Monsieur Hulot (Jacques Tati) est de retour !
Après des vacances à Saint-Marc-sur-Mer et un rendez-vous avec son neveu, il nous revient dans ce qui est pour moi le film le plus emblématique de son auteur et peut-être le plus personnel, sublime mélange d’humour et de poésie, et où les fausses pistes sont très nombreuses, détournant continuellement ce que nous voyons en ce que nous croyons voir avant de nous révéler la réalité.
Hulot revient donc : il a rendez-vous à Paris dans un grand centre d’affaires avec un personnage important qu’il ne rencontrera qu’après de multiples pérégrinations (1).
Dans le même temps, un groupe de touristes américain débarque à Orly et va passer la journée dans Paris, à la recherche des différents monuments emblématiques (eux-aussi) de la Ville Lumière. Parmi eux, la jeune Barbara (Barbara Dennek), une touriste un tantinet timide et qui, comme d’aucune avant elle, va tomber sous le charme de notre héros dégingandé.
Si Mon Oncle montrait la progression de la société moderne dans la ville traditionnelle (le monde de Hulot en opposition à celle de sa sœur et son beau-frère), avec Playtime, nous savons qui a gagné : la modernité l’a emporté et les terrains vagues qui attendaient en 1958 ont été remplis de buildings moches et uniformisés. Tellement uniformisés qu’on sourit devant les différentes photos publicitaires de voyages qui annoncent des destinations prestigieuses avec toujours ce même immeuble laid. Mais tout est tellement uniformisé que la première séquence nous parachute dans un lieu aseptisé et froid véritable carrefour architectural entre la salle d’attente d’un hôpital et celle d’un aéroport. Et bien sûr, les personnages qui y évoluent ne nous aident pas à faire le choix et cette indécision va durer jusqu’à l’annonce d’une hôtesse qui nous confirme que nous sommes à l’aéroport, au moment où arrive le groupe de touristes annoncé.
Mais cette première fausse piste n’est pas la seule : dans cet aéroport, nous apercevons un homme grand, au pantalon trop court, par-dessus informe, chapeau mou et parapluie. Mais ce n’est pas Hulot, juste quelqu’un qui lui ressemble, jusque dans sa démarche ! Et ce « sosie » n’est que le premier d’une série qui va émailler le film, dans des lieux – uniformisés, on s’en doute – avec des conséquences pas toujours heureuses, avec en point d’orgue l’industriel allemand (Reinhard Kolldehoff) qui propose des portent qui claquent ans bruit (!) et s’emporte devant un Hulot abasourdi et surtout intrigué par cette porte qui claque silencieusement.
Mais bien sûr, Hulot reste Hulot et amène – involontairement comme toujours – les catastrophes avec en point culminant l’ouverture du restaurant-night club Royal Garden. Et si Hulot se retrouve dans ce lieu à cent lieues de ses habitudes, c’est parce qu’il y connaît le portier (Tony Andal) avec qui il a fait son service militaire. Cette relation est un nouvel élément dans l’univers de monsieur Hulot. Alors que Les Vacances de Monsieur Hulot nous présentaient un homme seul boudé par ses co-vacanciers, et que Mon Oncle proposait un élément familial à cet homme toujours solitaire, Playtime introduit des amis dans son univers. Outre le portier, il va se retrouver invité chez un autre ancien compagnon d’armes (Yves Barsacq). Et ces deux hommes nous confirment ce que nous savions et que peu de vacanciers avaient remarqué : Hulot est un type formidable.
C’est très certainement l’opinion des convives avec lesquels il se trouve mêlés dans le restaurant qui commence à partir en morceaux. Et surtout de la jeune femme avec qui il va même danser. Et ce dernier élément nous renvoie – encore une fois – aux Vacances : Barbara n’est pas très éloignée de Martine (Nathalie Pascaud) : comme elle, elle est (très) réservée, et voit d’un bon œil ce grand échalas aux belles manières.
Mais Playtime, comme son nom l’indique est aussi un prolongement du livre d’Etiemble : Parlez-vous Franglais ?, sorti trois ans plus tôt. A aucun moment, alors que nous sommes à Paris (?), nous ne voyons un quelconque élément écrit en français. Tout est écrit en anglais, et nous trouvons même une femme d’un certain âge s’en offusquer, remarquant « qu’ils pourraient écrire en français ». Les personnages que nous rencontrons, à l’exception de Hulot et ses copains de régiment parlent d’ailleurs presque tous la langue de Shakespeare (ou celle de Poe) à l’exception de l’industriel allemand, bien sûr, qui mélange allègrement les trois langues. Mais tout cela n’a pas beaucoup d’importance : comme le disait Gotlib, Hulot « se bat contre les moulins à parole », qui sont, encore une fois, nombreux dans cet univers moderne, uniforme et froid.
Mais malgré cette victoire de la modernité, Tati réussit à y glisser quelques éléments merveilleux dont l’effet poétique est magnifique : il transforme un embouteillage matinal (et habituel) en véritable carrousel soutenu par la musique Francis Lemarque qui s’adapte parfaitement à la situation, avec les soubresauts des moteurs qui complètent l’impression de manège et de fête foraine : parmi les véhicules qui tournent, on trouve un bateau qu’un petit garçon choisit avant d’être rattrapé par ses parents qui s’engouffrent dans un taxi. Avec en plus un vendeur de glace empêtré lui aussi dans ce ballet motorisé et qui fait ce qu’il sait faire (vendre des glaces aux passants) accentuant l’illusion de la fête.
Dernier élément poétique : le brin de muguet (factice, nous sommes en pleine modernité !) qui se retrouve dans les lampadaires de la route qui mène à l’aéroport, vers où repartent les touristes après cette journée (2) si riche.
Paris, d’ailleurs, dont les monuments ne font que se refléter dans les vitres des portes vitrées, apportant un peu de couleur aux bâtiments noir et blancs (et donc gris). Ces reflets permettent alors à la ville de se distinguer des autres capitales prestigieuses (voir plus haut) qui ont malheureusement tendance à toutes se ressembler (3).
Mais à nouveau Hulot veille au grain et offrira à la jeune touriste ce Paris qu’elle est venue admirer, et qu’elle emportera avec son brin de muguet.
Un film sublime qui fut – hélas – un échec cuisant pour Tati.
- Avec Hulot, tout se complique.
- Tout se déroule en moins de 24 heures.
- « Ça serait pourtant le moment de revoir nos plages
Car les pays se ressemblent de plus en plus » (Adelaïde, Jacques Debronckart, 1965).
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