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Le Monde de Djayesse

Le Monde de Djayesse

Un peu de tout : du cinéma (beaucoup), de l'actu (un peu) et toute cette sorte de choses [A bit of everythying: cinema (a lot), news (a little) and all this kind of things]

Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Western, #Anthony Mann
Winchester '73 (Anthony Mann, 1950)

La Winchester ’73 est ce qui se fait de mieux dans l’Ouest, en cette période troublée qui a vu très récemment la défaite (méritée) de Custer à Little Bighorn. On dit même qu’un Indien vendrait son âme pour l’avoir (1). Et de temps e temps, la firme Winchester en fabrique une particulière, qui est encore mieux que les autres : « une sur mille ». C’est cette dernière qui est l’enjeu d’un concours de tir à Dodge City, sous l’œil bienveillant – mais vigilant – du légendaire Wyatt Earp (Will Gear). Parmi les participants, on trouve Lin McAdam (James Stewart) qui est à la poursuite de celui qui a abattu son père (d’une balle dans le dos) : « Dutch » Henry Brown (Stephen McNally), alias Matthew McAdam, son propre frère.

 

Vous me pardonnerez la révélation finale, mais si vous ouvrez n’importe quel site de cinéma, on vous précisera qu les deux ennemis sont bel et bien deux frères, dont l’un a (très) mal tourné. Nous avons donc une situation Abel Vs Caïn, mais à la différence de la Bible, c’est le gentil (Abel) qui l’emporte. Parce qu’en 1950, il n’est pas question de faire la part belle au méchant. Et Mann nous indique tout de suite cet élément : la rencontre entre les deux frères avorte : le marshal de Dodge City ne veut pas d’arme dans sa ville. Par contre, une fois le concours remporté par Lin (étonnant, non ? Non.), La première chose que fait Dutch, c’est de lui voler la récompense. Mais c’est ce vol qui est la base du film.

En effet, le titre l’annonce : c’est avant tout la carabine qui est le centre du film. Et par un superbe concours de circonstances, elle va passer de main en main, avec à chaque fois une mort violente pour celui qui l’a acquise (2). Et les tribulations de l’arme sont l’occasion pour Anthony Mann de nous montrer son Ouest qui, sil rappelle ceux des autres réalisateurs de son temps, n’en demeure pas moins le sien : si les personnages possèdent des éléments truculents, on n’est loin de l’univers familial de John Ford : la preuve, c’est que nous avons deux frères qui veulent s’entretuer, inconcevable chez le grand Jack. L’univers de Mann est plus sérieux, et peut-être plus réaliste.

 

Les personnages sont à chaque fois très caractérisés et portent en eux une part sombre.  Joe Lamont (John McIntire), qui traite (commercialement) avec les Indiens, est un tricheur aux cartes et a tendance à arnaquer ses clients ; Jack Riker (John Alexander) tient un saloon hôtel tranquille au milieu du désert mais n’hésite pas à user de la gâchette pour conserver sa tranquillité ; jusqu’à la belle Lola Manners (Shelley Winter) qui nous apparaît alors qu’elle est expulsée de Dodge City par Earp. Sans oublier ceux qui sont du côté obscur : outre Dutch, on fait la connaissance de « Waco » Johnnie Dean (Dan Duryea), dont la réputation de plus rapide tireur du Texas n’a rien d’usurpée, et Steve Miller (Charles Drake) qui n’est pas étouffé par le courage.

Et de la même façon, Lin, en tuant son frère, acquiert sa part d’ombre…

 

Les seuls personnages qui ne sont pas véritablement caractérisés sont les Indiens. Seul Young Bull (Rock Hudson) se distingue des autres : c’est le chef et c’est lui qui devient propriétaire (temporaire) du fusil.

Les Indiens d’ailleurs, ne sont pas à la fête : outre les pertes importantes qu’ils essuient lors des assauts contre les visages pâles, ils se débandent (très) facilement une fois leur chef éliminé. Bref, on ne passe pas à côté des préjugés tenaces de l’époque qui voulaient, avant

 Tout, qu’un bon Indien était un Indien mort. Heureusement, les choses vont changer dans les décennies suivantes.

 

Et dans ce film, la violence est plus crue que chez Ford (ou Walsh, ou Hawks…), comme on peut le voir à chaque nouvelle occasion. Certes, les hors-la-loi ont la gâchette très facile, mais c’est dans le rendu visuel que Mann se distingue de ses contemporains. Le sang apparaît plus clairement, sortant de la bouche d’un tué, accentuant l’effet désiré. Mais surtout, Mann ne ménage pas ses effets, donnant à la mort son aspect tragique intrinsèque et surtout accentuant l’aspect réaliste du western.

 

Avec ce film, Anthony entame une collaboration pour cinq westerns avec James Stewart qui sont devenus depuis de grands classiques

Alors savourons…

 

PS : on reconnaîtra un jeune acteur brun aux yeux bleus dans la séquence de siège des tuniques bleues : Tony « Danny Wilde » Curtis.

 

  1. « On », c’est l’intertitre de présentation du film.
  2. Sauf Lin, bien sûr, c’est le héros et aussi parce qu’il n’y aurait pas de film…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Guerre, #Christian-Jaque
Boule de Suif (Christian-Jaque, 1945)

 

1870.

