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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Western, #Frank Borzage
The Pilgrim (Frank Borzage, 1916)

Bien sûr que ce « pèlerin » n’a rien à voir avec celui de Chaplin qui sortira sept ans plus tard.

Ici, il s’agit d’un homme qui vient d’ailleurs et qui y retournera.

Nous sommes dans l’Ouest américain, encore à moitié sauvage, et un étranger (Frank Borzage) vient d’arriver avec sa mule. Sans le sou, il troque ses éperons contre une flasque de rhum. Il est alors remarqué par Jim Niles (Dick La Reno), qui dirige un ranch local à la recherche d’aides. L’étranger, rapidement surnommé « Le Pèlerin » va accepter.

Mais un jour, débarque la promise de Niles, la belle Nita Dudley (Ann Little), venue s’aguerrir en vivant les conditions rudes des cow-boys de l’Ouest…

 

Voilà trois ans que Borzage tourne… Des courts-métrages. Cette année 19196 le verra réaliser son premier long, mais n’anticipons pas. Toujours est-il que ce film sort le lendemain de Matchin’ Jim autre court western qu’il a réalisé. Bref, il s’agit d’un film parmi d’autres, dans cette industrie cinématographique qui propose des courts-métrages à tire-larigot.

Mais pourtant, c’est un film de Borzage, alors il mérite très certainement le détour. En effet, ce dernier n’est pas encore le réalisateur talentueux que nous connaissons, mais on ne peut pas se tromper quant à ses intentions.

 

Avant tout, c’est un western humain où la force n’est pas la qualité première de ce curieux héros. Curieux parce qu’il n’a pas de nom ni de prénom, et aussi parce qu’il n’a pas la prestance d’un William S. Hart, d’un Tom Mix ou d’un Harry Carey qui tiennent le haut de l’affiche dans le genre. Pas de grand chapeau ni de revolver non plus, même si, au vu du film, on imagine facilement qu’il doit être un as de la gâchette. Mais surtout, il se déplace avec une mule, avec laquelle il a une relation très fusionnelle.

Et à l’instar d’autres personnages borzagiens, il est un tantinet inadapté au monde dans lequel il évolue : c’est une sorte de tumbleweed caractéristique du paysage américain : vous savez ces « virevoltants » végétaux qui roulent au gré du vent dans les westerns. Il est même ostracisé par les autres cow-boys du ranch, obligé de dormir avec sa mule, dehors.

 

Et puis il y a l’élément féminin : la jeune Nita que son père a envoyé dans l’Ouest pour qu’elle s’endurcisse. Elle a la tenue pour – son père est riche et possède le ranch – mais ne semble pas vraiment adaptée à cette nouvelle vie : elle se perd dès sa première sortie seule. Cette sortie renforce cette idée d’inadaptée parce que son objectif est d’aller soigner Joe Mex (Jack Richardson) qui a été poignardé par « le Pèlerin » (1) : nous sommes donc bien loin de ce concept de vie rude de l’Ouest.

De la même façon, quand elle se promène avec le Pèlerin, c’est lui qui « se mouille » pour lui permettre de boire ! On est bien loin d’une autre femme du film : Little Eva (Mary Gladding). Cette dernière n’arrive pas de chez Harriet Beecher Stowe, mais une de ces femmes endurcies qu’on trouve dans nombre de westerns (d’avant et d’après) : elle est la compagne de Joe Mex mais ce dernier n’étant pas un modèle de fidélité, elle n’hésite pas à faire de même avec « le Pèlerin » (encore lui), amenant la rixe au couteau…

 

Bref, un western mineur du fait avant tout des son format (28 minutes), et de son histoire (forcément) convenue, mais où le savoir faire de Borzage est déjà là.

Et même si le soleil ne se couche pas, ce singulier héros repart, seul bien sûr, vers une autre destination inconnue et anonyme…

 

  1. Joe Mex est l’agresseur dans cette affaire.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Télévision, #Série, #Comédie, #Arthur Mathews, #Graham Linehan
Father Ted (Graham Linehan & Arthur Mathews, 1995-1998)

Connaissez-vous Craggy Island (= « l’Ile Rocailleuse ») ? Pas étonnant puisqu’elle n’existe que dans l’imagination de Graham Linehan & Arthur Mathews : elle se situe au large de l’Irlande et accueille une (très) petite communauté catholique, dont le curé de la paroisse est le célèbre père « father » Ted Crilly (Dermot Morgan). Il est aidé (1) par deux autres prêtres, eux aussi exilés : Dougal McGuire (Ardal O’Hanlon) et Jack Hackett (Frank Kelly). Pour s’occuper d’eux, ils ont Mrs. Doyle (Pauline McLynn) qui prépare le thé comme pas deux.

Et bien sûr, pour garder un œil sur eux, on peut compter sur l’évêque Brennan (Jim Norton).

Il faut dire que ces trois hommes d’église ne sont pas tombés là par hasard : Ted a détourné l’argent du diocèse et l’a dépensé à Las Vegas ; Jack est un pervers alcoolique polymorphe au vocabulaire (-très) restreint ; et Dougal est un futur héritier de la terre (2)…

 

Décidément, quand ce ne sont pas les Britanniques qui nous proposent des divertissements hilarants (Monty Python’s flying Circus, Mr. Bean, Blackadder…), ce sont les Irlandais. Et je dois avouer que cette série qui ne dura que trois saisons est comique à souhait, voire plus. Trois saisons seulement parce que Dermot Morgan a eu la mauvaise idée de mourir après la troisième saison. Il est clair que quand on a vu son interprétation de ce prêtre fantasque, on a du mal à lui imaginer un remplaçant.

