovitch rend très bien compte de cette période à travers ces (ses) trois héros (qui n’en sont pas).

Mais la grande différence, c’est qu’entre 1951 et la sortie du film, la révolution sexuelle est passée par là, et on ne se gêne plus pour montrer les corps (féminins, surtout) dans leur simple natureté. Pour les hommes, c’est encore un peu tôt semble-t-il… Toujours est-il que la belle Jacy est attirée par ces riches (plus ou moins) oisifs qui se baignent nues dans la piscine, s’affranchissant des conventions, ce que Duane n’est pas capable de faire.

 

Mais malheureusement pour elle, elle sera rattrapée par son époque, et si elle ne finit pas avec Duane – qui part en Corée – elle n’en finit pas moins avec Sonny, et ce n’est pas faute d’avoir essayé !

Rien d’étonnant cela : jamais il ne remettent en cause ou en question leur vie. Ils ferons comme leurs parents avant eux (etc.), comme le montrent les deux interventions de l’hymne du lycée : la première est spontanée, dans la voiture de Jacy, et chacun semble y trouver son contentement. La seconde, c’est quand la nouvelle équipe se prépare au match d’ouverture de la saison. Sonny, même s’il a quitté l’école ne peut s’empêcher de le chanter. Par réflexe plus qu’autre chose.

Parce qu’on sent que ces jeunes personnes étouffent. A l’instar des jeunes Anglais dans les premières années Thatcher (1), peu d’opportunités s’offrent à eux : la guerre ou le conformisme (le chômage pour le héros de Loach). Mais quand Bogdanovitch nous décrit cette situation, il n’est pas tellement loin de celle qu’on attend des jeunes gens vingt ans plus tard : le même conformisme un tantinet consumériste ou la guerre, celle du Viêt-Nam.

 

Et Bogdanovitch ne donne aucune solution. Il laisse ses personnages à leur – triste ? – sort, mais ont-ils le choix ? La seule opportunité qui s’offre à eux, c’est le rêve : celui de croire qu’on peut être heureux malgré le poids familial. Une véritable chimère pour ces jeunes gens coincés : trop jeunes pour avoir fait la Guerre (41-45), et trop jeune pour attendre le milieu des années 1960 : quand elles arriveront, ce sera trop tard.

Pour eux. Pas pour leurs enfants.

Enfin j’espère…

 

  1. Cf. Looks and Smiles  (Ken Loach, 1981)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Darren Aronofsky
The Whale (Darren Aronofsky, 2022)

Attention, cet article a tendance à révéler quelques éléments-clés de l’intrigue…

 

La baleine du titre, c’est Charlie (Brendan Fraser). Il est, comme son surnom l’indique, énorme. Il dispense des cours d’expression écrite par internet pour des étudiants qui ne connaissent que sa voix.

Seulement voilà, Charlie est arrivé à une impasse : il lui reste une semaine à vivre. C’est peu pour rattraper une vie et gagner son salut, surtout quand on a abandonné sa famille – sa femme Mary (Samantha Morton) et surtout sa fille Ellie (Sadie Sink) – pour un de ses étudiants, qui est mort depuis : c’est suite à cette perte que les choses se sont emballées et que Charlie est devenu ainsi.

 

Décidément, 2023 (en France, le film est sorti le 8 mars !) aura été riche en films de qualité. Parce que ce dernier film de Darren Aronofsky est absolument fabuleux. Certes, le maquillage (avec les prothèses) de Judy Chin et son équipe fait beaucoup pour l’aspect spectaculaire, mais l’arrivée du numérique dans les années 1990 nous rappelle que les images ne suffisent pas. Et l’interprétation de Brendan Fraser est tout bonnement phénoménale, aussi impressionnante que son apparence. Il est époustouflant de justesse, interprétant un homme fini, plus ou moins malgré lui, mais conserve par-dessus tout un optimisme que certaine juge horripilant. Sa seule quête, c’est la vérité, l’honnêteté. C’est cela qui le fait survivre et rien d’autre, plaçant au-dessus de tout un texte d’une authenticité absolue (pour lui), pour des raisons que le spectateur mettra du temps à comprendre (1).