Les armées françaises battent en retraite. Seuls quelques francs-tireurs continuent de lutter contre l’ennemi prussien qui prend ses quartiers en France. A Rouen, par exemple, où les notables – louis-philippards – et leurs dames veulent quitter la ville. Et quand ils y parviennent, c’est pour se retrouver dans la même diligence que Boule de Suif (Micheline Presle), fille de mauvaise vie, comme ils disent.

Mais cette « fille de mauvaise vie montre qu’elle a des manières : elle offre le repas aux voyageurs inconséquents et montre une résistance farouche à cet envahisseur bien peu délicat.

Le tout sous l’œil ironique de Cornudet (Alfred Adam), libre penseur mais surtout « démocrate », au grand dam de ces mêmes notables.

 

Quand le film sort, la guerre est finie, et on commence à régler certains comptes (1), de ceux qui ont eu une certaine complaisance (voire une complaisance certaine) avec l’occupant. Et le film, tourné dans cette époque troublée (la fin de la guerre et de la Libération) s’en fait l’écho : ces officiers prussiens ne sont guère différents de ceux qui déambulaient dans les villes de France, seul l’uniforme a changé. Bien sûr, nous ne sommes plus chez Maupassant à ce moment-là, mais c’est ça, le cinéma. Et Christian-Jaque s’y entend très bien dans ce rayon.

Son film est impeccable de bout en bout, actualisant les nouvelles de l’écrivain avec habileté.

Il faut ajouter qu’il est aidé par ses interprètes qui se prennent au jeu et nous offrent une très bonne prestation. Bien sûr, Micheline Presle est non seulement belle mais aussi très talentueuse, symbolisant d’une certaine façon la France résistante. Et son statut de prostituée nous ramène aux attaques des nationalistes de tout crin : la République française a souvent été qualifiée par ces personnes abjectes de « Gueuse ». Quelle meilleure illustration alors que de la représenter sous les traits de Boule de Suif.

L’autre grand rôle du film est interprété par Louis Salou : le lieutenant prussien surnommé Fifi. Il est d’une grande abjection lui aussi, sous des dehors civilisés, dehors qui ne tiennent pas longtemps  pour le spectateur : cet homme est un salaud de la pire espèce. Et Salou, qui est un homme d’une grande délicatesse est presque à contre emploi : c’était un homme sensible et fin, comme le racontait Micheline Presle.

 

Et Christian-Jaque déroule son film, attaquant sans relâche les Collaborateurs, représentés par les trois notables « anti-démocrates » : Auguste Loiseau (Jean Brochard), Edmond Carré-Lamadon (Pierre Palau) et le comte de Bréville (Marcel Simon). On retrouve dans ces trois hommes, d’une certaine façon, ceux qui ont permis l’Occupation (2) : Loiseau représente les commerçants qui se sont enrichis pendant l’Occup’ ; Bréville la frange monarchiste qui se réjouissait de la chute de la République (3) ; et Carré-Lamadon les parlementaires qui ont abandonné le pouvoir au maréchal. Et tous trois s’accordent pour dire que la défaite était logique et que l’envahisseur a tous les droits : tout ce genre de fadaises qui fut servi pendant ces quatre années terribles.

 

Bref, un très beau film en costumes sous lequel point la critique de ceux qui ont fait le lit de l’Ennemi. Et la fin n’en est que plus symbolique : après avoir résisté aux avances de l’ignoble officier prussien, Boule de Suif – comme les résistants 70 ans plus tard – va se sacrifier et céder, permettant alors à ses « compagnons » de voyages de pouvoir reprendre leur route.

Magistral.

 

  1. Pierre Laval sera fusillé deux jours après la sortie du film (ou 2 jours avant selon les sources).
  2. Celle de 1940, bien sûr.
  3. Sans oublier le fait que Pétain était un monarchiste convaincu.

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Justice, #Richard Eyre
My Lady (The Children Act - Richard Eyre, 2017)

 

« My Lady » c’est ainsi qu’on l’appelle : Fiona Maye (Emma Thompson) est juge pour enfant pour
la Couronne d’Angleterre et doit statuer dans des affaires plus ou moins sordides relevant du bien être des enfants. Entre des siamois qu’on doit séparer et une fille enlevée à sa mère, elle n’a pas vraiment le temps de penser à elle. C’est d’ailleurs ce que lui reproche son marie Jack (Stanley Tucci), qui se sent délaissé depuis « onze ans » : il songe alors à avoir une aventure extraconjugale.

C’est à ce moment que lui arrive L’affaire : Adam Henry (Fionn Henry) est atteint d’un cancer qu’on pourrait guérir grâce à une transfusion sanguine. Seulement voilà, il a été élevé dans le respect des règles des Anciens : il est témoin de Jéhovah et donc refuse la transfusion.

 

Etre juge n’empêche pas d’être humain, n’en déplaise à certains ex-prévenus qui ont été jugés contrairement à leur(s) conviction(s).  Et Fiona Maye ne déroge pas à cette règle : dédiée totalement à son métier – très prenant, cela va sans dire – elle est passée à côté de son mariage, favorisant le destin des autres au sien. Mais le cas d’Adam va la remettre en face de ses réalités, cette histoire débordant du cadre judiciaire, et s’imposant à elle jusque dans son intimité.