 

Bien sûr, Ted est phénoménal, mais il faut tout de même compter sur ses deux collègues, nous donnant alors une trinité improbable mais irrésistible. Certes, Ted semble le plus normal des trois, mais il a certaines attitudes qui ne font pas obligatoirement bon ménage avec sa fonction. Quant à Dougal, on peut légitimement se demander comment il a réussi à devenir prêtre avec le QI d’une huître (3). Ted lui posera la question, envisageant une explication somme toute acceptable. Quoi qu’il en soit, Dougal est absolument abruti, une espèce de grand gamin qui n’a grandi que dans son corps. Bien entendu, il reste l’inconvénient du direct : le père Jack qui passe son temps à dormir, boire TOUT ce qui lui tombe sous la main (sauf l’eau), et lancer des imprécations plus ou moins distinguées. Sauf quand il y a des (vraies) femmes : là il faut plutôt le retenir…

 

C’est loufoque à souhait, irrévérencieux comme il faut et surtout immensément drôle. Il faut dire que flanqué de ses deux acolytes, Ted n’a pas ce qu’on peut appeler la belle vie. Mais vu le peu de gens alentour, il arrive très bien à tout mener de front. Parce qu’il y a des gens. On fait leur connaissance lors de la foire annuelle (premier épisode), et sporadiquement dans les épisodes suivants. On retiendra la présence de Tom (Pat Shortt), une sorte de psychopathe simple d’esprit (lui aussi) : il fait les retraits en banque sur son compte avec un fusil ! Il y a aussi les O’Leary (Patrick Drury & Rynagh O'Grady) qui passent leur temps à se battre (oralement et physiquement) sauf quand un des prêtres passe alentour… Et je n e parle pas des autres collègues qui portent soutane, ayant tous un élément remarquable source de drôlerie.

Bref, une communauté à la hauteur du trio annoncé.

 

Le tout avec des sous-entendus plus ou moins appuyés, voire des éléments religieux inattendus chez des prêtres…

Tout pour passer un bon moment, donc.

 

  1. Enfin « aidé » est plutôt une façon de parler…
  2. Matthieu, 5 : 03
  3. Et encore, j’ai connu des huîtres plus évoluées…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Epouvante, #Drame, #Jacques Tourneur
L'Homme léopard (The leopard Man - Jacques Tourneur, 1943)

Décidément, les spectateurs n’ont qu’à peine le temps de se remettre de la sortie de Vaudou que déjà Tourneur récidive : en moins de six mois, ce sont trois films de ce réalisateur qui sont présentés coup sur coup, et ce dernier à peine plus d’un mois après le précédent (1). Et encore une fois, il faut avoir les nerfs solides pour aller contempler cette nouvelle intrigue qui les met à rude épreuve.

 

Kiki Walker (Jean Brooks), danseuse, et Jerry Manning (Dennis O’Keefe), son manager, ont été embauchés dans le cabaret d’une petite ville du Nouveau-Mexique. Afin qu’on parle d’elle, Jerry imagine un formidable coup de publicité : il loue un léopard à Charlie How-Come (Abner Biberman), un artiste ambulant qui présente un numéro d’homme-léopard (2). Malheureusement, l’animal, apeuré par la foule et le  bruit, s’échappe et sème la terreur dans la petite ville.

C’est d’abord la jeune Teresa (Margaret Landry) qui est tuée sur le pas de sa porte, alors qu’elle tentait d’échapper au fauve. Une battue s’organise mais malgré cela, deux autres femmes sont à nouveau tuées.

Et le léopard reste toujours introuvable…

 

Tourné trois mois et demi après le film précédent, le film souffre peut-être  de cette rapidité de travail, mais il n’en demeure pas moins un film fort dans la liste der ceux de son réalisateur. Il faut dire que son équipe a peu été modifiée, ce qui permet tout de même une meilleure efficacité. Et cette fois, c’est James Bell (Dr. Galbraith) qui se retrouve à nouveau dans l’interprétation, lui qui fut déjà un autre docteur dans Vaudou (Dr. Maxwell). Seul changement notable, la présence de Robert de Grasse (frère de Joseph et neveu de Sam) en lieu et place de J. Roy Hunt, derrière la caméra. Et c’est peut-être aussi ce qui fait la différence avec le film précédent : certes Tourneur joue avec l’éclairage, mais il manque un petit quelque chose pour le hisser au niveau de ces prédécesseurs.

 

Quoi qu’il en soit, on frissonne à nouveau, de peur et de plaisir face à ce monstre – animal, humain, ou les deux ? – qui terrorise cette petite ville sans histoire. Et encore une fois, Tourneur joue sur la superstition locale, ainsi que sur un passé tragique. Dans Vaudou, c’était le passé négrier de l’île qui était (plus qu’) évoqué, ici, c’est l’annihilation du village originel qui est évoqué à travers une commémoration annuelle qui n’est pas sans rappeler les processions espagnoles avec personnages encagoulés.

A nouveau, Tourneur fait référence à l’idée de l’étranger – « alien », disent-ils là-bas – comme ce fut le cas avec La Féline (Irena était serbe) et Vaudou (la famille Rand-Holland était colonisatrice). Pas étonnant de la part d’un réalisateur partagé entre le pays qui l’a vu naître ainsi que sa famille, et le pays qui l’a accueilli et lui a permis d’exercer son art : il est lui-même une sorte d’étranger à Hollywood.

