Monsieur Arpel (Jean-Pierre Zola) est un homme important. Il a une femme (Adrienne Servantie) qui s’occupe de sa maison et un fils, Gérard (Alain Bécourt), qui va à l’école.
Sa maison est moderne : géométrique et tout électrique. C’est un fleuron de la modernité.
Mais dans cette maison moderne*, le petit Gérard s’ennuie.
Heureusement, madame Arpel a un frère, qui se trouve être par conséquent l’oncle de Gérard : monsieur Hulot (Jacques Tati).
Cinq ans après ses vacances, monsieur Hulot revient, pour le plus grand plaisir des spectateurs (et de son neveu par la même occasion). Ce vacancier hors norme a donc une vie, un appartement en haut d’un vieil immeuble d’un vieux quartier de Saint-Maur-des-Fossés (94).
Il a aussi une famille puisque nous sommes la plupart du temps dans la maison de sa sœur et son beau-frère. Mais malgré tout, chacune de ses apparitions amène le même résultat : un désordre s’installe progressivement.
On ne sait pas quel est le métier de Hulot. A priori, il ne travaille pas, et Arpel se charge donc de lui trouver un emploi dans l’entreprise qu’il dirige : Plastoc, une usine qui fabrique des kilomètres de tuyaux de plastique rouge qui sont sans cesse emmené quelque part (ailleurs).
Et immanquablement, quand Hulot pointe son nez dans l’entreprise, la production s’affole et le chaos s’installe.
Encore une fois, Tati s’attaque au monde moderne. En effet, le monde dans lequel vivent les Arpel est très différent de celui de Hulot.
Ils habitent très près les uns des autres, mais il y a une frontière entre leurs mondes.
Le monde des Arpel est gris, froid, électrique. C’est un monde où on n’a pas le temps de ne rien faire. On est tous occupés, et on suit scrupuleusement les directions qui sont indiquées (marquage au sol ou policier). Le lettrage de l’usine et de l’école sont, volontairement bien sûr, les mêmes. Et les élèves qui sortent de classe ne sont guère plus colorés que leurs parents : ce sont avant tout des teintes foncées avec prédominance du noir, du blanc et, ô fantaisie, des teintes de gris.
Dans le monde de Hulot par contre, la couleur est omniprésente. C’est un monde figé, qui respire la vie et l’insouciance. Ce monde est resté insensible à la modernité qui s’installait un peu partout. Comme dans ses deux longs métrages précédents, c’est bien cette époque d’avant qu’on retrouve, avec ses gens qui vivent hors du temps, au rythme des saisons. On y croise un buveur en pyjamas, des marchands des quatre saisons pas pressés et un balayeur qui ne balaie jamais et passe sont temps à discuter, mais dont on peut toujours voir un tas d’ordures différent qui attend d’être emmené.
Les bâtiments sont vieux, certaines parties tombent en ruine dont un muret délabré qui sépare la partie moderne de l’ancienne.
Bien sûr, Hulot ne peut que vivre dans cette partie ancienne. Sa seule concession à la modernité est son VéloSolex noir (vendu à partir de 1946), qui l’emmène chercher son neveu.
La critique contre la modernité est encore plus mordante que dans les films précédents. La maison des Arpel est peut-être du dernier cri, mais sa terrasse résume à elle seule ce que Tati en pense : de longs barreaux la délimitent, la maison devenant du coup une prison dans laquelle le petit Gérard s’ennuie. Et quand son oncle survient, c’est un souffle de liberté pour lui. Avec cet oncle, il va retrouver ses copains, tous des galopins qui se nourrissent de beignets bien gras et bien sucrés, faisant sans cesse des plaisanteries aux passants. On pense un peu au petit Nicolas et à ses copains qui sont, d’une certaine façon, les cousins de ces gamins-là.
Cette critique s’accentue dans la dernière séquence où Arpel et ses congénères circulent dans de belles voitures aux chromes étincelants : elles sont toutes du même modèle. Seule la couleur change.
Nous sommes donc dans un monde terne où les maisons sont des prisons et où chacun fait la même chose que son voisin.
Mais le monde de Hulot est en voie de disparition. Les ouvriers gagnent régulièrement sur l’ancien temps et les maisons sont détruites les unes après les autres. C’est la fin d’un monde*.
Le film, d’ailleurs est différent des deux autres. En effet, une intrigue se dessine tout au long du film, et les dialogues ont un peu plus de consistance eux aussi. Mais les échanges ne sont pas toujours édifiants. On pense alors à la Rubrique-à-Brac de Gotlib à propos des habitants de la lune : « Voici don Quichotte qui combat les moulins à vent suivi de son fidèle Sancho-Hulot qui combat les moulins à paroles. » (Pilote #466)
Et la plupart du temps, les bruits de la vie moderne nous empêchent d’entendre les différentes conversations. Sans parler des apartés de ce même Hulot à sa voisine de table, qui ne fait que rire bruyamment à chaque sortie.
Et encore une fois, nous avons droit à une fin mitigée. Tout n’est ni bien ni mal. Mais certains protagonistes sont plus favorisés que d’autres.
Mais qu’importe, pendant 110 minutes, nous sommes passés d’un monde à l’autre avec plaisir et bonheur.
* Dont le design n’est pas sans rappeler un géant suédois de l’ameublement contemporain…
** Le film suivant, Playtime, marquera la fin de cette époque nostalgique et surannée, la modernité aura gagné.
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