Et le choix d’Emma Thompson pour interpréter cette juge est des plus judicieux : seule une actrice de sa trempe pouvait mener ce rôle à son terme sans tomber dans le pathologique.

Mais comme toujours, pour qu’une actrice soit grande, il faut que son entourage le soit avec elle. C’est le cas ici : de Stanley Tucci à Fionn Henry, en passant par Jason Watkins (Nigel, son greffier ultra dévoué), tous sont au service de cette grande dame et contribuent à faire du film un grand moment de cinéma.

 

Et Richard Eyre filme avec beaucoup de subtilité et de discrétion cette histoire singulière : Fiona est de bout en bout humaine, avec ses interrogations, ses doutes mais aussi ses certitudes. Interrogations par rapport à l’état d’esprit de ce jeune homme qui épouse sans condition le mode de vie de ses parents ; doutes quant à savoir si les décisions de justice qu’elle rend sont véritablement justifiée ; certitudes par rapport à sa vie conjugale et l’écart exceptionnel de son mari. Mais dans ce dernier cas, elle ne peut que retomber dans de nouveaux doutes : si aventure (passagère : deux jours) il y a, quelle en est sa responsabilité ?

Quoi qu’il en soit, et malgré tout ce qu'on peut enseigner en école de magistrature, sa situation – tendue – avec son mari affecte ses décisions, ou tout du moins son attitude dans diverses affaires.

 

Et c’est en cela qu’Emma Thompson est une grande actrice : elle réussit à faire de Justice Maye (1) une femme normale avant tout, avec ce qui a été décrit plus haut. Et on suit avec attention et une certaine dose plaisir (2) le cheminement de cette femme qui, en sauvant ce jeune homme par autorisation de la transfusion, va acquérir d’autres responsabilités inattendues, mais d’une certaine manière inévitables : « Avec un grand pouvoir viennent de grandes responsabilités. »

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Churchill en 1906. Et avant lui le député William Lamb en 1817. Et bien sûr, n’oublions pas l’Oncle Ben, dans Spider-Man

 

Un beau film quand même.

 

  1. Quand on est juge, en Grande-Bretagne, on a un nouveau prénom, le même pour chacun.
  2. Voire une dose certaine de plaisir…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Guerre, #Georges Lautner
Arrêtez les Tambours (Georges Lautner, 1961)

Courdimanche, charmante petite bourgade de Normandie : ses maisons à colombage, son maire débonnaire (Bernard Blier) qui est accessoirement le docteur, ses petites échoppes habitées par des commerçants pittoresques, et son Occupation par l’armée allemande. Parce que nous sommes en juin 1944…

Une nuit, un parachutiste anglais tombe juste à côté. Il se tente de se réfugier chez l’habitant, mais à chaque fois, il est renvoyé de maison en maison : on n’aime pas les Boches, ici, mais on ne va pas non plus se mettre en danger pour un rosbif !

L’Anglais atterrit chez le docteur Leproux qui va non seulement le soigner, mais aussi le cacher. Lui qui ne voulait pas prendre partie dans le conflit est servi : entre les Allemands qui le réquisitionnent pour soigner leurs blessés et les Résistants qui s’arrangent avec lui, le voilà au centre de ce conflit qu’il voulait éviter.

 

Lautner et Blier, c’est une belle collaboration qui a duré plusieurs années, pour notre plus grand plaisir. Et surtout, c’était l’occasion pour Blier de se retrouver tout en haut de l’affiche, ce qui n’arriva pas très souvent. Et comme toujours, il est formidable. Tout en nuance et sobriété, il incarne un personnage victime de l’époque, tiraillé entre son devoir de maire, responsable de ses concitoyens, et ses penchants patriotiques, tout cela venant après son devoir de médecin qui l’amènera à son destin tragique. Parce que c’est malgré tout une tragédie qui nous est proposée ici. Tragédie doublée d’amertume, comme on la retrouvera dans la collaboration suivante entre le réalisateur et son interprète : Le 7ème Juré (1962).

Tragédie aussi par sa structure, avec le moment d’espoir indispensable déclenché par le Débarquement, annoncé par les vers de Verlaine.

 

Parce que le docteur Leproux annonce Grégoire Duval : c’est un bon bourgeois, un tantinet jouisseur – bonne chère et bonne bouteille sont à sa table – et qui ne boude pas son plaisir quand une jeune femme s’offre à lui. Mais ici, l’époque est trouble et troublée, et ses fréquentations ne sont pas du goût de tout le monde, comme en témoignent les différentes réflexions de ses concitoyens qui ne cessent de tourner avec le vent. Bien entendu, la liaison – totalement platonique – entre le médecin officier allemand (Lutz Gabor) et la fille de Leproux (Lucile Saint-Simon) met de l’huile sur le feu et de fausses idées dans la tête de ces mêmes villageois.

 

Avec Arrêtez les Tambours, Georges Lautner réussit le pari de traiter de la guerre avec une belle objectivité. Nous sommes bien loin du tous résistants qui a prévalu longtemps, et la position de Leproux et ses administrés illustre très bien la position d’une très grande partie de l’opinion publique en 1944 : on n’aime pas les Allemands, mais on ne va pas non plus se mouiller. Ou alors quand tout danger sera écarté : ici, on n’ira pas jusqu’à l’épuration, mais certaines réflexions – celles de la veuve (joyeuse, cela va de soi) – laissent présager le pire.