 

Mais pour le reste, le spectacle est au rendez-vous, et si la caméra de De Grasse n’est pas autant au rendez-vous que dans les deux films précédents – encore que – c’est la musique de Roy Webb qui fait tout, le sel du film. Et surtout son absence qui est – à chaque fois – synonyme funeste : en effet, pour chaque nouvelle victime, la musique s’efface pour nous permettre d’appréhender « encore plus le sentiment d’effroi de la (future) victime : un silence de plus en plus inquiétant que certains bruits habituellement considérés comme naturels, deviennent synonyme d’angoisse et de malheur.

Et ça ne rate pas ! Même la dernière victime – celle qui permet (ou qui suit) la résolution de l’intrigue – est emportée alors que la vie continue pour le reste du monde et que la procession s’engage vers son but, le tout sans accord ajouté : la musique ne revient que progressivement une fois que la dernière réplique est prononcée et que la fin s’affiche.

Magistral. (3)

 

  1. Vaudou est sorti le 8 avril alors que L’Homme léopard est présenté le 19 mai.
  2. D’où le titre. Mais pas que.
  3. Quand même !

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Epouvante, #Drame, #Jacques Tourneur
Vaudou (I walked with a Zombie - Jacques Tourneur, 1943)

Betsy Connell (Frances Dee) est une jeune infirmière rationnelle, alors quand on lui propose d’aller travailler aux Antilles elle n’hésite pas une seconde. Par contre, quand on lui demande si elle croit à la sorcellerie, elle a un doute.

Il faut dire que la femme dont elle doit s’occuper ne bouge pas et ne parle pas, restant immobile toute la journée. Mais la nuit…

Bref, Jessica Holland (Christine Gordon) est une zombi. Et cela depuis que son mari Paul (Tom Conway) et son demi-frère Wesley Rand (James Ellison) ont eu un différent la concernant : elle devait quitter l’un pour partir avec l’autre.

La présence de Betsy va-t-elle permettre à Jessica de sortir de sa torpeur ?

 

Jacques tourneur enchaîne : cinq mois (et trois jours) après sa magnifique Féline, sort ce nouvel opus de cinéma d’épouvante. Et à nouveau, il fait mouche. On suit avec intérêt et beaucoup de curiosité cette aventure exotique singulière, basée sur les superstitions antillaises. Et malgré le peu de temps qui sépare les deux films, force est de reconnaître que le niveau cinématographique du film est à nouveau élevé.

Encore une fois, il joue avec les ombres et la lumière – sur les ombres, la plupart du temps l’action se situe la nuit – et l’ambiance qu’il en tire, rythmée par la musique encore une fois) de Roy Webb. Il faut dire que hormis J. Roy Hunt qui tient à son tour la caméra, les cadres du film précédent sont là, ce qui assure tout de même une cohérence dans le travail. Même Tom Conway est de retour, campant un Paul Holland énigmatique totalement pertinent.

 

Et Tourneur nous envoie sur différentes pistes pour l’état de santé (maladie ? possession ? envoûtement ? autre ?) de Jessica tout au long du film, alors qu’avec Betsy nous apprenons petit à petit ce qu’il s’est passé : et quelle que soit la raison invoquée, on en revient toujours au vaudou local, omniprésent par les tambours qui résonnent dans la nuit.

Et quand la rationnelle Betsy cède à la tentation, son parcours pour arriver au temple (« Houmphort »), alors  tout le savoir faire du réalisateur se présente à nous :

  • bien sûr, c’est la nuit ;
  • le chemin est jonché d’éléments étranges, voire malsains : animaux sacrifiés, crâne (…) ;
  • le gardien du croisement (Darby Jones, effrayant à souhait) se nomme Carrefour, comme un fait exprès, et son immobilité pourrait faire croire qu’il n’est pas réel ;
  • la cérémonie, à laquelle assistent Betsy & Jessica, nous montre des personnes en transe, accentuant l’impression surnaturelle qui nous accompagne.

 

C’est donc un exotisme inquiétant qui nous est proposé, mais Tourneur – grâce à ses scénaristes – nous avait prévenu : Paul, dès sa rencontre avec Betsy, nous prévient (en même temps qu’elle) : la beauté apparente cache derrière elle une réalité beaucoup moins esthétique, voire l’omniprésence de la mort. Et on ne peut pas lui donner totalement tort, au vu de ce qu’il va se passer.

Quoi qu’il en soit, c’est absolument fabuleux. Tourneur a peut-être la réputation d’avoir tourné des séries B, il n’en demeure pas moins un très grand cinéaste, et ce film en est encore une illustration.

 

PS : on notera la présence d’un certain Sir Lancelot qui interprète la chanson Fort Holland Calypso Song, qui sera reprise quelques années plus tard (avec d’autres paroles) : Shame and Scandal in the family (Wau Wau - Lord Melody, 1962)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Société, #Mathias Gokalp
L'Etabli (Mathias Gokalp, 2023)

Un « établi » n’est pas toujours un endroit pour travailler. Après mai 1968, ce terme désignait aussi une personne qui s’infiltre dans une entreprise pour y semer la graine révolutionnaire.

Robert Linhart (Swann Artaud), normalien, professeur de philosophie à l’université, est l’un d’eux. Il est embauché, en septembre 1968 comme OS (ouvrier spécialisé) chez Citroën. Toute la journée, avec ses collègue, il fabrique des Deux-chevaux : assemblage, tri de portes, sièges... C’est cette dernière activité qui lui convient le mieux. De toute façon, il n’est pas là pour la tâche, mais bien pour amener les ouvriers à se révolter.