 

Et encore une fois, si l’interprétation de Brendan Fraser est extraordinaire, c’est aussi parce qu’il est entouré d’interprètes à la hauteur. Hong Chau (Liz), tout d’abord, qui est le véritable lien entre tous les personnages, présents ou passés, amie fidèle qui se désole de voir cet homme condamné. Mais c’est surtout les rapports (affrontements) entre Charlie et Ellie qui donnent au film sa dimension. Ces deux protagonistes ne peuvent pas être plus dissemblables et pourtant ils sont pareils, et ne pouvaient que se retrouver ensemble, inéluctablement. Ce sont à chaque fois des moments forts où affleure l’amour : celui d’une fille pour un père qu’elle a perdu, celui d’un père pour une fille qu’il a abandonné.

Entre eux deux se tient la mère, l’ex-femme. Et là encore, nous assistons à une belle performance parce que les deux autres membres de cette famille singulière prenant tellement de place, il était difficile de trouver la sienne. Et Samantha Morton y arrive pleinement, nous offrant en même temps lune des plus belles séquences du film, quand elle écoute la respiration « sifflante » de Charlie. Il reste encore un tout petit bout d’amour entre eux, qu’ils le veuillent ou non. La preuve : Ellie.

 

Et comme nous sommes dans le cinéma américain, pas besoin de chercher bien loin l’inévitable rédemption : elle baigne la vie de Charlie qui, sachant qu’il va mourir, ne recherche pas un quelconque salut religieux – comme le lui propose Thomas (Ty Simpkins, impeccable lui aussi) – mais cette rédemption universelle qui veut qu’une vie n’aura pas servi à rien. Et vous imaginez bien que ce sera& le cas, mais de quelle façon !

C’est un autre grand moment du film qui voit Charlie obtenir in fine ce salut tant espéré, salut qui passe aussi par quelque chose que va (enfin) prononcer Ellie et que nous attendons depuis longtemps.

Et cette séquence est admirablement amenée par Aronofsky et son équipe : la pluie a cessé et Ellie va lire le texte qui fait tant de bien à celui qui est – malgré tout – son père. Et Matthew Libatique filme en contre-jour afin de donner à cet instant – de grâce – une dimension ésotérique voire angélique. C’est une nouvelle Annonciation : Ellie (par la force des choses) devient l’ange annonciateur de la mort de Charlie, et comme l’Annonciation précédente (2), c’est aussi un moment de bonheur.

 

Un film inoubliable.

 

  1. C’est voulu. Je n’en dirai pas plus.
  2. Luc 1 : 26-38

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Guerre, #Claude Autant-Lara, #Gérard Philipe
Le Diable au corps (Claude Autant-Lara, 1947)

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. » (Arthur Rimbaud)

17 ans, c’est l’âge de François Jaubert (Gérard Philipe), en cette année 1917 qui voit Nivelle mener une grande offensive (inutile). C’est donc la Guerre et le lycée de François abrite aussi un hôpital. Dans cet hôpital officie Marthe (Micheline Presle, 101 ans le 22 août dernier), sur la demande de sa mère (Denise « Poupette » Grey).

Ils se rencontrent. Deux fois. Ils s’aiment. Pour toujours.

Sauf que Marthe est fiancée. A un Poilu (Jean Lara).

Et malgré son mariage avec ce soldat toujours absent, elle continue d’aimer François, le recevant à la nuit tombée chez elle.

 

Bien sûr, Gérard Philipe n’a pas 17 ans, mais c’était son âge quand la guerre a éclaté, tout comme Micheline Presle, alors cette histoire de jeunes gens pendant la guerre, cela aurait pu vraiment être la leur. On retrouve dans ces deux personnages l’insouciance de la jeunesse, ainsi que le sentiment d’amour éternel qui caractérise cette période (1). Et comme son aîné (1), cet amour est tragique : pas question qu’il survive (l’amour) à la période. En effet, qu’on soit en 1917, en 1923 (quand sort le livre de Raymond Radiguet) ou 30 ans après (quand le film sort sur les écrans), il est inconcevable de célébrer l’adultère : non seulement elle est mariée, mais en plus son mari est sur le Front ! Bref, ce sera tout une histoire, la sortie de ce film, qui consacre deux jeunes interprètes : Gérard Philipe et Micheline Presle.