Mais Lautner n’insiste pas sur cet élément, de même qu’il n’y a aucun collaborateur dans toute cette histoire (1). Par contre, le traitement de la guerre est impeccable, Lautner utilisant à bon escient des images d’archives pas toujours bien connues. Et ça un an avant Le Jour le plus long !

Evidemment, le grain de la pellicule n’est pas toujours le même, mais l’utilisation est pertinente et le montage impeccable, alors il n’y a pas de raison de se plaindre.

 

Arrêtez les Tambours n’est que le troisième film de Lautner. Et déjà, c’est un grand réalisateur.

 

PS : encore une histoire de traduction. Mais cette fois-ci, c’est dans l’autre sens. Le titre américain est plutôt étonnant : Women and War (« Les Femmes et la guerre »). Certes, les femmes ont un rôle important, mais c’est tout de même éluder la prestation de Blier. Sans oublier l’affiche (voir ci-dessous) qui accompagnait l’exploitation. A pleurer. De rire, peut-être, mais à pleurer tout de même !

 

  1. Parler de Collaboration, en 1961 était encore très marginal, surtout avec le Préfet de Paris qui était alors en poste et qui s’illustrera dans les mois qui vont suivre (le 17 octobre pour être plus précis…)
Arrêtez les Tambours (Georges Lautner, 1961)

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Comédie, #Epouvante, #Paul Leni
La Volonté du mort (The Cat and the canary - Paul Leni, 1927)

 

Cyrus West, un riche excentrique pressé par des héritiers avides, décède. Mais il émet une condition pour que ces gens touchent quelque chose : vingt ans doivent passer avant l’ouverture du testament.

Vingt ans après, ils sont six à répondre à l’appel de maître Crosby (Tully Marshall) qui doit ouvrir le coffre renfermant le nom de l’heureux élu qui en plus aura droit aux fameux diamants West : ses neveux Harry (Arthur Edmund Carewe) et Charles (Forrest Stanley), sa sœur Susan (Flora Finch), sa nièce Cecily (Gertrude Astor), son autre neveu Paul Jones (Creighton Hale) et sa petite-nièce Annabelle (Laura La Plante). Et tout ce petit monde est sous la surveillance de Mammy Pleasant (Martha Mattox).

 

Le titre (original) tout d’abord : la référence au chat et au canari s’explique par la position intenable de Cyrus West vis-à-vis de ses héritiers : il est cerné et enfermé dans une cage (virtuelle), ce qui le fait mourir à petit feu. Cette métaphore sera reprise par Crosby à l’adresse de la nouvelle héritière. Nous sommes bien d’accord que la traduction française rejette cette image, mais le rapport avec le film reste tout de même pertinent.

 

Quoi qu’il en soit, nous assistons ici aux débuts de Paul Leni à Hollywood. Fort de son magnifique Cabinet des Figures de cire trois ans plus tôt, il commence sa carrière américaine par un coup de maître : non seulement le film est parfait, mais en plus il ouvre la voie au cinéma d’épouvante qui va s’épanouir dan la décennie qui approche. D’ailleurs, Frank R. Strayer s’inspirera beaucoup de ce film quand il réalisera The Monster walks cinq ans plus tard. Mais n’est pas Paul Leni qui veut et son film n’atteindra jamais le niveau de celui du réalisateur allemand.

 

Tout d’abord parce que Leni est allemand. Et cela se ressent dans sa façon de filmer ainsi que dans les décors (1). On retrouve le même genre de plan que dans son long métrage précédent (Le Cabinet), et la demeure (immense) de Cyrus West nous est présentée comme un bâtiment tout droit sorti de cette période post-expressionniste dans laquelle s’inscrit la production germanique. On y retrouve même la menace chère à Siegfried Kracauer à travers ces grandes mains poilues aux ongles longs et affûtés. Mais ne nous y trompons pas : nous sommes ici dans une comédie et si menace il y a, elle concerne surtout l’héritière qui emporte la mise : Annabelle (2).

 

Oui, il s’agit d’une comédie, et de haute volée, Leni réussissant admirablement à nous faire frissonner et rire en même temps. Il faut dire qu’il joue avec bonheur avec les éléments à sa disposition. Ses décors sont angoissants, enrobés de toiles d’araignée (indispensable) et fouettés par un vent violent qui fait voler les rideaux des fenêtres ouvertes. De plus, l’utilisation de plans très rapprochés voire très gros, accentue la tension qui ne fait que monter, à mesure que l’intrigue s’embrouille : un cadavre qui disparaît, des mains qui sortent du mur, comment ne pas de venir folle ? (3)

Mais l’angoisse qui se dégage est sans cesse tempérée par le ton comique résolument voulu par le réalisateur. Et le ressort comique, c’est Creighton Hale. Dès son apparition à l’entrée du manoir, on a le sourire aux lèvres qui ne nous quittera qu’un instant, quand il rencontrera le spectre qui mène la danse (j’y reviendrai plus bas). D’ailleurs, Annabelle enfonce le clou en rappelant que la dernière fois qu’elle l’a vu (20 ans plus tôt donc), la nurse l’avait fait tomber sur la tête…

Autre personnage comique : la tante Susan. C’est comme de bien entendu l’archétype de la vieille tante acariâtre, sans cesse distillant son fiel, mais qui reste surtout très ridicule. Autre archétype, la servante qui en plus de s’appeler Pleasant (« agréable », comme on dit par chez nous) a tout d’une vieille fille sèche, de type Frau Blücher (4), les hennissements en moins, bien sûr.