Alors quand la direction décide de récupérer les frais concédés en mai en faisant travailler les ouvriers plus longtemps sans les augmenter, Robert voit tout de suite le parti qu’il peut en tirer. La lutte commence.

 

Quatorze ans après son premier long métrage, Mathias Gokalp nous revient pour le second, là encore inspiré par le monde du travail. Et c’est un sujet passionnant qu’il exploite ici, d’après le récit (autobiographique) du vrai Robert Linhart. C’est une magnifique utopie qu’il décrit, donnant sa place à chacun : si Robert est le personnage principal, il n’est pas toujours en avant parce que, fidèle à ses principes, il va insuffler la révolution dans l’esprit des autres travailleurs, afin qu’ils fassent leurs les moyens de production et donc de non production : la grève.

Bien sûr, cela ne se fait du jour au lendemain, mais dans les deux camps : quand Robert est embauché en septembre, le souvenir de mai est très présent, et il faudra quelques mois à la direction pour s’aventurer vers le retour en arrière, une fois que la tension se sera apaisée ; de la même façon, Robert va progressivement amener les autres à retourner au combat, par petites touches, avant de réunir tout le monde (qui veut bien suivre).

 

Mais si Robert est le personnage principal et qu’on aurait tendance à vouloir le suivre, on ne peut passer sous silence la frontière qui le sépare de ce monde manuel pour lequel il n’était pas vraiment préparé et ses discussions avec Yves (Lorenzo Lefebvre) illustrent parfaitement cet idée : on y retrouve la condescendance d’une classe presque dirigeante envers les travailleurs qu’ils essaient de copier. Malgré tout, il reste un soupçon de supériorité chez ces êtres instruits qui leur permet, d’une certaine façon, de manipuler les autres et les diriger vers cette « inaccessible étoile » qu’est la révolution prolétarienne.

Et malgré tout, les réponses de la hiérarchie lui donnent raison, et on ne lui en veut pas très longtemps ce discours un tantinet condescendant.

 

Il faut dire que le personnage de Junot (Denis Podalydès) est des plus intéressants. Tournant chaque défaite en victoire, il va infiltrer à son tour ce mouvement de grogne pour éliminer un par un les meneurs, jusqu’à l’abandon – inévitable, c’est une utopie qui est à la basse de ce mouvement – de Robert. Chacune des interventions de ce grand « petit chef » est superbe de contre vérité et de culpabilisation.

Encore une fois, comme le préconisait Hitchcock, les méchants sont formidables et amènent rapidement la haine du spectateur, et en particuliers les vrais petits chefs qui briment quotidiennement les ouvriers : intimidation  violence et racisme sont leurs formes d’actions. Ils sont absolument abjects !

 

Bref, L’Etabli est une très belle illustration de l’espoir porté par les maoïstes (et autres marxistes-léninistes) d’un jour meilleur pour les ouvriers mais avant tout pour leurs enfants (à eux aussi) comme le montrent les lectures très orientées que propose Robert à sa propre fille, amenant un sourire ironique aux lèvres des spectateurs.

Il n’empêche, Mathias Gokalp a reconstruit avec beaucoup de soin cette période troublée de la fin des années 1960, où les travailleurs immigrés n’étaient pas encore considérés ouvertement comme des parasites par certaines formations politiques, où un prêtre-ouvrier (Olivier Gourmet) qui dirige la branche CGT vient travailler en col romain, et où les anciens des colonies faisaient subir à ces mêmes immigrés l’amertume des défaites consécutives (Indochine & Algérie), et où on construisait encore cers formidables voitures qu’étaient les 2 CV.

Je le sais, j’en ai conduit une !

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie dramatique, #Jean Vigo
L'Atalante (Jean Vigo, 1934)

Une noce en bord de Seine (Marne ?)

Un chaland qui passe… (1)

Un couple d’amoureux.

Une mariée qui s’ennuie.

Un camelot qui passe, lui aussi.

La promesse de voir Paris.

La séparation…

 

Voici donc un film atypique, en plus d’être maudit. Maudit parce que mutilé, détourné – et toute cette sorte de choses – et atypique parce que cette histoire d’amour est bien singulière, et pas si heureuse que ça. La preuve : ils se séparent (voir plus haut).

Mais l’Atalante, c’est avant un film testament d’un homme qui mourut une semaine après son retrait de l’affiche : son seul long métrage, bourré d’images audacieuses et enivrantes.

Audacieuses, parce que la caméra de Boris Kaufman (et celle de Jean-Paul Alphen sous l’eau), nous propose des angles rares et (presque) improbables. Enivrante parce que ces mêmes caméras nous enchantent tout au long du film  sur terre, sur la péniche (L’Atalante, donc) et même sous l’eau, quand Jean (Dasté) cherche sa Juliette (Dita « Elsa » Parlo) dans les eaux troubles (déjà) de la Seine.

 

Dès la première séquence, le ton – un tantinet tragique – est donné : la noce qui quitte l’église ressemble plutôt à un cortège funèbre, et le plan final de cette séquence nous montre une jeune femme au visage triste, alors que la péniche quitte le quai dans un silence pesant de l’assistance : alors qu’ils saluent ceux qui restent à terre, ces derniers n’ont aucune réaction, hormis peut-être la mère de Juliette (Fanny Clar) qui voit partir sa fille pour la première fois. (La dernière ?)

Pendant ce temps, le père Jules (Michel Simon) et le Gosse (Louis Lefebvre) prépare l’arrivée de « la Patronne ». Et là encore, les préparatifs ne sont pas ceux attendus, premier avatar de cette histoire d’amour malheureuse.