Et c’est vrai qu’ils sont magnifiques, tous les deux. Elle, très belle, avec ses grands yeux tristes, et lui, adolescent éternel.

 

Et Claude Autant-Lara, qui n’est plus un novice dans le métier, dirige avec beaucoup de brio ce couple qui va à contre-courant de la morale de l’époque (celle que vous voulez : 1917, 1923 ou 1947). Mais pas seulement eux. Le personnage du père de François (Jean Debucourt) n’est pas si obtus qu’on pourrait le penser, un tantinet tiraillé par la morale et le bien-être de son fils. C’est très certainement le personnage le plus proche de François, plus certainement que son ami René (Michel François qui, lui, a l’âge de son rôle !). Par contre, le personnage le plus ambigu est celui de la mère de Marthe : Denise Grey interprète ici une femme qui semble veuve et ne voit pas d’un bon œil l’apparition de ce jeune homme si séduisant. Et son ambiguïté tient dans le fait qu’elle sait que sa fille couche avec François et surtout ne fait rien pour les séparer tant que le troisième homme est à la guerre (2).

Et la morale de cette époque va surtout être illustrée par le couple de logeurs de Marthe (et son mari : ce sont deux de ces petites gens que Gabin-Grandgil fustigera dans l’inoubliable Traversée de Paris presque dix ans plus tard. Il faut dire qu’ils sont caractéristiques : entre elle (Jeanne Pérez), commère inévitable du fait de sa position (concierge), et lui avec son casque colonial, on sent tout de suite que la médisance va voler bas, ce qui est, bien entendu, le cas.

 

Et puis il y a la guerre qui est omniprésente, bien qu’on n’en voie aucune phase. Et le fait de commencer l’intrigue par la fin de cette guerre est une formidable idée : pendant que canon tonne et que le tocsin résonne, saluant les premiers instant de l’Armistice, avec les scènes de liesse de la population, un cortège se met en route vers l’église, accompagnant un cercueil marqué de la lettre L comme Lacombe (3).

François va bien sûr suivre ce cortège, mais de loin, continuant a égrener ses souvenirs : trois longs flash-back vont donc nous conter cette histoire – tragique.

 

Et cette opposition entre la joie de la victoire et la douleur de la mort va se poursuivre à chaque fois que nous reviendrons au 11 novembre, dans l’église ou ailleurs : alors que la cérémonie revêt un caractère très solennel, on entend toujours sonner le tocsin et les personnes qui ne sont pas vraiment proches de la personne qu’on enterre n’ont pas spécialement l’attitude adéquate pour des obsèques. ON peut d’ailleurs imaginer aisément que ces mêmes personnes représentent la morale de cette époque et que la liaison entre Marthe et François les aurait fait réagir assez véhémentement.

De plus, pendant que la cérémonie se déroule, le sacristain (Albert Rémy) installe les drapeaux des vainqueurs aux piliers de l’église, totalement étranger à ce qu’il se passe alors.

Et si vous n’avez pas vu le film, je vous laisse savourer sa dernière réplique à l’adresse de François. Un bijou de Jean Aurenche et Pierre Bost (et Autant-Lara, bien évidemment), comme plusieurs autres répliques qui émaillent le film.

 

Saurez-vous reconnaître Jacques Tati ? On l’aperçoit trois fois en quelques minutes.

 

  1. On n’a rien inventé depuis Roméo & Juliette…
  2. La bonne sœur de l’hôpital (Marthe Mellot) non plus, même si on voit très bien qu’elle désapprouve !
  3. Le mari de Marthe s’appelle Jacques Lacombe.

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