Et puis il y a le méchant (je ne vous dirai pas qui c’est). C’est le plus longtemps possible qu’une paire de main qui sort vraiment du mur, jusqu’à son apparition dans les souterrains de la demeure (qui ont aux aussi leurs toiles d’araignées) garnis de couloirs et d’escaliers : œil de verre et dents proéminentes, il est lugubre et surtout inquiétant à souhait.

 

Au final, c’est un film magnifique qui nous est proposé là, alliant la maîtrise technique à une interprétation irréprochable : Leni, pour son premier film américain, confirme qu’il est un très grand. Et son émigration hollywoodienne n’a en rien altéré son savoir faire : entre les décors et surtout l’utilisation de l’ombre (et DES ombres) et de la lumière, son film s’inscrit totalement dans le courant cinématographique allemand de la période de Weimar (1919-1933).

Un chef-d’œuvre à (re)voir absolument !

 

  1. Leni est entré au cinéma par le département décor.
  2. Oui, je révèle. Mais pas tant que ça, surtout que Laura La Plante est en haut de l’affiche, devant Creighton Hale.
  3. Autre clause du testament : l’héritière doit attester de sa bonne santé mentale, ce qui n’est pas gagné au vu de l’intrigue.
  4. Young Frankenstein (Mel Brooks, 1974)

 

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Film noir, #Gangsters, #Alberto Cavalcanti
Je suis un Fugitif (They made me a Fugitive - Alberto Cavalcanti, 1947)

Clem Morgan (Trevor Howard) est un truand de petite envergure. Maqué avec la belle et blonde Ellen (Eve Ashley), cette dernière ne laisse pas indifférent Narcissus « Narcy » (Griffith Jones), chef d’un gang dont le paravent est une entreprise de pompe funèbre.
Clem, désœuvré, rejoint la bande de Narcy. Mais pendant un coup, Clem est piégé par ce même gangster, qui lui fait endosser la mort d’un policier.

Après quelque temps en prison, Clem s’évade et revient à Londres afin de prouver son innocence. Il est aidé par la non moins belle (et non moins blonde) Sally Connor (Sally Gray).

 

Alberto Cavalcanti a rejoint Londres dans la décennie précédente et continue son œuvre – superbe – commencée à Paris, avec un film noir dans tous les sens du terme, démontrant qu’il maîtrise totalement le genre. Il met en scène ici la révélation anglaise de cette après-guerre : Trevor Howard. Ce dernier, qui s’était imposé dans Brief Encounter (David Lean, 1945), confirme qu’il est une valeur sure du cinéma britannique, interprétant avec brio ce petit truand isolé, piégé par plus gros que lui. Et ce gros gibier est magnifiquement interprété lui aussi par Griffith Jones qui allie une belle gueule à des mœurs inversement proportionnels à sa beauté. Et c’est aussi une des raisons de réussite du film : le méchant est magnifiquement défini, cruel et roué. Non seulement ses activités sont franchement illicites – trafic, marché noir (1) – mais il n’hésite pas à frapper les femmes qui ne font pas ce qu’il veut.

 

Mais c’est surtout l’aspect film noir qui retient notre attention. On y retrouve les éléments indispensables – noir et blanc appuyé avec des éclairages adéquats, gangsters, piège, femmes fatales (etc.), avec en prime une maîtrise technique flagrante. Cavalcanti place toujours la caméra d’Otto Heller (assisté de Walter Lassaly) au bon endroit, accentuant l’aspect noir du film. Mais là où Cavalcanti va plus loin, c’est dans le traitement du destin de son héros. Enfin héros n’est pas vraiment le terme idéal pour décrire Clem : même s’il est brillamment interprété par Trevor Howard, il reste avant tout un criminel. Et moralement, il ne peut pas s’en tirer indemne. Il doit payer pour ses actions répréhensibles.

 

ATTENTION : la suite révèle la résolution de l’intrigue.

 

Mais alors que Hollywood aurait réussi à retourner la situation et sauver Clem, ici, ce dernier retourne en prison une fois toutes les affaires (presque) réglées : certes Narcy meurt, mais sans reconnaître avoir piégé Clem. Et ce ne sont pas ses complices qui vont le dédouaner : s’ils sont arrêtés, c’est avant tout à cause de lui. Et cette fin pessimiste l’est d’autant plus si on imagine ce qu’il va se passer ensuite : tout ce petit monde a des chances de se retrouver dans la même prison, avec les complications que cela pourra engendrer.

Comble du pessimisme, exprimé par Clem quand Sally lui dit qu’elle l’attendra : « c’est bien ce que je craignais. »

A (re)voir.

 

  1. L’Angleterre, en 1946-7, est encore faible économiquement (2), et différents trafics né pendant la guerre ont continué quelque temps : le Plan Marshall (septembre 1947) permettra le redressement et une grande diminution du trafic.
  2. George Orwell, dans 1984, décrit très bien la situation à travers le personnage de Winston Smith et l’endroit où il vit.