 

Bref tout est là pour que cette histoire tourne mal, et l’irruption du camelot (Gilles Margaritis) est le déclic qui manquait à la jeune femme pour prendre son destin en main et quitter cet homme et surtout son monde de mariniers un tantinet misanthropes.

Son numéro dans la guinguette (la chanson, entre autres) est une rayon de soleil dans le ciel (souvent) gris des départements d’Ile-de-France. C’est absolument foutraque et très réjouissant : l’illustration de la vie parisienne pour Juliette qui s’ennuie auprès de Jean.

 

Mais heureusement, il y a le père Jules. Et bien que l’Atalante soit une histoire d’amour, c’est quand même lui le personnage principal (pourtant le dernier nommé au générique), magnifiquement grimé par Acho Chakatouny (cité lui aussi à deux reprise comme celui qu’il a métamorphosé), un de ces Russes blancs qui ont fui leur pays à la Révolution et qui ont œuvré pour l’essor du cinéma « français ».

Michel Simon est encore plus laid qu’à l’habitude (a-t-il jamais eu un physique de jeune premier ?) mais il n’en demeure pas moins phénoménal (encore une fois) dans ce rôle de vieil excentrique : il n’a pourtant que 39 ans quand le film sort, alors qu’on lui en donnerait vingt de plus !

 

Le père Jules, c’est le véritable bourlingueur des sept mers, avec sa cabine encombrée par ses souvenirs ramenés d’escales aux quatre coins du monde. Une véritable caverne de trésors qui ne laissent pas Juliette indifférente. Et cette dernière, avec sa jeunesse et sa beauté ne laisse pas non plus cet homme indifférent. Mais il sait qu’il n’a aucune chance face au « Patron » : Jean est plus jeune (en vrai à peine dix ans les séparaient) et surtout, c’est lui qu’elle aime vraiment.

Par contre, c’est lui qui va réparer les dégâts : il est habitué avec tout l’attirail qu’il accumule, dont le phonographe, objet lui aussi pertinent. C’est cet appareil rafistolé » qui va réellement amener la résolution – heureuse, malgré tout ? – de l’intrigue.

Jules va tenir « la baraque » à bout de bras pendant que les deux amoureux vont s’étioler.

 

Et cet étiolement est magnifiquement montré par Vigo (et les autres qui l’ont aidé à finir ce film et à le remonter) : on comprend pourquoi de grands réalisateurs considèrent cette étoile filante dans le firmament cinématographique comme un véritable poète de cet art (qui n’en était pas encore un pour tout le monde). La séquence des vies parallèles des deux amants est superbe de mélancolie et de regrets. La volonté de Jean de voir le visage de Juliette atteint un paroxysme qui va presque lui coûter sa place, le faisant passer pour fou. (Là encore, Jules va sauver ce qui peut l’être, c'est-à-dire tout).

Avec en point d’orgue la nuit qu’ils passent en solitaires, torturés par l’absence de l’autre qu’ils essaient de retrouver à leur manière.

Je pense d’ailleurs que cette séquence n’a pas beaucoup plu à une certaine partie des spectateurs (2), alors qu’elle là encore absolument magnifique.

 

Bref, quatre-vingt-dix ans après sa sortie (à quelques semaines près), c’est toujours un immense plaisir de (re)voir cette histoire d’amour particulière, voire unique en son genre.

 

PS : j’ai eu le plaisir de voir la première restauration (1991) au cinéma. Un souvenir inoubliable.

 

  1. Le titre de l’exploitation en salles
  2. Ceux qui cassaient les chaises à la première de l’Age d’or, par exemple…

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Chronique, #Louis Malle
Le Feu follet (Louis Malle, 1963)

Ca ressemble à une errance, mais ce n’en est pas vraiment une. Ca aurait presque pu être un road-movie, mais là encore, on aurait fait fausse route (oui, je sais, elle est facile)…

Mais il y a tout de même un déplacement : ni une errance parce que cette balade a un but ; ni un road-movie parce que le personnage, s’il se déplace, n’évolue pas une fois son voyage terminé.

Mais reprenons.

 

Alain Leroy (Maurice Ronet) est revenu de New York pour une cure de désintoxication : sa jeunesse fut une suite de beuveries dont il ne s’est jamais remis, enchaînant, malgré son entrée dans l’âge adulte, les verres comme d’autres enfilent des perles.

Voilà quatre mois qu’il est en institution, et il est – enfin – sevré de cet alcool qui amusa tellement ses amis autrefois.

Mais alors que ces mêmes amis ont évolué – en bien ou en mal – lui est resté le même : charmant, charmeur, et surtout seul et malheureux.

 

Alain Leroy, c’est Jacques Rigaut (voir ci-dessous), l’écrivain dadaïste qui a inspiré Drieu La Rochelle (c’est son roman qui est adapté ici). Mais si Rigaut se droguait, Leroy, lui, boit. Trop. Enfin pas tout de suite, puisqu’il faut attendre 75 minutes avant de voir le déclic qui va faire basculer l’intrigue : un verre de cognac, abandonné par Minville (Romain Bouteille), lui-même absorbé par son activisme. Alors Leroy va boire le verre. C’est ainsi que le film s’emballe et prend toute sa dimension.

Et cette dimension, c’est aussi – et surtout ? – à Maurice Ronet qu’on la doit. Il est un Alain Leroy phénoménal. D’ailleurs ce rôle va lui coller à la peau jusqu’à sa mort –d’un cancer du poumon – que d’aucuns identifieront à celle de ce héros singulier…

 

Ce verre d’alcool va modifier le parcours de Leroy : ce qui était un parcours d’adieux à ses amis devient alors l’errance envisagée plus haut. Et cette errance est double : celle de Leroy ainsi que celle de la caméra. Et l’absorption du premier verre fait suite à une observation du monde qui l’entoure, couplé à la rencontre de son ami Dubourg (Bernard « Vidocq » Noël) qui est devenu un bourgeois installé, marié et père de famille : tout ce que Leroy est incapable d’accomplir.

Louis Malle et Ghislain Cloquet (le chef-op’), soutenus par le formidable montage de Suzanne Baron, traduisent magnifiquement l’emprise progressive de l’alcool sur Leroy, créant de micro-ellipses qui embrument le cerveau de cet homme encore jeune qui voit le monde évoluer pendant que lui-même semble stagner.

Et la séquence chez Cyrille (Jacques Sereys) est très certainement le paroxysme de cette nouvelle errance alcoolique. Leroy exprime pleinement son insatisfaction inévitable et surtout insurmontable. Alors qu’on a tendance à boire pour oublier quelque chose, ici l’alcool lui ramène tout dans la face : sa relation avec les autres, son mariage raté, sa vie ratée.

 

Il n’a pas évolué et est resté cet éternel adolescent qu’il était une quinzaine d’années plus tôt (Ronet a 36 ans quand le film sort), insouciant et immortel, incapable de vieillir.

Mais qu’il le veuille ou non, il a vieilli, et son geste final, d’une certaine façon est la seule échappatoire qu’il lui reste pour ne pas trahir ses principes.

Et la séquence finale reste pour moi l’une des plus marquantes de celles que j’ai pu voir au cinéma : le visage figé de Maurice Ronet pendant que nous pouvons lire un extrait du roman.

On pourrait y ajouter les deux phrases suivantes :

« Je sais bien qu'on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m'oublierez jamais ! »

 

Jacques Rigaut (1898-1929)

Jacques Rigaut (1898-1929)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Biopic, #Olivier Casas
Frères (Olivier Casas, 2024)

Ca aurait pu s’appeler Deux Frères, si Annaud n’avait pas intitulé son film ainsi vingt ans plus tôt (eh oui, déjà vingt ans !).

Donc, ils sont deux : Michel « Mick » (Victor Escoudé-Oury, puis Viggo Ferreira-Redier et enfin Yvan Attal) et Patrice « Pat » (Enzo Bonnet, puis Fernand Texier et enfin Mathieu Kassovitz). Leur mère (Alma Jodorowsky) les a oubliés le jour de la sortie de la pension. Mais le problème, c’est que directeur de la pension se suicide : Pat va tenter de le décrocher mais l’homme tombe sur le couteau utilisé.

Panique : les deux frères s’enfuient se réfugier en forêt. Ils y resteront sept ans, à l’écart de tout et de tous.

Plusieurs décennies après, Michel raconte cette enfance hors du commun.

 

C’est très beau. Nous suivons avec plaisir et étonnement l’histoire – véridique ! – de ces deux garçons, avant de succomber à l’émotion qui nous submerge sans pour autant nous noyer, comment ces deux laissés pour compte (à différents niveaux) ont survécu en plein cœur de la nature. Hostile, cela va de soi, mais pas que. Parce que cette vie rude est un extraordinaire souvenir pour ces deux demi-frères (1) dont la disparition au monde n’est une priorité pour personne. Bien sûr il y a le froid et la faim, mais il y aussi le plaisir d’avoir un toit fabriqué soi-même, le bonheur d’avoir attrapé du gibier au collet (ou au lance-pierres) et surtout le véritable soutien qu’ils sont l’un pour l’autre, amenant une sorte de gémellité qui se développera tout au long de leur aventure sauvage (2) et atteindra son paroxysme dans la dernière partie. Et cette gémellité est très bien rendue : j’en ai eu confirmation par une demi paire de jumeaux qui est venue voir le film avec moi !

 

Et cette relation extrêmement fusionnelle est protée à chaque fois par un duo d’interprètes à la hauteur de l’enjeu. A chaque fois, que ce soient les enfants ou les adultes, on retrouve le même degré d’intimité et d’amour fraternel. Sans oublier une certaine ressemblance physique entre chaque membre de ce duo : le fait qu’ils soient présentés comme demi-frères autorise une différence, mais malgré tout, même Attal et Kassovitz ont comme un air de famille…

Et le plus amusant dans ce détail, c’est que c’est Attal le benjamin alors qu’il est –dans la réalité – de deux ans l’aîné de l’autre…

 

Pour le reste, on suit avec beaucoup de plaisir cette narration empreinte d’émotion, par celui qui, comme il le dit (3), qui « doit la vie » à son frère. Ce petit jeune qui abandonne famille et travail pour retrouver au Canada celui qui avait dit que c’était là-bas qu’il voulait y mourir. C’est absolument incompréhensible pour la famille de Michel, mais en tant que spectateur, nous savons pourquoi, et mieux : nous comprenons !

Cette incompréhension est aussi un des ressorts de l’intrigue : à la base, il y a un secret. C’est un secret lourd à porter pour les deux enfants qui – dans l’histoire originale – sont nés dans les années 1940 : les secrets étaient bien gardés dans les familles et aujourd’hui encore, des pans d’ombre subsistent et disparaissent régulièrement… De plus, leur autonomie forcée leur a ôté une part d’éducation indispensable, ils ignorent donc bien des éléments de convenance qu’ils auraient dû acquérir dans un milieu familial plus ou moins normal.