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Comédie dramatique, #Albert Dupontel, #Terry Gilliam
Adieu les Cons (Albert Dupontel, 2020)

 

Suze (Virginie Elfira) n’en a plus pour longtemps. Elle se souvient (1) qu’elle a eu un fils trente ans plus tôt, avec un jockey, (presque) sur la musique de la Mano Negra, qu’elle a dû abandonner sous X sous la pression de ses parents. Alors comme le temps presse, elle veut le retrouver. Pour cela, elle est accompagnée de deux acolytes singuliers : J(ean-)B(aptiste) Cuchas (Albert Dupontel), informaticien de génie poussé sur la touche, et qui décide de se suicider, et M. Blin (Nicolas Marié), aveugle suite à un accident policier.

Voilà le trio lâché contre une société bien entendu hostile, à la recherche d’un jeune homme un tantinet emprunté, amoureux d’une très belle jeune femme, à qui il n’ose déclarer sa flamme.

 

A nouveau, Albert Dupontel nous réjouit. Après deux films extraordinaires, il était difficile – sur le papier – de continuer sur sa lancée. C’est tout de même chose faite avec cette comédie – dramatique, cela va de soi – qui nous renvoie à notre quotidien. Quotidien connecté, bien sûr, mais aussi vers ces gens qui ne sont pas toujours pris en compte parce que embarrassants : entre Blin, aveugle, Suze qui est incurable, JB qui est trop vieux pour son poste et le docteur Lint (Jackie Berroyer) qui a Alzheimer, nous avons un très beau panel des « inutiles » de notre société. Parce notre société ne veut que des gens bien portants. Et c’est en cela que le film fait mouche : c’est avant out grâce à ces « inutiles » que l’intrigue fonctionne.

Certes, la rencontre entre JB et Suze semble fortuite, mais au vu de l’intrigue générale, il n’en est rien. Ces deux-là devaient se rencontrer : la culpabilité de la (plus trop) jeune femme et la volonté suicidaire de l’informaticien de génie (rattrapé par son âge, lui aussi) ne pouvaient que les faire se rencontrer.

 

Bien sûr, il y a une histoire d’amour d’entre eux, mais elle est si courte qu’elle aurait mérité qu’on ne s’y attarde pas. Vous noterez que » j’use de conditionnel, parce que cette histoire d’amour, pour courte qu’elle soit, est intense et se nourrit de ce que nous avons vu – et vécu, nous sommes au cinéma – avant : ces deux-là doivent finir ensemble, et c’est précisément ce qu’il va se passer. Parce que ces deux solitaires vont se trouver et unir leurs forces pour amener le bonheur. Ce ne sera pas le leur mais celui de ce fils qu’elle cherche désespérément, aussi désespérément que son fils (Bastien Ughetto) cherche lui l’amour de la belle Clara (Marilou Assilloux).

 

Avec ce film, Albert Dupontel réussit encore une fois à nous transporter, et cette fois-ci avec un sujet qui ne prête pas spécialement à rire. Mais en tant que comique incontournable, il ne peut nous faire rire que par des situations tragiques : parce que c’est là qu’ils sont les meilleurs (2). Et on s’amuse, de cette histoire qui n’est pas du tout drôle, parce que c’est la seule façon de la traiter au cinéma. Comme il l’a souligné de nombreuses fois dans différentes interviouves, ses héros ne le sont pas, plutôt des ratés comme dirait un président (3), mais ce sont tout de même ces riens qui font tout le sel du film et en deviennent, de par leur enthousiasme, des gens qui réussissent. Ils sont les vrais héros de cette société (trop) connectée, (trop) portée sur ceux qui semblent aller bien.

 

Alors on s’amuse franchement de ces différentes situations et on en arrive presque à se dire que la fin, pour tragique qu’elle apparaît, ne l’est pas tant que ça : entre une jeune femme condamnée par la médecine et un homme condamné par sa profession, il n’y a aucun avenir.

Alors cette fin est-elle vraiment tragique ?

 

  1. Peut-elle faire autrement ?
  2. Chaplin nous a fait rire avec la Crise de 29, rappelez-vous (Les Temps modernes, 1936)
  3. « Il y  ceux qui réussissent, et ceux qui ne sont rien. »

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Drame, #Dorothy Arzner
Merrily we go to Hell (Dorothy Arzner, 1932)

 

Une fête, un soir.

Jerry Corbett (Fredric March), ivre, croise Joan Prentice (Sylvia Sidney), riche héritière. C’est, malgré l’ivresse, le coup de foudre, Jerry répétant à l’envi que Joan est géniale (« swell »). Ils se fréquentent et décident de se marier, malgré les écarts alcooliques de Jerry. Et d’ailleurs, une fois le mariage consommé, Jerry ne touche plus une goutte d’alcool, plongé dans l’écriture d’une pièce de théâtre. La pièce va se monter, avec pour le rôle principal la belle Claire Hampstead (Adrianne Allen). Revoir la belle actrice ranime la flamme qui s’était éteinte et son penchant pour l’alcool…

 

Oui, nous sommes en 1932 et deux évidences s’imposent à nous : le Code Hays n’est pas encore en vigueur, et surtout la Prohibition n’est pas encore terminée. Et c’est surtout ce deuxième point qui est étalé tout le long du film : tout commence à une beuverie où Jerry est un participant très actif. Bien sûr, depuis 1919 et le Volstead Act, l’alcool est interdit partout aux Etats-Unis, mais nous sommes en fin de période de restriction et les conduites se relâchent, le cinéma devenant un relais de l’opinion publique qui en a assez de cette loi prohibitive qui n’a réussi qu’à une chose : les gens boivent plus qu’avant ! Cette lassitude s’exprime aussi par l’absence totale de police tout au long du film. On en vient presque à se demander si l’intrigue ne se déroule pas avant 1919. Mais ce n’est pas le cas : il n’y a aucune référence à la Première Guerre mondiale.

Autre source de scandale du film : la débauche. Comme je l’ai dit plus haut, le Code Hays est encore dans les cartons, et si les baisers sont surveillés (1), c’est bien la seule chose. Certes, aucun corps nu ne s’étale à notre regard comme dans le cinéma français de la même période, mais certaines séquences de fête sont sans équivoque. Seuls les habits que les différents protagonistes ont gardés sur eux nous empêchent d’assister à une partie fine.

 

Mais nous sommes au cinéma, et surtout chez Dorothy Arzner, l’une des (trop) rares femmes cinéastes de la période. Et on trouve chez elle des très beaux rôles féminins, des femmes fortes malgré les situations qu’elles endurent. C’est le cas ici de Joan Prentice, interprétée par une Sylvia Sidney toujours impeccable, encore une fois dans un rôle intéressant et peu décoratif : c’est elle qui mène l’intrigue, montrant (beaucoup) plus de caractère que son partenaire, lui aussi tout de même à la hauteur des enjeux. Sans oublier les autres interprètes qui, de par leurs performances font encore plus ressortir le talent du duo vedette (2).

Trois d’entre eux ressortent d’ailleurs : outre Adrianne Allen en femme fatale, on trouve un couple truculent composé de deux alcooliques mondains qui ont un effet bénéfique sur l’intrigue et donc Joan et Jerry, Vi (Esther Howard) et Buck (Richard « Skeets » Gallagher).

Notons au passage l’apparition d’un jeune acteur, bientôt en tête d’affiche, en la présence de Cary Grant qui interprète un ami de Joan.

Cet « ami » est d’ailleurs un autre point de départ de scandale : Jerry, en retrouvant Claire va instituer une relation fort inhabituelle entre les deux époux. En effet, pendant que lui s’affiche sans vergogne avec son ancienne fiancée, Joan en fait de même avec d’autres hommes, donnant une drôle de modernité à cette intrigue bien loin de la relation de fidélité annoncée et promise lors de leur mariage.

 

Au final, un film d’une très grande modernité où les femmes sont à l’honneur : Cleo Lucas, dont l’œuvre I, Jerry, take thee, Joan est la base du scénario d’Edwin Justus Mayer,  Sylvia Sidney pour son interprétation toute en justesse (2) de Joan Prentice et bien sûr Dorothy Arzner pour son traitement lui aussi très juste de la condition de cette femme.

A voir.

 

PS : le titre est la transcription d’une phrase répétée plusieurs fois par Jerry devant un verre. Si elle annonce qu’on s’en va vers l’enfer joyeusement, elle n’est qu’une invite à la boisson.

Encore qu’on peut aussi comparer l’évolution du couple comme une marche inexorable vers l’enfer…

 

  1. Un code de bonne conduite, préambule de celui de l’infâme William, limitait le temps des baisers à l’écran.
  2. J’en ai déjà parlé plus d’une fois ici, la dernière, c’était LA.
  3. Et ses yeux magnifiques, aussi…

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Jean Epstein
Six et demi onze (Jean Epstein, 1927)

 

Les frères de Ners ont enterré leurs parents. Ils retournent travailler. Enfin surtout Jérôme (Edmond van Daële), qui est un médecin renommé. Jean (Nino Constantini), lui, s’en va dans son Palais d’Amour avec la belle Mary Winter (Suzy Pierson), une chanteuse de music-hall à succès.

Un matin, Jean se retrouve seul dans son palais : Mary est partie avec son vieil ami Harry Gold (René Ferté), un danseur prestigieux au même music-hall. Dépité, Jean décide de se suicider.

De retour au spectacle, Mary a un malaise et est soignée par le docteur de Ners. Rapidement, une nouvelle idylle se noue, entre elle et ce dernier.

 

Le titre paraît mystérieux de prime abord, mais si on sait que Jean de Ners a acheté un appareil photo avec lequel il va immortaliser cette femme qu’il aime tant, on comprend mieux : 6 1/2 x 11 (1), c’est le format des photos prises de Mary et que Jérôme va tenter de développer. Ce développement va d’ailleurs devenir l’élément principal de la résolution de l’intrigue : Jérôme se demandant qui a bien pu briser le cœur de son frère au point qu’il veuille renoncer à la vie.

Cette intrigue, d’ailleurs a une histoire : les producteurs, peu satisfaits de sa résolution, ont demandé à Jean Epstein de modifier la fin de son film et la rendre plus heureuse. La version disponible aujourd’hui est celle restaurée par la Cinémathèque française qui se base sur ce qu’avait voulu le réalisateur.

Et c’est peut-être là que le bât blesse. En effet, si Epstein développe progressivement cette histoire de femme infidèle (2), avec une montée de tension finale autour du développement des photos, la fin du film laisse un  tantinet à désirer. Sans toutefois tomber dans une fin heureuse (peu réaliste), nous aurions tout de même pu avoir une fin plus franche.