 

Je terminerai en évoquant une polémique qui a secoué la sortie du film dans la région où l’intrigue est censée se dérouler : d’aucuns doutent de ce qui nous est montré voire disent que cette histoire est incohérente. Peut-être. Et oui, il y a quelques incohérences, mais à ceux-là j’oppose toujours la même réponse : nous sommes au cinéma.

Alors, tout est permis. Non ?

 

PS : A propos de cette mère (on ne peut plus volage) et de ces/ses enfants, j’ouvre une parenthèse finale.

(Si Michel a 4 ans quand le film commence et Patrice 5, on en déduit qu’ils sont nés pendant l’Occup’. De là à dire qu’ils sont issus d’un père allemand, il y a un (petit) pas que je n’ose franchir : ce n’est pas le propos du film, mais cela ne me semble pas spécialement fantaisiste…)

 

  1. Sur de nombreux points, leur mère n’était une maman modèle…
  2. Oui, on pense à Victor de l’Aveyron !
  3. C’est présenté dans la bande-annonce.
Michel « Mick » de Robert

Michel « Mick » de Robert

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie, #Peter Bogdanovich
(Malgré cette photo, le film est en noir et blanc !)

(Malgré cette photo, le film est en noir et blanc !)

Comme leur nom l’indiquaient, les nickelodeons étaient des lieux de spectacle où on proposait, pour 5 cents (un nickel, donc), des films de quelques minutes accompagnés ou non par un piano, et ce jusqu’au milieu des années 1910s.

Puis, les studios se sont formés et les formats se sont agrandis, sonnant la fin de ces salles.

 

Ici, tout commence en 1910 (aux alentours du 30 juillet, comme l’indique Saturday Evening Post, le journal qui ouvre le film) quand l’avocat Leo Taylor Harrigan (Ryan « Barry Lyndon » O’Neal)  se retrouve engagé malgré lui par le producteur indépendant H.H. Cobb (Brian Keith) en tant que scénariste.

Rapidement, il va même devenir réalisateur pour ce même Cobb. Malheureusement pour lui, il tombe en pleine guerre entre les studios et les indépendants (dont Cobb).

De son côté, Buck Greenway (Burt Reynolds) est embauché par ces mêmes studios pour éliminer la concurrence des gens comme Cobb (toujours lui). Mais cet emploi est trop hasardeux (et dangereux) et il va finalement rejoindre l’équipe de Harrigan, devenant leur nouveau jeune premier.

Quant à la femme, c’est Kathleen Cooke (Jane Hitchcock), que les deux hommes rencontrent et vont aimer, et qui se retrouve elle aussi entraîné dans ce qui n’est pas encore considéré comme un art, mais a tout de même un grand venir devant lui : le cinématographe.

 

C’est un extraordinaire hommage qui est rendu ici par Peter Bogdanovitch, et on ne peut pas douter qu’il maîtrise son sujet : avant de se tourner vers la réalisation, il a d’abord été critique de films. Bogdanovitch rend donc un hommage appuyé à ceux qui ont fait de Hollywood ce que nous connaissons. Mais outre D.W. Griffith, aucune personnalité de l’époque n’est citée. Pourquoi Griffith ? Parce que le film se termine dans la nuit du 8 au 9 février 1915, après la première de son film Naissance d’une Nation.

Mais s’ils ne sont pas cités, d’autres n’en demeurent pas moins présents dans cette histoire un tantinet loufoque : Harrigan possède un canotier et des lunettes rondes qui n’est pas sans nous rappeler un comique de la période, et sa façon d’échapper à un mari violent sur une planche contre une palissade nous ramène à Cops, d’un autre comique de cette même période, qu’on voit rarement sourire…

 

Bien entendu, nous avons droit aux tartes à la crème et autres chutes comiques indispensables, mais, à l’instar des productions de Sennett, Bogdanovitch les inscrit dans son intrigue principale et non pas dans une quelconque mise en abyme. Et le réalisateur utilise à l’envi ces ressorts burlesques, rappelant avec justesse les débuts de cet art balbutiant.

De plus, il est soutenu par une distribution impeccable : Ryan O’Neal (qu’il retrouve pour la troisième fois) et Burt Reynolds, chacun dans sa partie (le réalisateur & l’acteur), donne le ton juste pour cette comédie qui aurait pu n’être qu’une suite de saynètes sur le sujet, rappelant à chaque fois au spectateur des éléments de cette époque révolue.

 

Non. Bogdanovitch va plutôt évoquer certains éléments sans pour autant attendre du spectateur qu’il reconnaisse la provenance initiale de tel ou tel plan. Et d’ailleurs heureusement parce qu’on aurait vite tourné en rond et surtout, le public n’aurait pas tenu pendant les deux heures que dure ce film.

C’est donc par petite touche qu’il nous rappelle à ses pionniers, jusqu’au 8 février 1915, avec même la présence de Griffith : assez loin toutefois pour qu’on croie que c’est réellement lui qui apparaît pour saluer le public… Et même cette incursion d’un véritable film de l’époque (tout le reste est recréé) est habilement montrée : on se concentre sur Ben Cameron (Henry B. Walthall) et la reconstruction de la Guerre Civile, laissant de côté l’aspect plus polémique qui donnait au film son titre premier, traitant de la création du Klan. Parce qu’on le veuille ou non, ce film reste un repère pour l’industrie cinématographique américaine : jamais avant on n’avait fait un tel monument. (1)

 

Et si on s’amuse beaucoup dans ce film, n’oublions pas ce qui se cache derrière et qui est superbement exprimé par H.H. Cobb – comme quoi, il n’est pas complètement mauvais – et qui résume avec justesse la seule raison d’être de tous ces films :

« Tous ces gens qui vont voir des films… Et qui, pour beaucoup, ne parlent même pas l’anglais ! Mais ils n’ont pas besoin de le parler, parce que les images sont un langage à elles seules – comme la musique, mais pour les yeux. Et si on si on s’y prend comme il faut, alors, peut-être… que ce qu’on fait… va leur apporter… des petits bouts… des instants… qu’ils n’oublieront jamais ! » (2)

Oui : jamais !