 

Mais heureusement, un film n’est pas seulement une intrigue. Et ici, Epstein nous démontre magistralement qu’il domine son sujet : il utilise toutes les possibilités que lui offre le cinéma pour raconter son histoire. Travellings, gros plans, surimpressions… Tout y passe avec bonheur et brio. C’est un véritable festival d’images. Trop ? Non parce qu’elles restent toujours en parfaite adéquation avec l’intrigue. Par contre, on peut regretter l’utilisation un brin marquée du maquillage, surtout en ce qui concerne Edmond van Daële. Si le premier plan qui nous le montre voit ses yeux entourés de noir, on ne s’inquiète pas encore : c’était une pratique courante, voyez Conrad Veidt dans le rôle de Cesare (Le Cabinet du Dr. Caligari, 1919). Par contre, l’utilisation du blanc donne un effet d’outrance à son visage, et qui ne s’explique pas vraiment par ce qu’on peut voir. Et étonnamment, la seule pour qui le maquillage ne ressort pas, c’est la seule que nous voyons l’utiliser : Mary quand elle s’apprête.

 

Au final un film techniquement parfait, mais qui laisse un petit peu à désirer du point de vue de l’intrigue. Qu’importe, le spectacle est là, et bien là !

 

  1. C’est le titre de l’affiche.
  2. Eh oui, c’est la femme qui a le mauvais rôle : elle passe de l’un à l’autre sans que cela lui pose trop de problème. Seule l’annonce du suicide de Jean la touche.

 

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Publié le par Djayesse
Publié dans : #Cinéma, #Muet, #Comédie, #John Ford
Gagnant quand même (The Shamrock Handicap - John Ford, 1926)

L’Irlande éternelle…

Malheureusement, économiquement, ce n’est pas ça. Les habitants partent massivement vers les Etats-Unis, promesse (illusoire ?) d’enrichissement rapide. Quant à ceux qui restent…

C’est le cas de Sir Miles O’Hara (Louis Payne) qui accumule les dettes. Sir Miles vit avec sa fille Sheila (Janet Gaynor) et son homme de main O’Shea (J. Farrell McDonald). Sans oublier la femme de celui-ci, Molly (Claire McDowell). Acculé, il doit vendre presque tous ses chevaux à un Américain de passage, Orville Finch (Willard Louis). Mais ce dernier repart avec Neil Ross (Leslie Fenton) le palefrenier, promis à une grande et belle carrière de jockey.

Mais les dettes rattrapent Sir Miles, et lui et toute sa suite se retrouvent aux Etats-Unis, engageant le dernier cheval dans le Shamrock Handicap (d’où le titre), une course tout terrain qui permettrait à tout ce petit monde de retourner riche en Irlande.

 

Ca y est : John Ford se tourne vers ses racines et nous emmène, pour la première fois, en Irlande. Mais ne nous y trompons pas : il s’agit d’une Irlande atemporelle et surtout en carton-pâte : il faudra attendre encore 26 ans avant de s’y retrouver réellement.

Il n’empêche, son Irlande est typique – pour des Américains du milieu des années 1920 – et pittoresque, adjectif fordien au possible. Parce que Sir Miles et consort, c’est le microcosme fordien inévitable. Si Sir Miles est un aristocrate digne, il n’en demeure pas moins bagarreur (1) quand l’occasion se présente, et surtout les O’Shea sont les véritables représentants du monde fordien. Il faut dire que le vieux complice J. Farrell McDonald est (toujours) là, amenant les moments comiques indispensables au cinéma du réalisateur.

Quant à Molly O’Shea, elle est la femme forte du film, en témoigne son apparition quand la jeune Sheila veut envoyer un baiser à Neil : sur le sol, une ombre (2) s’approche de celle de la jeune femme jusqu’à la dépasser, démontrant le caractère bien trempé de la femme.

Et si les O’Shea n’ont que des relations subalternes par rapport aux O’Hara, on ne peut que convenir que ces deux familles n’en forment qu’une, comme le prouve le fait qu’ils habitent la même demeure quand ils sont en Amérique. Et la famille, c’est la chose la plus sacrée chez Ford !

 

Bien sûr, le film est le reflet de son époque et le traitement des acteurs noirs n’est pas bien différent des autres films. Toutefois, pas de black face, mais des rôles peu brillants, en témoigne le personnage de Virus Cake (Ely Reynolds), serviteur du jockey Ginsburg (George Harris), qui est montré comme un homme un tantinet demeuré. Notons tout de même l’acceptation de ce personnage dans ce petit univers irlandais émigré, même s’il n’est pas vraiment mis en valeur. Autre temps, autres mœurs…

Autre élément où le bât blesse : les femmes.

Si Molly O’Shea annonce – trop brièvement – certaines femmes fordiennes, on ne peut que regretter le sous emploi de Janet Gaynor. Elle dépasse à peine le statut de belle plante, restant sagement la promise de Neil Ross, alors que les éléments étaient là pour lui donner un rôle un peu plus étoffé : au début du film, on la voit sauter aisément un obstacle à cheval, alors pourquoi ne pas l’avoir proposé pour remplacer Ginsberg blessé qui ne pouvait plus participer à la course finale ?

 

  1. Le fameux « fighting spirit » irlandais…
  2. Ford était un grand admirateur de Murnau.

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