 

PS : Mary Pickford aussi est citée, mais sans effet sur l'intrigue.

 

  1. Heureusement, depuis, on en a fait d’autres, et pas tous polémiques !
  2. « All those people, goin' to see the pictures... and a lot of 'em can't even talk American. And then they don't have to, because pictures are a language that everybody understands - like music, for the eyes. And if you're good, if you're really good, then maybe... what you're doin' is... you're givin' 'em little... tiny pieces of... time, that they never forget. » (H.H. Cobb) 

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Epouvante, #Drame, #Jacques Tourneur
La Féline (Cat People - Jacques Tourneur, 1942)

Cette « Féline », c’est Irena Dubrovna (Simone « Séverine » Simon). Jeune styliste au charme indiscutable, elle tape dans l’œil d’Oliver Reed (Kent Smith), alors qu’elle essaie vainement de dessiner la panthère du zoo de New York.

Rapidement, ils tombent amoureux l’un de l’autre et se marient. Mais Oliver n’avait pas envisagé une telle distance entre lui et son épouse : Irena a peur. Peur d’une malédiction qui vient de son pays d’origine (Serbie) qui dit que certaines femmes sont issues de félins, eux-mêmes issus de sorcières (1)… Et qu’elle a peur de venir elle-même une panthère si elle s’approche trop de son mari.

Bien sûr, ce ne sont que croyances qui remontent à l’enfance et son pays natal… Pourtant, un soir qu’elle rentre chez elle, Alice Moore (Jane Randolph) entend les pas précipités d’une femme qui la suit. Puis plus rien.

Rien ? Pour Alice, non. Mais pour le zoo, quelques moutons sont retrouvés égorgés, près des empreintes d’un fauve…

 

Etre le « fils de » n’est pas toujours un atout. Et Jacques Tourneur en a certainement fait l’expérience, lui qui a commencé en montant les films de son père, Maurice. Mais il faut reconnaître qu’avec cette Féline, le petit Jacques est devenu grand, et même un très grand dans le domaine du film d’épouvante. Mais pas seulement. Parce que Jacques Tourneur joue avec beaucoup d’habileté sur la lumière et le son, nous offrant un film qui, malgré le genre parfois déprécié voire méprisé (2), est un pur chef-d’œuvre cinématographique. Tellement qu’on va retrouver dans des films ultérieurs ce même savoir faire out tout du moins quelque chose qui s’en approche, sans obligatoirement le même talent.

 

Deux séquences à elles seules montrent la maîtrise de Tourneur quant au suspense et bien sûr la suggestion : à aucun moment, pourtant, nous n’avons droit à une quelconque transformation comme c’était le cas des différentes versions de Dr. Jekyll & Mr. Hyde. Et jusqu’au bout le doute va subsister jusqu’à la résolution finale, qui ne peut être autre.

Tourneur va utiliser l’opposition ombre/lumière avec beaucoup de brio, aidé en cela par la caméra de Nicholas Musuraca et surtout l’éclairage (et le non éclairage) qui donnent un aspect fantastique au film.

Dans la première séquence, Alice est poursuivie par Irena, donc, mais les pas de cette dernière cessent brusquement et Alice se retrouve seule dans une rue partiellement éclairée. Déjà, l’opposition ombre/lumière est source de tension, mais sur ces images un tantinet angoissante, il n’y a aucun bruit et surtout aucune musique. La tension arrive à un paroxysme qui sera déchiré par l’arrivée d’un bus.

Autre exemple de ce savoir faire, la piscine. A nouveau, Alice rentre chez elle et avant de s’enfermer dans son appartement, elle veut se délasser dans la piscine. Elle est seule et – malheureusement ? – n’a pas allumé la pièce. L’eau va capter quelques éléments lumineux et les réverbérer sur le plafond, amenant à nouveau une sensation de malaise, accentuée cette fois-ci par une ombre on ne peut plus menaçante (3).

 

Mais ces deux séquences n’arrivent pas par hasard, ni seulement pour effrayer (ou faire sursauter) le spectateur : Tourneur, grâce au scénario subtile de DeWitt Bodeen, va progressivement amener les éléments indispensables pour créer le suspense et favoriser un sentiment d’insécurité chez ses personnages : la rencontre devant la cage de la panthère noire ; le chaton ; la visite dans l’animalerie… Sans oublier le décor monomaniaque dans l’appartement d’Irena.

Bien sûr, nous avons droit à une séquence plutôt fantastique : le rêve que fait Irena, synthèse de ses pulsions et de ce qu’elle prouve. Mais c’est ailleurs qu’est le véritable ressort « épouvantable » (au sens premier du terme), dans ce jeu d’ombres et de lumières, ainsi que son adjonction ou non de musique que Tourneur maîtrise à la perfection (ou presque), donnant à son film une dimension supérieure.

 

  1. Les « cat people » du titre original.
  2. L’épouvante n’a pas toujours le vent en poupe chez les historiens du cinéma…
  3. Je ne vous dis pas ce que c’est. Allez voir vous-même…

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